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Chers patrons

Le Monde et les grands entrepreneurs

par Daniel Sauvaget,

On connaît le goût du Monde pour les grands portraits sur une page entière, en rapport avec l’actualité, ou ne relevant que d’un goût pour le ton " people-distingué " - un goût qui n’a cessé de s’affirmer depuis les célèbres chroniques consacrées à Johnny Hallyday et aux amours entre Lady Mountbatten et Nehru complaisamment décrites par Catherine Clément à l’occasion de la commémoration de l’indépendance de l’Inde.

Cette tradition, peut-être inspirée par une fameuse rubrique initiée par Libération il y a une vingtaine d’années, s’applique aux " personnalités qui comptent " (aux yeux des médias), aux décideurs, chefs d’entreprise, patrons de presse, industriels parvenus au sommet à partir de commandes publiques, hommes de cabinet passés au privé... Peut-être parce qu’au Monde on considère, comme Laure Adler que " ils sont très sympas et ils sont très sincères, les chefs d’entreprise " [1].

Deux chroniques récentes sont pleinement représentatives de l’attendrissement du journal face aux hommes de pouvoir ; elles étaient consacrées, le 7 mai à Antoine Riboud, qui venait de mourir, et le 18 mai à François Michelin, qui prenait sa retraite.

A la gloire d’Antoine Riboud

Aux yeux de Pascal Galinier, rédacteur préposé à l’exercice, Antoine Riboud avait, comme objet d’études, toutes les vertus :

- sa mémoire a été saluée non seulement par les plus célèbres (aux yeux des plumes serviles) aventuriers de la finance, Bernard Arnault et François Pinault - bien que, nous dit-on, Antoine Riboud fût aux antipodes du cliché " de l’autodidacte parti de rien, type François Pinault ", mais aussi par Nicole Notat - on notera ici l’absence de référence à Serge July, encore plus fort (" Riboud l’espiègle ", Libération du 7 mai) ;
- c’était surtout un non-conformiste (notion-clé de ce genre rédactionnel), qui a eu le mérite d’ébranler " pour toujours l’ancien monde, celui du vieux capitalisme, aristocratique et consanguin " ;
- c’était " un patron social " (pour Libération, dont il a été actionnaire de 1982 à 1996, nuance :c’était " un patron de gauche ")

Un révolutionnaire, en tout cas. En effet :

- 1) il a lancé une O.P.A., la première en France - elle a échoué, mais quel sens de l’innovation que d’importer des méthodes financières déjà banalisées aux Etats-Unis !
- 2) cette O.PA. a pris place fin 1968 - " à sa façon, Antoine Riboud fut un soixante-huitard " ;
- 3) il a transformé un groupe verrier, B.S.N., en un géant de l’alimentaire : " une mutation industrielle radicale aujourd’hui étudiée dans les écoles de commerce " ;

Cette prose admirative, donc, est dédiée surtout et avant tout au non conformiste. Antoine Riboud a été tout d’abord le Dernier de la classe, comme il a eu lui-même l’astuce d’intituler son autobiographie. Pour le rédacteur du Monde, il était de la " race des héritiers bons à rien qui finissent par réussir ". A l’évidence les mots-clés sont ici bons à rien et réussir. Mais pas le mot héritier, bien que Pascal Galinier rappelle, comme en passant, qu’Antoine Riboud était fils et petit fils de banquier, et neveu du patron de l’entreprise dont il prendra la responsabilité en 1966, à l’avant-veille de 68 et de son accès à la célébrité.

Jamais le journaliste ne s’interroge ici sur la construction de son image par Antoine Riboud lui-même. Et il semble prendre au pied de la lettre les déclarations spectaculaires de l’industriel, sa pose devant les caméras, ses ruses médiatiques, son souci de se distinguer du patronat " traditionnel ". On confine à l’extase. Comme ailleurs on rappelle le fameux truc du Carambar brandi à chaque occasion par Antoine Riboud. Comme tout le monde, on reproduit le passage de l’autobiographie sur le petit commerce familial des radis - digne de la légende dorée des grands patrons self-made men enseignée à la vieille école du dimanche Outre-Atlantique.

C’est donc avec candeur que Galinier rappelle qu’à partir de 1975 (on précisera : quelques années seulement après sa célèbre tentative d’O.P.A. qui le fit découvrir par la presse, et l’orientation conglomérale de B.S.N. en direction de l’industrie alimentaire, trois ans seulement après le rachat de Gervais-Danone...) le groupe qu’il dirigeait a supprimé 10 000 emplois. Malheureux Antoine Riboud : " Malgré sa réputation de patron social, le P.D.G. ne faiblira jamais (...) lorsqu’il s’agira de trancher dans le vif pour préserver son bébé... ". D’ailleurs la situation ne tarde pas à se redresser - à la Bourse de Paris, le rédacteur nous le certifie chiffres à l’appui.

Le pourfendeur du " capitalisme aristocratique et consanguin " aura pris soin six ans avant sa mort de confier tous les pouvoirs chez B.S.N.-Danone à son propre fils Franck (même profil : " études médiocres, même gouaille, un peu rebelle, goût du défi... ").

Malheureux Franck, qui dut " détricoter, sous la pression des actionnaires, ce que (Antoine) avait mis si longtemps à bâtir. "

Malheureux Antoine, " étreint par la nostalgie ".

Malheureux salariés licenciés par LU et autres filiales d’un groupe en restructuration - mais que ceux-ci sachent que ceux qui les ont licenciés l’ont fait " la mort dans l’âme ".

A la gloire de François Michelin

Anticonformiste, François Michelin l’était aussi à sa manière. C’est à Stéphane Lauer qu’incombe la charge délicate d’un éloge tempéré de quelques épithètes difficiles à éviter sur un tel sujet, car il faut bien parler de sa " guerre des tranchées avec les syndicats " (même si FM, " comme on l’appelle à Clermont " a su gagner le respect - peut-être un peu terrorisé ? — des grévistes un jour de manif selon le rédacteur) ; il faut bien avouer en bas de la quatrième colonne que FM " professe un conservatisme social et politique hors d’âge " - une expression curieuse qu’on espère sans rapport avec les étiquettes de vieil armagnac.

On apprend donc grâce au Monde que François Michelin, " libéral aux accents réactionnaires ", est un " conservateur anticonformiste ". Le grand mot est lâché, et suivi d’une autre grande référence : c’était un " visionnaire ". Il y a " du visionnaire chez lui " - citation empruntée à Ivan Levaï. " Le patron atypique est friand du choc des cultures ".

Il lui sera beaucoup pardonné, car, vers 1980, " au bord de la faillite ", il dut " se résoudre à licencier ". Ce ne sera pas la dernière fois. Mais alors selon un témoignage pieusement recueilli par Stéphane Lauer, " pendant plusieurs mois, François Michelin est resté prostré (...) des rumeurs sur sa santé ont commencé à circuler ".

Il lui sera beaucoup pardonné aussi parce que c’est un " chrétien imprégné de personnalisme ". On se demande ce qu’en pensent les héritiers d’Emmanuel Mounier. En tout cas on sait ce qu’en pensent les chrétiens du groupe Golias qui ont publié en mai 2000 le Vrai scandale Michelin peu après l’annonce simultanée d’un accroissement de 17,3 % des bénéfices du groupe et de 7500 licenciements (septembre 1999 : la fameuse " erreur de communication " !). Non contente de dénoncer Michelin casseur social, leur enquête menait jusqu’aux officines ultralibérales et aux think tanks les plus réactionnaires, dont François Michelin est depuis toujours un des suppôts et des supports les plus fervents ; c’est un libéral-catholique anti-socialdémocrate aux yeux de qui le Medef (objet d’ironie du patron des pneumatiques) est, après le patronat de juin 1968, un insupportable modéré. Mais Le Monde a oublié l’affaire de septembre 1999, et n’a probablement pas reçu le service de presse des Editions Golias.

Et FM a d’autres mérites, notamment celui de l’humour. Car, bien aidé par François Mitterrand [2] et Michel Charasse, il fut nommé en 1989 au Conseil d’Etat. " Nouvelle provocation d’un patron qui jusque là avait refusé les honneurs de la République ? En tout cas l’homme en joue avec un plaisir de collégien ". Le collégien s’est aussi amusé en 1999 à inscrire sur les bulletins de salaire de ses employés " prix payé par le client pour votre travail ". Une plaisanterie dont le rédacteur se contente de dire que " condamné par la justice, Michelin devra revenir à un bulletin de paie plus classique ".

Daniel Sauvaget

 

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Notes

[1Laure Adler sur LCI en 1999 - lors d’un entretien avec Jean-Marc Sylvestre à propos de l’autobiographie d’Antoine Riboud. Lire Laure Adler et Antoine Riboud : écoutez sa différence.

[2Le rédacteur insinue que Mitterrand aurait croisé le chemin de Michelin lorsque ce dernier " avait sauvé de la faillite l’ingénieur Pingeot, grand père de Mazarine " - où l’on voit que les enquêtes sur la vie privée des grands de ce monde séduisent plus les journalistes du Monde que les investigations sur les méthodes de gestion des grandes entreprises.

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