💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Chers patrons

Le Monde et les grands entrepreneurs

On connaĂ®t le goĂ»t du Monde pour les grands portraits sur une page entière, en rapport avec l’actualitĂ©, ou ne relevant que d’un goĂ»t pour le ton " people-distinguĂ© " - un goĂ»t qui n’a cessĂ© de s’affirmer depuis les cĂ©lèbres chroniques consacrĂ©es Ă  Johnny Hallyday et aux amours entre Lady Mountbatten et Nehru complaisamment dĂ©crites par Catherine ClĂ©ment Ă  l’occasion de la commĂ©moration de l’indĂ©pendance de l’Inde.

Cette tradition, peut-ĂŞtre inspirĂ©e par une fameuse rubrique initiĂ©e par LibĂ©ration il y a une vingtaine d’annĂ©es, s’applique aux " personnalitĂ©s qui comptent " (aux yeux des mĂ©dias), aux dĂ©cideurs, chefs d’entreprise, patrons de presse, industriels parvenus au sommet Ă  partir de commandes publiques, hommes de cabinet passĂ©s au privĂ©... Peut-ĂŞtre parce qu’au Monde on considère, comme Laure Adler que " ils sont très sympas et ils sont très sincères, les chefs d’entreprise " [1].

Deux chroniques rĂ©centes sont pleinement reprĂ©sentatives de l’attendrissement du journal face aux hommes de pouvoir ; elles Ă©taient consacrĂ©es, le 7 mai Ă  Antoine Riboud, qui venait de mourir, et le 18 mai Ă  François Michelin, qui prenait sa retraite.

A la gloire d’Antoine Riboud

Aux yeux de Pascal Galinier, rĂ©dacteur prĂ©posĂ© Ă  l’exercice, Antoine Riboud avait, comme objet d’Ă©tudes, toutes les vertus :

- sa mĂ©moire a Ă©tĂ© saluĂ©e non seulement par les plus cĂ©lèbres (aux yeux des plumes serviles) aventuriers de la finance, Bernard Arnault et François Pinault - bien que, nous dit-on, Antoine Riboud fĂ»t aux antipodes du clichĂ© " de l’autodidacte parti de rien, type François Pinault ", mais aussi par Nicole Notat - on notera ici l’absence de rĂ©fĂ©rence Ă  Serge July, encore plus fort (" Riboud l’espiègle ", LibĂ©ration du 7 mai) ;
- c’Ă©tait surtout un non-conformiste (notion-clĂ© de ce genre rĂ©dactionnel), qui a eu le mĂ©rite d’Ă©branler " pour toujours l’ancien monde, celui du vieux capitalisme, aristocratique et consanguin " ;
- c’Ă©tait " un patron social " (pour LibĂ©ration, dont il a Ă©tĂ© actionnaire de 1982 Ă  1996, nuance :c’Ă©tait " un patron de gauche ")

Un rĂ©volutionnaire, en tout cas. En effet :

- 1) il a lancĂ© une O.P.A., la première en France - elle a Ă©chouĂ©, mais quel sens de l’innovation que d’importer des mĂ©thodes financières dĂ©jĂ  banalisĂ©es aux Etats-Unis !
- 2) cette O.PA. a pris place fin 1968 - " Ă  sa façon, Antoine Riboud fut un soixante-huitard " ;
- 3) il a transformĂ© un groupe verrier, B.S.N., en un gĂ©ant de l’alimentaire : " une mutation industrielle radicale aujourd’hui Ă©tudiĂ©e dans les Ă©coles de commerce " ;

Cette prose admirative, donc, est dĂ©diĂ©e surtout et avant tout au non conformiste. Antoine Riboud a Ă©tĂ© tout d’abord le Dernier de la classe, comme il a eu lui-mĂŞme l’astuce d’intituler son autobiographie. Pour le rĂ©dacteur du Monde, il Ă©tait de la " race des hĂ©ritiers bons Ă  rien qui finissent par rĂ©ussir ". A l’Ă©vidence les mots-clĂ©s sont ici bons Ă  rien et rĂ©ussir. Mais pas le mot hĂ©ritier, bien que Pascal Galinier rappelle, comme en passant, qu’Antoine Riboud Ă©tait fils et petit fils de banquier, et neveu du patron de l’entreprise dont il prendra la responsabilitĂ© en 1966, Ă  l’avant-veille de 68 et de son accès Ă  la cĂ©lĂ©britĂ©.

Jamais le journaliste ne s’interroge ici sur la construction de son image par Antoine Riboud lui-mĂŞme. Et il semble prendre au pied de la lettre les dĂ©clarations spectaculaires de l’industriel, sa pose devant les camĂ©ras, ses ruses mĂ©diatiques, son souci de se distinguer du patronat " traditionnel ". On confine Ă  l’extase. Comme ailleurs on rappelle le fameux truc du Carambar brandi Ă  chaque occasion par Antoine Riboud. Comme tout le monde, on reproduit le passage de l’autobiographie sur le petit commerce familial des radis - digne de la lĂ©gende dorĂ©e des grands patrons self-made men enseignĂ©e Ă  la vieille Ă©cole du dimanche Outre-Atlantique.

C’est donc avec candeur que Galinier rappelle qu’Ă  partir de 1975 (on prĂ©cisera : quelques annĂ©es seulement après sa cĂ©lèbre tentative d’O.P.A. qui le fit dĂ©couvrir par la presse, et l’orientation conglomĂ©rale de B.S.N. en direction de l’industrie alimentaire, trois ans seulement après le rachat de Gervais-Danone...) le groupe qu’il dirigeait a supprimĂ© 10 000 emplois. Malheureux Antoine Riboud : " MalgrĂ© sa rĂ©putation de patron social, le P.D.G. ne faiblira jamais (...) lorsqu’il s’agira de trancher dans le vif pour prĂ©server son bĂ©bĂ©... ". D’ailleurs la situation ne tarde pas Ă  se redresser - Ă  la Bourse de Paris, le rĂ©dacteur nous le certifie chiffres Ă  l’appui.

Le pourfendeur du " capitalisme aristocratique et consanguin " aura pris soin six ans avant sa mort de confier tous les pouvoirs chez B.S.N.-Danone Ă  son propre fils Franck (mĂŞme profil : " Ă©tudes mĂ©diocres, mĂŞme gouaille, un peu rebelle, goĂ»t du dĂ©fi... ").

Malheureux Franck, qui dut " détricoter, sous la pression des actionnaires, ce que (Antoine) avait mis si longtemps à bâtir. "

Malheureux Antoine, " étreint par la nostalgie ".

Malheureux salariĂ©s licenciĂ©s par LU et autres filiales d’un groupe en restructuration - mais que ceux-ci sachent que ceux qui les ont licenciĂ©s l’ont fait " la mort dans l’âme ".

A la gloire de François Michelin

Anticonformiste, François Michelin l’Ă©tait aussi Ă  sa manière. C’est Ă  StĂ©phane Lauer qu’incombe la charge dĂ©licate d’un Ă©loge tempĂ©rĂ© de quelques Ă©pithètes difficiles Ă  Ă©viter sur un tel sujet, car il faut bien parler de sa " guerre des tranchĂ©es avec les syndicats " (mĂŞme si FM, " comme on l’appelle Ă  Clermont " a su gagner le respect - peut-ĂŞtre un peu terrorisĂ© ? — des grĂ©vistes un jour de manif selon le rĂ©dacteur) ; il faut bien avouer en bas de la quatrième colonne que FM " professe un conservatisme social et politique hors d’âge " - une expression curieuse qu’on espère sans rapport avec les Ă©tiquettes de vieil armagnac.

On apprend donc grâce au Monde que François Michelin, " libĂ©ral aux accents rĂ©actionnaires ", est un " conservateur anticonformiste ". Le grand mot est lâchĂ©, et suivi d’une autre grande rĂ©fĂ©rence : c’Ă©tait un " visionnaire ". Il y a " du visionnaire chez lui " - citation empruntĂ©e Ă  Ivan LevaĂŻ. " Le patron atypique est friand du choc des cultures ".

Il lui sera beaucoup pardonné, car, vers 1980, " au bord de la faillite ", il dut " se résoudre à licencier ". Ce ne sera pas la dernière fois. Mais alors selon un témoignage pieusement recueilli par Stéphane Lauer, " pendant plusieurs mois, François Michelin est resté prostré (...) des rumeurs sur sa santé ont commencé à circuler ".

Il lui sera beaucoup pardonnĂ© aussi parce que c’est un " chrĂ©tien imprĂ©gnĂ© de personnalisme ". On se demande ce qu’en pensent les hĂ©ritiers d’Emmanuel Mounier. En tout cas on sait ce qu’en pensent les chrĂ©tiens du groupe Golias qui ont publiĂ© en mai 2000 le Vrai scandale Michelin peu après l’annonce simultanĂ©e d’un accroissement de 17,3 % des bĂ©nĂ©fices du groupe et de 7500 licenciements (septembre 1999 : la fameuse " erreur de communication " !). Non contente de dĂ©noncer Michelin casseur social, leur enquĂŞte menait jusqu’aux officines ultralibĂ©rales et aux think tanks les plus rĂ©actionnaires, dont François Michelin est depuis toujours un des suppĂ´ts et des supports les plus fervents ; c’est un libĂ©ral-catholique anti-socialdĂ©mocrate aux yeux de qui le Medef (objet d’ironie du patron des pneumatiques) est, après le patronat de juin 1968, un insupportable modĂ©rĂ©. Mais Le Monde a oubliĂ© l’affaire de septembre 1999, et n’a probablement pas reçu le service de presse des Editions Golias.

Et FM a d’autres mĂ©rites, notamment celui de l’humour. Car, bien aidĂ© par François Mitterrand [2] et Michel Charasse, il fut nommĂ© en 1989 au Conseil d’Etat. " Nouvelle provocation d’un patron qui jusque lĂ  avait refusĂ© les honneurs de la RĂ©publique ? En tout cas l’homme en joue avec un plaisir de collĂ©gien ". Le collĂ©gien s’est aussi amusĂ© en 1999 Ă  inscrire sur les bulletins de salaire de ses employĂ©s " prix payĂ© par le client pour votre travail ". Une plaisanterie dont le rĂ©dacteur se contente de dire que " condamnĂ© par la justice, Michelin devra revenir Ă  un bulletin de paie plus classique ".

Daniel Sauvaget

Mots-clés

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.