"Courrier picard" : un dossier du journal "Fakir"
1. Courrier picard : le naufrage tranquille.
2. Courrier picard : La voix de sa banque ?
3. Courrier picard : une heure à bord du koursk régional.
Le 3 avril 2001, Arnauld Dingreville, rĂ©dacteur en chef depuis dix mois, signait son premier article dans le Courrier. Son titre ? " Le CrĂ©dit agricole est toujours le moteur de l’activitĂ© en Picardie. " Un acte d’allĂ©geance bienvenu. Car, simple coĂŻncidence, mais le CrĂ©dit agricole est Ă©galement " le moteur de la presse en Picardie ". Via sa filiale Norpicom, la banque dĂ©tient en effet - avec Groupama et la Voix du Nord - 45 % du quotidien rĂ©gional. Et c’est l’un de ses cadres, Marc Delemotte, qui trĂ´ne comme directeur gĂ©nĂ©ral du Courrier. Quand le seul quotidien du dĂ©partement s’allie au " premier Ă©tablissement financier de la Somme ", le pluralisme n’est-il pas mieux garanti ?
" Le CrĂ©dit agricole, reprend ce libre penseur, est Ă©videmment un acteur incontournable de l’Ă©conomie rĂ©gionale ". Difficile, il est vrai, de " contourner " Serge Camine : directeur du CrĂ©dit agricole, vice-prĂ©sident du Courrier picard, il prĂ©side Ă©galement le Conseil Economique et Social RĂ©gional, a supervisĂ© pour son ami Gilles de Robien le projet " Amiens Ă l’horizon 2010 " et siège Ă la Chambre de Commerce et d’Industrie... oĂą il a placĂ© l’un de ses cadres, AndrĂ© Alexandre, comme directeur. Pouvoir politique, pouvoir Ă©conomique et quatrième pouvoir : quelle carte manque encore Ă ce Citizen Ca [1] ?
Ainsi contrôlé, le commerce tourne bien : avec " un résultat net en progression spectaculaire de +20% ", le Crédit agricole maintient sa " pôle position ". " Premier collecteur des revenus des habitants et des entreprises du secteur ", la banque prête 1,2 milliard aux collectivités locales : Communes, Région, Conseil général... dont elle se veut le " partenaire privilégié " [2]. Pour la bonne marche des affaires, on le devine : mieux vaut des élus heureux. Que la branche " Communication " ne vient pas trop gêner.
Un peu d’histoire
Le CrĂ©dit agricole n’a refilĂ© que des cacahuètes au Courrier picard. 5,2 millions de F. Des broutilles, pour une firme de cette envergure [3]. Pourtant, cet investissement n’avait rien d’une oeuvre philanthropique.
Fin 1985, les caisses sont vides. Notre quotidien rĂ©gional dĂ©pose le bilan, et recherche un " partenaire ". Sur les rangs, un industriel vosgien (porte-valise du PS, trop " marquĂ© "). Le groupe Hersant (qui donne des boutons aux journalistes... et Ă l’ElysĂ©e). Et surtout, le CrĂ©dit Mutuel Artois. Qui veut s’implanter en Picardie, grignoter des parts de marchĂ©, et compte sur le Courrier pour gagner en reconnaissance. Projet solide. Les discussions avancent... quand le CrĂ©dit agricole s’alarme : quoi ? un rival viendrait chasser sur nos terres ? Il faut, Ă tout prix, Ă©viter ce dĂ©sastre. " On n’a pas rĂ©agi, au dĂ©part, explique un ancien dirigeant de la banque, parce qu’on avait dĂ©jĂ un poids Ă©norme dans le dĂ©partement. Ce pouvoir d’influence, il fallait le prĂ©server. Alors, quand on a vu qu’un concurrent se positionnait... " [4] Un reprĂ©sentant du Courrier se charge alors d’ " espionner ". Dès que le CrĂ©dit Mutuel fait une offre, l’information passe au camp d’en face. Qui s’aligne le lendemain.
Les journalistes, minoritaires, penchent alors pour " le CrĂ©dit Mutuel, qui leur avait proposĂ© notamment un droit de vĂ©to sur la nomination de leur directeur de la rĂ©daction, ce que le CrĂ©dit agricole, pour sa part, refuse . " [5] Mais grâce aux ouvriers du Livre et aux administratifs, la seconde offre l’emporte sans mal : " Les autres ne pensaient pas en terme d’indĂ©pendance, se souvient Pierre Mabire, alors rĂ©dacteur et administrateur du Courrier. Non, je les entendais dire ’Moi, le CrĂ©dit agricole, je les connais. J’ai mon compte lĂ -bas et ça se passe bien.’ "
AussitĂ´t, la banque tente de mettre la coopĂ©rative au pas. C’est en ennemi que Jacques BĂ©nesse, cadre du CrĂ©dit Agricole, dĂ©signĂ© directeur gĂ©nĂ©ral du quotidien, est reçu au Courrier picard. C’est en ennemi qu’il se comporte : " Ils avaient missionnĂ© BĂ©nesse pour faire le mĂ©nage, se souvient un ancien administrateur. Lui voulait choisir, seul, les membres du CA et plus ou moins liquider la scop. Juste avant l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, grâce Ă une fuite, on a dĂ©couvert son plan : vendre la rue Alphonse Paillat, au moins en partie, et nous faire imprimer par la Voix du Nord. " Chahut, grève, protestations... la direction recule.
Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage. Dix années plus tard, " le premier établissement financier de la Somme " a obtenu le journal de ses rêves : un Courrier qui ne dérange personne - ni la banque, ni ses partenaires.
Doutes et certitudes
Dans un sourire triste, un syndiquĂ© l’affirme : " Aujourd’hui, Camine, c’est notre vrai prĂ©sident ". [6] Dans les textes, certes, les salariĂ©s forment encore une coopĂ©rative ouvrière. Et jamais, en personne, Citizen Ca ne quitte ses salons moquettĂ©s pour dĂ©livrer une fessĂ©e au fouille-merde saltimbanque. La " ligne " lisse s’est imposĂ© par d’autres mĂ©andres : les " sociĂ©taires B ", minoritaires, avancent unis - face des employĂ©s disposant, certes, de 55 % des actions, mais divisĂ©s entre la rĂ©daction, les ouvriers du Livre, l’administration, partagĂ©s en x chapelles syndicales, sans oublier les rancunes personnelles. Surtout, les entrepreneurs / actionnaires, incarnations de la rĂ©ussite, se montrent sĂ»rs d’eux-mĂŞmes, de leurs choix, de leur logique financière - face Ă des salariĂ©s qui doutent de leurs valeurs, hĂ©ritĂ©es d’un autre temps : après les reniements du PS en France et le fiasco des utopies sociales, comment croire en une scop Ă©galitaire ?
Se retrouvent donc Ă©lus les plus conciliants, les plus proches de la puissance Ă©conomique, - se laissant d’autant plus guider qu’ils sont dĂ©pourvus de principes solides, qui leur serviraient de boussole. " Le plus souvent, Michel [Collet, prĂ©sident du CP, ex-terne journaliste] devance les prĂ©fĂ©rences de Camine. "
Si le CrĂ©dit agricole semble presque absent du quotidien de ce quotidien, en revanche, il pèse de tout son capital [7] sur les dĂ©cisions stratĂ©giques - profil du rĂ©dacteur en chef, orientations de la " nouvelle formule ", tri des chefs d’agence, etc. Pour ces choix, les " pressions " s’avèrent inutiles. Des suggestions suffisent.