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Concentration des médias : les grandes manœuvres

par Jérémie Fabre,

Depuis la seizième actualisation de la cartographie de la propriété des médias français (décembre 2020), les mouvements de concentration se sont encore accélérés.

En seulement un an, les grandes manœuvres capitalistes sur la propriété des médias s’accentuent. On pense évidemment au rachat du groupe Prisma et à la prise de contrôle du groupe Lagardère par Vincent Bolloré. Mais on n’oublie pas non plus le rachat des télévisions locales Azur TV, Var Azur et Provence Azur par Altice, ni la montée de Daniel Kretinsky au capital de TF1, pas plus que la création par ses soins du journal Franc-Tireur. Et depuis l’annonce fin mai d’une fusion prochaine des groupes TF1 et M6, la question de la concentration des médias est plus que jamais sur le devant de la scène.

Dernier élément en date : pour pouvoir fusionner et continuer de respecter les règles anti-concentration, TF1 (TF1, TMC, TFX, TF1 Séries Films et LCI) et M6 (M6, W9, Gulli et 6ter) devraient être obligés de vendre deux chaînes de la TNT à la concurrence. Plusieurs repreneurs potentiels se sont déjà manifestés, comme le synthétise Pure Médias : Alain Weill, propriétaire de L’Express et ancien propriétaire de BFM-TV, et Cyril Hanouna, appuyé par le milliardaire Vincent Bolloré.

Le projet de fusion TF1/M6 a d’ailleurs poussé le groupe socialiste au Sénat à obtenir la création d’une commission d’enquête sur le sujet. Les auditions ont commencé le 30 novembre et ne sont pas terminées à l’heure où nous écrivons ces lignes. Signalons, parmi les différents interlocuteurs invités : Julia Cagé, Pierre Louette (président de l’Alliance de la presse d’information politique et générale (APIG) et président-directeur général du groupe Les Échos–Le Parisien), Roch-Olivier Maistre (le président du CSA), le SNJ, des directeurs de rédaction des chaînes d’information en continu, des SDJ (TF1, RTL, RMC), le collectif Informer n’est pas un délit ou encore… Acrimed !

L’exécutif s’intéresse également de près à la question de la concentration des médias. Le journal économique Capital a ainsi révélé que les ministères de l’Économie et de la Culture ont commandé un rapport sur le sujet à l’Inspection des finances et à l’Inspection des affaires culturelles. La lettre de mission des ministères qualifie notamment le dispositif anti-concentration actuel d’ « obsolète » et « lacunaire ». S’il faut attendre la remise de ce rapport pour connaître les potentielles évolutions de la législation, Capital rappelle la position d’Emmanuel Macron en 2014, lorsqu’il était ministre de l’Économie : « [Il] avait tenté d’alléger le dispositif, en supprimant deux plafonds : celui empêchant de détenir plus de 49% d’une chaîne TNT réalisant plus de 8% d’audience, et celui interdisant de détenir à la fois télévisions, radios et journaux. Mais le projet, révélé par les Échos, n’avait finalement pas abouti. » De quoi s’inquiéter des futures préconisations en la matière…


Du côté de la presse écrite


Dans la presse écrite, c’est au tour du quotidien droitier Le Figaro de faire face à des rumeurs de rachat par l’ogre extrême-droitier Vincent Bolloré. Mediapart évoque des « tractations secrètes » qui auraient lieu entre Vincent Bolloré et la famille Dassault (qui possède Le Figaro) : « Si la famille Dassault envisage de se délester du Figaro, c’est d’abord parce que le groupe de presse lui coûte de plus en plus cher. Selon nos informations, Charles Edelstenne, qui est le directeur général du Groupe industriel Marcel Dassault (GIMD), la holding de tête qui coiffe toutes les entités du groupe, dont sa filiale Dassault Medias (créée lors du démembrement de la Socpresse), est très agacé par les déficits cumulés du quotidien et verrait d’un bon œil de s’en séparer. » Le Monde évoque aussi l’intérêt de Bernard Arnault, tout en mentionnant la réplique du patron susmentionné : « "Il n’a jamais été question de vendre Le Figaro, qui est profitable !", défend vigoureusement au Monde Charles Edelstenne. »

Dans la presse régionale, c’est le groupe La Provence qui est aujourd’hui âprement disputé. Suite au décès de son propriétaire Bernard Tapie, le milliardaire Xavier Niel (co-actionnaire du Groupe Le Monde) semble le mieux placé pour rafler La Provence : il était déjà actionnaire minoritaire (11 %) et bénéficiait en principe d’un droit de préemption sur les parts de Bernard Tapie. Mais d’après Mediapart, les affaires de ce dernier étant entre les mains de la justice, « les autres candidats au rachat font valoir que l’appel d’offres lancé par le mandataire liquidateur privilégie d’abord le projet industriel, ce qui ouvre un peu le jeu. » Ces autres candidats sont le directeur de la compagnie de transport maritime CMA CGM Rodolphe Saadé, le groupe Fiducial (actionnaire de Sud Radio), et le groupe La Dépêche (propriété de la famille Baylet). Mediapart souligne qu’« en position de force, Xavier Niel a d’autant plus de raisons de pousser son avantage qu’il prendrait le contrôle de toute la presse du sud de la France à moindre coût », ce qui constitue sûrement une bonne nouvelle pour le milliardaire, mais un peu moins pour le pluralisme de l’information.

Xavier Niel est également en position de force dans les Antilles françaises. D’après Le Canard enchaîné du 24 novembre, après avoir racheté le groupe de presse France-Antilles, Niel aurait fait l’acquisition « d’une superimprimante numérique en Martinique pour 6,5 millions d’euros, financés en partie par l’État », où il aurait décidé de faire imprimer Le Monde (dont il est actionnaire), Paris Turf (dont il est propriétaire), ou encore Les Échos, le journal de son beau-père Bernard Arnault, première fortune du pays. Le monde est petit...

Dernières nouvelles : Bolloré-Vivendi « lancera son OPA sur le groupe Lagardère dès février 2022 » indique Le Monde. Quant au journal papier gratuit CNews, lueur : il a cessé de paraître fin novembre.

Et le journalisme, dans tout ça ?

De quoi, en tout cas, faire (bientôt) une nouvelle mise à jour de la carte du paysage médiatique français.


Jérémie Fabre

 

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