Printemps 2016, la crème de la crème des Ă©ditocrates dĂ©jĂ actifs en 1995 se mobilise contre les opposants Ă la « Loi travail ».
Exposer leurs prises de position de 1995 et 2016 est l’occasion de mettre en Ă©vidence la permanence de leurs « arguments » et de leurs mĂ©thodes en matière de dĂ©crĂ©dibilisation des dominĂ©s.
- En 1995, alors directeur des rĂ©dactions du Figaro, Franz-Olivier Giesbert se prend pour un psychiatre en voyant dans les grèves contre le « plan JuppĂ© » « une fantasmagorie ».
Et toujours en 1995, dans Le Figaro du 4 dĂ©cembre, il intervient en justicier : « Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de corporatisme, c’est Ă dire de racket social. »
- En 2016, dans Le Point du 2 juin, il mobilise l’argument de la « mise en pĂ©ril » [2] : « La France est soumise aujourd’hui Ă deux menaces qui, pour ĂŞtre diffĂ©rentes, n’en mettent pas moins en pĂ©ril son intĂ©gritĂ© : Daech et la CGT. », et le mĂŞme jour invective sur BFM TV un syndicaliste de la CGT : « Vous mentez comme d’habitude, vous n’arrĂŞtez pas de mentir. C’est le propre mĂŞme de la CGT. »
– Alain Minc
- En 1995, l’essayiste Alain Minc qui sera condamnĂ© en 1999 et en 2013 pour plagiat, enfile sa blouse de mĂ©decin (…des comĂ©dies de Molière) pour dĂ©clarer dans Le Figaro : « Dans ce monde en apparence unifiĂ© par les modes de vie et les marchĂ©s financiers, il demeure une spĂ©cialitĂ© française : le goĂ»t du spasme. »
- En 2016, le 19 mars, sur Itespresso, le mĂ©decin des âmes se lamente : « En France, tout le monde est fascinĂ© par la pĂ©tition sur la loi El-Khomri. Oui elle est impressionnante. Mais rappelez qu’il y avait eu 2,5 millions de signataires pour la pĂ©tition qui a suivi l’agression d’un bijoutier Ă Nice (septembre 2013). C’est une incroyable caisse de rĂ©sonance aux Ă©motions. Une sociĂ©tĂ© dominĂ©e par ses Ă©motions est une sociĂ©tĂ© qui devient dangereuse. »
– Luc Ferry
- En 1995, dans Le Point du 23 dĂ©cembre, Luc Ferry, « philosophe » mĂ©diatique qui deviendra Ministre de l’Ă©ducation de Jean-Pierre Raffarin en 2002, glose sur la reprĂ©sentativitĂ© des grĂ©vistes et manifestants (sans se demander de quelle partie de l’espace social il est lui-mĂŞme reprĂ©sentatif…) et appelle aux-nĂ©cessaires-efforts : « On a entendu, Ă propos de cette crise, deux grandes interprĂ©tations, qui ne me satisfont pas. Première interprĂ©tation, plutĂ´t " de gauche " : c’est une rĂ©volte du peuple contre les Ă©lites. On voit bien la faiblesse de cette argumentation (...) : il manquait les salariĂ©s du privĂ©, et les trois ou quatre millions de vrais exclus ! Donc deux composantes essentielles du peuple Ă©taient absentes. (…) MalgrĂ© cette montĂ©e des corporatismes, je suis convaincu que nombre d’individus seraient prĂŞts aujourd’hui Ă faire d’immenses sacrifices. »
- En 2016, dans Le Figaro du 17 mars, pontifiant et insultant, il assène : « (…) l’actuel projet de loi sur le travail, qui va globalement dans le bon sens, est malgrĂ© tout rejetĂ© par sept Français sur dix - comme, en d’autres temps, l’utile rĂ©forme du CPE proposĂ©e par Villepin. Manifestations pour le chĂ´mage , donc, et non pas contre ! (…) Quand on voit la bouille renfrognĂ©e du patron de la CGT, sa façon d’Ă©ructer quand on lui parle de limiter ou mĂŞme d’Ă©galiser les indemnitĂ©s de chĂ´mage, je doute qu’il soit possible de lui faire avaler sous quelque forme que ce soit la potion. Les frondeurs, les Verts, la CGT, FO, le Front de gauche et le FN ne cessent de rĂ©pĂ©ter urbi et orbi, avec l’air entendu de celui Ă qui on ne la fait pas, que ce n’est pas en facilitant le licenciement qu’on crĂ©era de l’embauche. Eh bien si, justement, et c’est mĂŞme l’Ă©vidence. (…) plus il est difficile de se sĂ©parer d’un salariĂ© en cas de baisse des commandes, moins les patrons prennent le risque d’embaucher pour dĂ©velopper leur entreprise. Qui ne comprend pas ce raisonnement accessible Ă un enfant de dix ans prouve, non point qu’il est de gauche, mais plutĂ´t qu’il a un QI de bulot. »
Morgue et insulte aristocratiques d’un grand penseur qui recourt Ă l’argument de « l’effet pervers » consistant Ă faire croire que ceux qui pensent manifester contre le chĂ´mage manifestent en fait pour le chĂ´mage. Des pervers eux-mĂŞmes et, de surcroĂ®t, des idiots.
– Jacques Julliard
- En 1995, dans Le Nouvel Observateur du 7 dĂ©cembre, Jacques Julliard, l’un des signataires de la « pĂ©tition Esprit » titrĂ©e « Pour une rĂ©forme de fond de la SĂ©curitĂ© sociale » [3] tance les manifestants qui dessinent selon lui « les contours d’une France archaĂŻque tournĂ©e vers des solutions Ă l’italienne (endettement, inflation et clientĂ©lisme) plutĂ´t que vers des solutions Ă l’allemande (nĂ©gociation salariale et rigueur de gestion). » Quelques temps plus tard notre « moderne » deviendra compère de Luc Ferry sur LCI [4].
- En 2016, dans Marianne du 19 mars, le noctambule des favelas [5] signe un Ă©ditorial titrĂ© « La France au miroir de ses branquignols. » [6].
« Les syndicats non rĂ©formistes (CGT, FO, Unef) (…) en terme d’astronomie cette mouvance syndicale est un « trou noir », dont il ne ressort rien qui vient s’y abimer. En termes marins, c’est la mer des Sargasses, ou le triangle des Bermudes, je ne sais, c’est Ă dire le degrĂ© zĂ©ro de l’art de la navigation (...) » Aux dernières nouvelles, Jacques Julliard naviguerait Ă Marianne et au Figaro en Ă©ditorialisant de loin en loin.
- En 1995, le mari d’Arielle Dombasle enfile sa chemise blanche de psychiatre et diagnostique « une part de folie » chez les grĂ©vistes et manifestants.
- En 2016, dans un article mis en ligne le 6 juin, sur le site de La règle du jeu, ce grand lecteur de Jean-Baptiste Botul donne libre cours Ă son mĂ©pris social : « Je regarde M. Martinez avec son Ĺ“il de chien battu et son air triste, si triste, que ne parviennent Ă Ă©gayer ni ses dĂ©clarations fracassantes ni la surenchère de ses points presse. J’observe sa façon mâle, toujours un peu pathĂ©tique, de surjouer son « bras de fer » avec l’Etat, d’assurer qu’il ne « cĂ©dera » pas, qu’il ira « jusqu’au bout », qu’il fera « plier » la France et la mettra, si besoin, « Ă genoux ». (…) un nihilisme de paumĂ©s, de vagues repris de justice qui trompent, non la mort, mais l’ennui et la conscience de leur propre nullitĂ© (...) ».
– Alain Duhamel
- En 1995, Alain Duhamel, ce thermomètre-ambulant-de-l’-opinion dĂ©clare que les mobilisations sociales contre le « plan JuppĂ© » relèvent d’une « grande fièvre collective ».
- En 2016, le 24 mai prĂ©cisĂ©ment, sur RTL (ainsi que l’atteste une vidĂ©o), cet inamovible tuttologo sort le coup classique des manifestants-pas-concernĂ©s-par-la-« Loi travail » tout essayant de renvoyer la CGT dans le passĂ© : « (…) la FSU en rĂ©alitĂ© n’est pas concernĂ©e par « la loi travail » (…) Les Français sont hostiles Ă la loi sur le travail, mais sont encore plus hostiles au blocage des transports. (…) [Ă propos de la CGT] Un syndicat qui est objectivement conservateur. »
Chez les Duhamel, les dĂ®ners de familles ne doivent pas ĂŞtre perturbĂ©s par des affrontements sur la « Loi travail ». Ainsi, le 23 mai 2016 sur France 2 Nathalie Saint-Cricq, la compagne de Patrice Duhamel (frère d’Alain Duhamel et ancien directeur gĂ©nĂ©ral de France TĂ©lĂ©visions), invoque l’argument de la « mise en pĂ©ril » dans une tirade qui restera dans les annales de la propagande anti-syndicale : « une radicalisation [de la CGT] tous azimuts et une technique rĂ©volutionnaire bien orchestrĂ©e ou comment paralyser un pays malgrĂ© une base rabougrie et mĂŞme si le mouvement s’essouffle. Alors regardez bien cette affiche, elle est d’une confondante clartĂ©. On y parle de compte Ă rebours, on y voit des bâtons de dynamite, un slogan "On bloque tout", bref clairement on joue la rue et l’affrontement total. Alors la CGT de Philippe Martinez veut tout faire sauter alors que celle de Bernard Thibault laissait toujours une petite porte entr’ouverte et quand clairement la CFDT a choisi la voie de la rĂ©forme nĂ©gociĂ©e. »
– François de Closets
Message Ă l’intention des moins de quarante-six ans : François de Closets est cet essayiste mĂ©diatique qui publia en 1982 le « best-seller » Toujours plus ! dans lequel il assimilait les salariĂ©s du secteur public Ă des privilĂ©giĂ©s.
- En 1995, comme bien d’autres Ă©ditocrates, il psychiatrise les grĂ©vistes et manifestants en parlant de « dĂ©rive schizophrĂ©nique ».
- En 2016, dans L’Opinion du 6 juin, il donne Ă lire une de ces phrases typiques de la pensĂ©e conservatrice : « Le cĂ©rĂ©monial social impose de toujours mettre en avant les grands idĂ©aux : progrès social, solidaritĂ© ouvrière, justice, Ă©galitĂ© pour masquer les intĂ©rĂŞts particuliers. »
– Guy Sorman
- En 1995, Guy Sorman, ancien conseiller d’Alain JuppĂ© et auteur de La solution libĂ©rale (1984), de L’État minimum (1985) ou encore de Sortir du socialisme (1990) a vu, on n’en sera pas surpris, dans les grèves de novembre-dĂ©cembre 1995 un « carnaval ».
- En 2016, dans Le Point du 9 juin, il utilise l’argument de « l’inanitĂ© » : « Quelle est l’utilitĂ© de se quereller autour d’un Code du travail qui fut conçu pour protĂ©ger les ouvriers des usines, alors qu’ il n’y a presque plus d’ouvriers ni d’usines ? »
Guy Sorman, manifestement, est un statisticien de carnaval. En effet, en 2015, selon l’INSEE, il y avait en France 3,485 millions d’ouvriers qualifiĂ©s et 1,794 millions d’ouvriers non qualifiĂ©s soit 5,279 millions d’ouvriers qui reprĂ©sentaient 20,4 % des personnes occupant un emploi. Mais un Ă©ditocrate considère qu’il a le droit de reprĂ©senter la rĂ©alitĂ© sociale telle qu’il entend qu’elle devienne et non telle qu’elle est.
Le temps passe, et les Ă©ditocrates restent, ou plus prĂ©cisĂ©ment la fonction Ă©ditocratique continue d’ĂŞtre exercĂ©e par des individus interchangeables. En effet, bien qu’Ă©tant habitĂ©s de sentiment de toute puissance les Ă©ditocrates n’en sont pas moins mortels.
En 1995 Christophe Barbier n’Ă©tait encore qu’un aspirant Ă©ditocrate de vingt-huit ans. C’est Claude Imbert qui trĂ´nait alors Ă la tĂŞte du Point. Dès le 5 fĂ©vrier 1994, il avait condensĂ© l’essentiel de de ses philippiques passĂ©es et Ă venir : « VoilĂ 20 ans qu’avec la simple expertise du sens commun, nous crions casse-cou devant cette surcharge fiscale et paperassière, cette dĂ©fonce des prĂ©lèvements obligatoires, ce panier percĂ© de la sĂ©curitĂ© sociale qui allait nous mettre des bottes de plomb alors qu’on voyait pointer, et d’abord en Asie, tant de compĂ©titeurs aux pieds lĂ©gers. » Claude Imbert nous a quittĂ©s le 23 novembre 2016…
… RemplacĂ©, depuis quelques temps dĂ©jĂ , non pas au Point mais Ă L’Express, par l’aspirant de 1995 : Christophe Barbier. En 2017, dans le JDD du 16 avril, il a relevĂ© le dĂ©fi lancĂ© par Claude Imbert. Ainsi que nous l’avons consignĂ© pour la postĂ©ritĂ©, Christophe Barbier a rappelĂ© en quoi consiste la fonction du chien de garde / Ă©ditocrate : « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’Ă©ditorialiste. (…) L’Ă©ditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s’Ă©lever. »
Que Jacques Julliard (84 ans), François de Closets (83 ans) ainsi que ceux qui sĂ©vissaient dĂ©jĂ en 1995 et sĂ©vissent encore, soient rassurĂ©s, les nouveaux chiens de garde n’ont dĂ©cidĂ©ment rien Ă envier aux anciens.
Denis Souchon