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Pinault selon Le Monde : pauvre petit gosse de riche

par Patrick Lemaire,

Le quotidien du soir fait l’éloge de l’héritier du groupe Pinault, mais " oublie " qu’il est actionnaire du Monde.

" François-Henri Pinault, l’exigence en héritage " : tel est le titre d’un article de deux tiers de page (page " Horizon Gros plan " - sic) dans Le Monde (22 mars 05).

" Pinault Junior (...) aurait pu se contenter de jouer encore longtemps son rôle d’actionnaire à la présidence d’Artemis, la holding familiale qui contrôle 44 % de PPR (Pinault-Printemps-La Redoute). Mais c’est bien lui qui a pris la décision de récupérer, des mains de Serge Weinberg, les rênes du groupe PPR ", écrit Le Monde [1].
Que l’héritier désigné du propriétaire-fondateur, François Pinault, prenne la tête du groupe familial, voilà une " décision " oh combien risquée qui méritait en effet d’être saluée...

Il est vrai que " Pinault senior " est lui aussi du genre casse-cou. Car pour François-Henri, " tout est parti d’un déjeuner en tête à tête avec son père, en mai 2003. Entre deux verres de Château Latour, propriété de la famille, François Pinault remet à son fils les clés de l’empire. Sans hésiter. "
Gonflé, non ? Si le lecteur n’avait pas bien saisi à quel point l’opération était osée, ce " sans hésiter " de ponctuation est là pour montrer de quel bois on se chauffe chez les Pinault !

Le reste est du même tonneau : " Pour être sûr à 100 % de son choix (Pinault père) avait même créé Pinault Trustee, un comité de sages, composé notamment de Jean Peyrelevade et Alain Minc. A eux de jauger François-Henri avant ses 37 ans, de lui dire s’il était apte à lui succéder. " Et là, on suppose que le suspense a été intenable...

Et " lorsqu’en janvier Serge Weinberg, après avoir dirigé PPR pendant douze ans, a exprimé le souhait de tourner la page, l’héritier a senti que le moment était venu de se jeter à l’eau. " Tempête sous un crâne... Même pas une cellule d’aide psychologique ?

En vérité, François-Henri est un rebelle. Terminale au lycée Stanislas, à Paris " pour intégrer une “bonne” prépa ". " Moyen en maths, il intègre HEC ". Sous-entendu : encore un frustré de Centrale ou de Polytechnique, comme tout le monde... Diplôme en poche, " en bon HEC, il frappe à la porte des géants du marketing, Procter & Gamble et Colgate, avant de céder aux sirènes paternelles en faisant ses classes dans l’entreprise familiale ". Un traumatisme ; on pense au film " La gifle " (avec Lino Ventura et Isabelle Adjani).

Mais cela ne se passera pas comme ça : " Il a posé une condition : ne jamais dépendre de son père sur le plan hiérarchique ". Ainsi, François-Henri ne devra son ascension qu’à ses qualités propres ? ! " La seule fois où il a dû lui rendre des comptes, chez Pinault Bois, l’entretien a viré au cauchemar - “chacun voulait prouver quelque chose à l’autre”. " C’est, depuis que le salariat existe, le drame de la condition ouvrière.

" La pression a été mise dès ses premiers pas dans le groupe, dans lequel il a fait le tour du propriétaire (sic), en passant par Pinault Bois, CFAO, la Fnac. " Quasiment l’épreuve subie par un Compagnon du Tour de France... " “Je dois être l’un des plus anciens collaborateurs de PPR”, glisse-t-il avec humour. " Il en faut : à cause des plans de licenciement en rafale, de moins en moins de salariés font toute leur carrière dans la même entreprise. D’ailleurs...

" Le parcours n’est pas toujours de tout repos. En 1989, il se retrouve face aux 80 employés d’une usine à Lamballe (Côtes-d’Armor) pour leur annoncer la fermeture du site. " Surprise, lui s’en sort : c’est eux qui seront mis au " repos ".

Il " aime le contact avec les gens " ; il ne la " ramène " pas ; il est " discret " ; " ce qui l’agace, c’est “le manque de professionnalisme” " ; il est " perfectionniste ". Et, s’il est " fana de montres ", c’est parce qu’il " adore savoir comment les choses fonctionnent "... Bref, grâce à l’article du Monde, on sait tout de François-Henri Pinault. Enfin, de ses bons côtés...

Tout, ou presque. Car Le Monde " oublie " d’informer ses lecteurs que Pinault est un des actionnaires... du Monde. A travers Artemis, que l’article mentionnait pourtant dès les premières lignes (voir, sur le site du Monde, en PDF dans le " Portrait d’un quotidien ", page 5 l’organigramme de l’actionnariat : Artemis figure dans le groupe " Le Monde Investisseurs ").

Pourtant, les " règles et usages " édictées dans Le Style du Monde (publié 2002 et volontiers mises en avant par le journal à l’appui de son souci " déontologique ") précisent (p. 8) :

" Lorsqu’une entreprise actionnaire du Monde est citée dans un article du journal, cette particularité est signalée comme telle soit dans le chapô de l’article, soit dans le corps, soit en fenêtre. "

Péan et Cohen, dans La Face cachée du Monde, avaient déjà relevé que cette règle n’était pas respectée à propos de Pierre Lescure (lire Le Monde censure son médiateur). Les directeurs de la rédaction passent, " penser contre soi-même " reste un combat quotidien.

 

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Notes

[1En gras : souligné par nous.

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