"Courrier picard" : un dossier du journal "Fakir"
1. Courrier picard : le naufrage tranquille.
2. Courrier picard : La voix de sa banque ?
3. Courrier picard : une heure à bord du koursk régional.
" Dans les annĂ©es 70, se souvient Sylvestre Naours, on publiait des papiers terribles. Toute une sĂ©rie sur les harkis… ou sur ’ĂŞtre jeune Ă Amiens’… Aujourd’hui, mĂŞme Ouest-France, ils vont voir les politiciens du coin, ils leur demandent s’ils ont fumĂ© un joint. Nous, on fait ça, c’ est pas possible, on va choquer les lecteurs. " Depuis six mois, un an, deux ans, avez-vous entrevu, dans le Courrier, l’embryon d’un dĂ©but d’enquĂŞte ? sur les logements sociaux ? ou sur l’argent des parkings ? ou sur ces villages qui ont votĂ© Le Pen ? ou sur la pollution de la Somme ? ou sur n’importe quoi d’autre ? Ne cherchez pas : rue Alphonse Paillat, ce mot - " enquĂŞte " - est proscrit du vocabulaire : " Les affaires, ça n’intĂ©resse pas nos lecteurs, tranche Arnauld Dingreville, rĂ©dacteur en chef. Ce qu’ils attendent de nous, c’est le fait-divers qui s’est passĂ© Ă cĂ´tĂ© de chez eux, si son Ă©quipe de foot a gagnĂ© ou perdu, le concours de belote Ă la salle des fĂŞtes. Bref, de la pro-xi-mi-tĂ© . " [2]
Pas de vagues, pas de remous
Autre avantage de cette rĂ©crĂ©ative " proximitĂ© " : elle ne dĂ©range guère les pouvoirs - Ă©conomique ou politique. " Le jour oĂą les Magnetti-Marelli sont descendus dans la rue, quand mĂŞme 700 emplois supprimĂ©s, on a titrĂ© sur ’Miss France de retour en Picardie’. Faut faire people et creux. " Magistrats, patrons, Ă©lus, s’accommodent fort bien de ces " concours de belote " et autres " Miss France " - qui ne troublent guère l’ordre rĂ©gnant dans leurs prĂ©toires, entreprises ou collectivitĂ©s. " C’est la nouvelle ligne Ă©ditoriale, regrette un journaliste. La direction ne veut surtout pas de vagues, surtout pas de remous. Tout ce qu’elle demande, c’est qu’on fasse lisse. " La formule revient dans toutes les bouches : " pas de vagues… pas de remous… faire lisse… "
Avec pareil objectif, qu’exiger de ses journalistes ? Qu’ils exercent le moins possible leur mĂ©tier. Qu’ils se concentrent sur " l’info-service ". Qu’ils dĂ©noncent " une foire trop bruyante " en guise de courageuse transgression. Et qu’importe que les ventes plongent, puisque le journal sert des intĂ©rĂŞts supĂ©rieurs. Qu’importe ce dĂ©sastre Ă©ditorial, aussi, pourvu que les responsables du Courrier - " fiers de s’ĂŞtre agrĂ©gĂ©s au microcosme des ’dĂ©cideurs’ et de frayer avec les autres ’Ă©lites’ de l’Etablissement " [3] - prĂ©servent leurs amitiĂ©s mondaines : " Un soir, Collet [prĂ©sident du CP] va dĂ®ner avec DĂ©sĂ©rable [prĂ©sident de la CCI]. Le lendemain Delemotte [directeur du CP] avec Gest [prĂ©sident du Conseil GĂ©nĂ©ral], ou avec d’autres huiles. Ils vont se retrouver dans des clubs, voire dans des loges, connaissent les prĂ©noms de leurs enfants… Tu crois qu’ils ont envie de voir leur petit copain, Ă la Une, le lendemain, ’Untel a piquĂ© dans la caisse’ ? "
Proche du pouvoir
Ces connivences, le SNJ les dĂ©nonce ouvertement : " La hiĂ©rarchie ne manque pas une occasion de faire pression sur [Michel MaĂŻenfisch, chef du bureau d’Amiens], de manière souvent très insidieuse. Par exemple : ’Au lieu de raconter la vĂ©ritĂ© sur la foire-exposition, allez plutĂ´t…’ " [4] C’est qu’au lieu de protĂ©ger " des pressions exercĂ©es par les notables sur le contenu du journal ", [5] les dirigeants s’en font les relais. Jusqu’Ă procĂ©der Ă des mutations / punitions : de Michel Jacq Ă Compiègne, pour insoumission. De BenoĂ®t Delespierre Ă Corbie, pour son " Je t’aime - moi non plus " avec Gilles de Robien. Sans oublier les jeunes prĂ©caires, qu’on dĂ©boulonne pour un mot de travers. Jusqu’Ă obtenir l’encĂ©phalogramme plat dans les colonnes. " On cire toutes les pompes qui se prĂ©sentent ! " rigole un syndicaliste.
" Oui, tonne le SNJ-CGT, la politique rĂ©dactionnelle du Courrier picard n’a plus d’autre consistance que de ne pas faire de vagues, quand ce n’est pas de complaire aux puissants ; oui, cette dĂ©mission professionnelle a une large part de responsabilitĂ©s dans la fuite de notre lectorat . " [6] Chalands et abonnĂ©s dĂ©sertant, on leur substitue d’autres revenus : le Conseil rĂ©gional achète gentiment ses pages de publi-reportage - rĂ©digĂ©es par des journalistes maison, ni plus ni moins impertinentes que le reste du journal. Et le Courrier a remportĂ©, sans trop se forcer, un fabuleux marchĂ© : l’Ă©dition d’Entreprises 80, le mensuel de la chambre de commerce... dont le directeur de publication n’est autre que Michel Collet, prĂ©sident du Courrier picard. Un gage supplĂ©mentaire d’indĂ©pendance, sans doute. Ou, pour citer un ancien salariĂ©, " un moyen de nouer des liens plus Ă©troits avec le monde patronal. "
" ProximitĂ© ", d’accord - mais proche de qui ?
Localiers contre rubricards
La " nouvelle formule ", lancĂ©e en septembre 2000, brosse les notables dans le mĂŞme sens du poil. Outre une maquette rafraĂ®chie, l’organisation fut " rationalisĂ©e " : " Il n’y a plus de service enquĂŞte-reportage, explique un journaliste. Plus personne ne suit le palais de justice, l’agriculture, l’urbanisme, les logements... Ils ont complètement cassĂ© les rubricards pour renforcer les locales, pour mieux couvrir les fĂŞtes en maison de retraite et les concours de dominos. " Ne suivant plus aucun dossier, les rĂ©dacteurs perdent leur capacitĂ© d’initiative, et collent donc Ă l’agenda des institutions : offices de tourisme, missions locales, conseil gĂ©nĂ©ral, sociĂ©tĂ©s d’Ă©conomie mixte, etc. Sautant d’un sujet Ă l’autre, ignorant l’historique des projets, ils ne risquent pas de gĂŞner leurs interlocuteurs, de nuancer l’optimisme de ces " responsables ".
Un rubricard " enseignement " avait donnĂ© des sueurs froides Ă la nomenklatura amiĂ©noise. Un article dĂ©capant sur l’Ă©cole de commerce (financĂ©e par la CCI et, Ă l’Ă©poque, dirigĂ©e par un adjoint Ă la ville d’Amiens), bloquĂ©, en dernière minute, par le rĂ©dacteur en chef. Un voyage d’ " affaires " du mĂŞme adjoint vers des Ă®les lointaines et chaudes... qui vaudra au journaliste une condamnation pour diffamation [7] et le courageux " soutien " de sa direction, enclenchant une procĂ©dure de licenciement. Ca lui apprendra Ă exercer son mĂ©tier !
A " casser les rubricards " et à tout miser sur " la pro-xi-mi-té " (inlassable rengaine), on évite de semblables désagréments.
Place aux dociles
Cette " nouvelle formule " s’est accompagnĂ©e, Ă©galement, d’une redistribution des places. Le rĂ©dacteur en chef, Arnauld Dingreville, dĂ©barquĂ© de France-Soir, ne prĂ©sentait un profil ni trop insolent ni trop gauchiste. Il n’arrivait avec, dans ses mallettes, aucun projet de cellule investigation (comme il en existe, par exemple, Ă L’Est rĂ©publicain). Aucune ambition de rĂ©veiller la dĂ©mocratie locale ou autres fadaises. Au contraire : " Vous savez que, ici, c’Ă©tait tendu entre la mairie et le journal. Un de mes objectifs, c’est de faire vraiment de mon mieux pour que ça s’arrange. " Ce contrat-lĂ , au moins, est rempli, jusqu’Ă combler d’aise un Gilles de Robien : " Le Courrier picard s’est beaucoup beaucoup amĂ©liorĂ©. " C’est dire si cet Ă©dile est photographiĂ© sous toutes les coutures…
Malgré la lassitude ambiante, une nomination souleva un mini-tollé : celle du chef de la locale Amiens. Poste clé, au coeur des réseaux [8]. La direction choisit le rédacteur le plus " rampant ", - et à ce titre guère estimé de ses collègues . [9]
AussitĂ´t, c’est le branle bas de combat, menaces de grève, etc, et la commission paritaire des rĂ©dacteurs, consultative, dĂ©signe Philippe Fluckiger. Un cĂ©gĂ©tiste notoire, jolie plume, proche du PCF... dont la Ville avait, dans les annĂ©es 90, demandĂ© en vain le renvoi. DĂ©couvrant ce choix, la hiĂ©rarchie faille s’Ă©touffer : voilĂ qui ruinerait ses agapes avec employeurs et Ă©lus. Elle retoque donc le trouble-fĂŞte. A dĂ©faut de pouvoir imposer un " couchĂ© ", elle se contentera d’un journaliste " courbĂ© " : Michel MaĂŻenfisch. Un fait-diversier - " douĂ© " dans ce domaine. Bien avec les Renseignements GĂ©nĂ©raux, bien avec la police, bien avec les gendarmes, bien avec tout le monde. Des accointances de bonne augure. Depuis, ce professionnel n’a déçu personne. En tout cas, pas les maĂ®tres de la ville, qui peuvent gĂ©rer en paix - avec le silence du " contre-pouvoir ".
Tous responsables
A instruire le procès - exclusif - de la direction, et de ses acolytes, et de l’actionnaire CrĂ©dit Agricole, on se tromperait sur les causes. Car le Mal est ailleurs. Le poison est en chacun des salariĂ©s.
La " notabilisation ", d’abord. Ce piège ne paralyse pas seulement le sommet - mais presque toute une rĂ©daction, qui vieillit et qui vieillit sur place. En Picardie depuis vingt ou vingt-cinq ans, au mĂŞme poste depuis une ou plusieurs dĂ©cennies, ces journalistes tutoient maire, sĂ©nateur, entrepreneur. Des exemples ? Qu’on cite un " grand reporter " - et correspondant du Monde - chargĂ© de couvrir la RĂ©gion… bien informĂ©, puisqu’il passe pour un intime de Charles Baur. Ou encore, le sympathique chef d’agence Ă Beauvais… qui pousse la dĂ©ontologie jusqu’Ă taire (ou presque) les dĂ©mĂŞlĂ©s judiciaires de Jean-François Mancel [10]. Ou alors ce reporter qui, Ă une manif contre l’aĂ©roport, rigolait avec Alain Gest - dont le père travaillait au Courrier. " Mais ils sont copains comme cochons ! " s’exclamera un passant.
Les jeunes loups de l’après-68 ont perdu leurs dents pour mordre. Ils ont " fait leur trou ", c’Ă©tait fatal. Mais derrière, oĂą est la relève qui viendra les renverser - et irriguer les colonnes du Courrier d’un sang neuf ? Derrière, la relève ne vient pas. La relève a peur. La relève a appris le silence : " Quand t’es en CDD, me conseillera un encartĂ© SNJ-CGT, 1, tu fermes ta gueule. 2, tu fermes ta gueule. 3, tu fermes ta gueule. "
Car c’est parmi ces jeunes - qui demeurent longtemps prĂ©caires, souvent plusieurs annĂ©es - que la direction taille dans la masse salariale : en 2001, une demi-douzaine de " contrats Ă durĂ©e dĂ©terminĂ©e " furent Ă©crĂ©mĂ©es [11]. Enfants de la crise - sociale et des idĂ©es -, guère porteurs de drapeau, " manquant de combativitĂ© " (le refrain des quinquas), la nouvelle gĂ©nĂ©ration ne rĂŞve que de " trouver une place ", et de la garder. Quitte Ă se plier - sans effort - Ă ce journalisme convenu et convenable, sans risque et sans rĂ©volte, qui satisfait tant la hiĂ©rarchie (et qu’enseignent, s’adaptant Ă la demande, les Ă©coles de journalisme ou les facs de communication).
Un nid de haines
La crise, bien que diffĂ©remment, a aussi frappĂ© les vieux de la vieille. Un sexagĂ©naire au bord de la retraite tĂ©moigne : " Moi, je suis d’une gĂ©nĂ©ration qui pouvait se balader. T’Ă©tais plus content ? Tu te cassais Ă la Voix du Nord ou Ă LibĂ©. Maintenant, ce sont des annĂ©es de piges, des CDD, un salaire dĂ©risoire. Depuis quinze ans, on ne bouge plus et on accumule des frustrations. "
RĂ©sultat, tous les anciens restent. Avec leur amertume, leurs brouilles, leurs rancoeurs - qui marinent dans cette entreprise-cocon. Le Courrier picard, c’est un nid de haines - oĂą chacun mĂ©dit de ses collègues, ultime joie. Cette dĂ©sunion explique que, malgrĂ© les sautes d’humeur, le dessein (inconscient) de la direction - mourir sans bruit - avance bon train. Face Ă elle, les syndicats reculent en ordre dispersĂ© - CFDT, CFTC, SNJ, SNJ-CGT, FO, CGC, CNT - sachant que chaque groupuscule se divise en sous-fractions, et qu’on se tire dans les pattes entre les sous-sous-chapelles. Des jalousies de bureau et des conflits de pouvoir, que la forme coopĂ©rative renforce encore.
Démission collective
Au vu ce charmant climat, on comprend " tous ces gens qui manifestent leur mal-ĂŞtre dans l’entreprise en n’y foutant rien ou en tombant malade " (un reporter). L’armĂ©e mexicaine du Courrier - franchie la quarantaine, qui n’est pas " chef " d’un truc ? - se retrouve Ă l’infirmerie. Quant aux " bonnes plumes ", embourgeoisĂ©es et/ou Ă©puisĂ©es, elles renoncent en sĂ©rie. François Moratti a donnĂ© sa dĂ©mission Ă l’automne dernier. Berty Robert, Ă son tour, a dĂ©sertĂ© la presse rĂ©gionale - oĂą " les sujets d’initiative deviennent impossibles ". Philippe Houbart, pour les pages " France " ou " Monde ", recopie les dĂ©pĂŞches de l’AFP. RetirĂ© dans son grand bureau, Jacques BĂ©al produit son grand Ĺ“uvre - des livres en sĂ©rie sur La Baie de Somme, Les Oiseaux des bois et autres Picardie, mon amour. Philippe Lacoche, Ă la locale d’Abbeville, se consacre (parfois avec talent) Ă un autre genre - le roman. Sylvestre Naours se concentre sur ses papiers pour LibĂ©ration ou Le Nouvel Observateur. Comme si l’Ă©criture n’avait plus sa place dans le Courrier picard - pour lequel suffisent des articles-alibis qui viendront justifier la fiche de paie...
La volontĂ© s’Ă©tiole, et la paresse prend le relais : " Des communiquĂ©s de presse, j’en ai passĂ© des tonnes et des tonnes. Par facilitĂ©. T’en prends trois ou quatre, tu les repompes Ă ta sauce, et t’as rempli tes pages pour la journĂ©e. " Et c’est ainsi que " le Courrier picard rĂ©ussit chaque jour Ă se rendre inutile Ă un nombre croissant de lecteurs . " [12]
Sans ce renoncement, tous les autres maux ne pèseraient rien. Mais voilĂ : " On est tous Ă©teints ". La rĂ©signation Ă©crase les employĂ©s : " Nos lecteurs, ils sont nĂ©s ici, ils ont vĂ©cu ici, ils sont Ă la retraite, leurs parents sont Ă la retraite, ils mourront ici. Et nous avec. " Un projet d’avenir vraiment enthousiasmant…
Alors, qu’espĂ©rer encore de cette sociĂ©tĂ© coopĂ©rative ? Un sursaut collectif ? Une remise en cause - sur le fonctionnement de l’entreprise et le contenu du quotidien ? Personne n’y croit, et la plupart s’en foutent. Chacun attend la retraite ou ses jours de RTT, tandis qu’un rĂŞve social est en train d’expirer : un journal qui appartenait Ă ses salariĂ©s.