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« Brouillon de culture » : pour Guillaume Durand, la culture, c’est Christine Ockrent

par Henri Maler,

Le 18 novembre 2004, Le Figaro, pour des raisons qui sont les siennes, s’inquiète de l’évolution de « Campus », dans un entretien avec son animateur, interrogé par Virginie François. Le surtitre annonce : « Campus" invite de plus en plus d’hommes politiques » Et le titre livre l’explication de Guillaume Durand : « France 2/ Durand : « "Pas de public pour une émission purement littéraire" » [1].

« Campus » (l’émission animée par Guillaume Durand sur France 2) est une émission fourre-tout, animée par un bateleur. Tout et n’importe quoi pouvant faire l’objet de livres, on parlera de tout et de n’importe quoi, à propos de livres. Mais pas avec n’importe qui.

Un peu de tout ...

- Le Figaro  : « On a déjà vu Jean-Pierre Chevènement, Alain Madelin ou Corinne Lepage sur votre plateau. Aujourd’hui, c’est Dominique Strauss-Kahn. Il n’y a pas assez d’émissions politiques ? »
- Guillaume Durand : « Les hommes politiques écrivent des livres et parfois de bons livres. En ce qui concerne Dominique Strauss-Kahn, c’est vrai que l’on va sans doute le voir dans les journaux et sur de nombreux plateaux de télévision. Mais son ouvrage participe au débat sur l’Europe et on ne va pas laisser la politique de côté. Comme je l’ai toujours dit, « Campus » est consacrée à tous les livres. »

Tous les livres, mais pas n’importe lesquels. Comme on va le lire... Mais nous apprendrons un peu plus loin dans le cours de l’entretien que tout est culturel :

- Le Figaro  : « Mais, depuis la rentrée, il a quand même été question de Bush, de la Corse, de l’écologie, de l’islam... Est-ce vraiment le rôle de Campus ? »
- Guillaume Durand : « La réélection de Bush, c’est une affaire politique mais aussi culturelle. Quand il y a des événements planétaires qui concernent tout le monde, de quoi voulez-vous qu’on parle ? Du dernier roman de Michel Tournier qui n’existe pas ? [...] »

... Mais pas avec n’importe qui

- Le Figaro : « On a aussi l’impression de voir toujours les mêmes figures médiatiques comme André Glucksmann, Eric Halphen ou Christine Ockrent que vous avez reçue deux fois depuis début septembre... »
- Guillaume Durand : « C’est normal puisqu’on a fait deux émissions sur les Etats-Unis et qu’elle a écrit un livre sur le sujet. On ne va pas mettre l’histoire hors de la culture ! [bis] Il a aussi un problème d’édition : les ouvrages littéraires de qualité sont rares. On n’a pas 25 Houellebecq en France. La preuve, c’est qu’on vient de donner un prix littéraire à une morte (Irène Némirovsky, prix Renaudot pour Suite française). Sans recevoir Marc Lévy, toutes les semaines, il faut tenir compte du grand public. Et encore, j’ai exclu pas mal de livres de « Campus ». On n’y parlera jamais des bouquins people "cra-cra" ou révisionnistes. »

Plusieurs dizaines d’ouvrages sont parus récemment sur les Etats-Unis, mais le seul qui, selon Guillaume Durand mérite qu’on invite deux fois son auteur, c’est forcément celui de Christine Ockrent. Mieux : ce livre serait l’équivalent des meilleurs ouvrages littéraires ! Et comme ceux-ci « sont rares », autant ne parler deux fois que du chef d’œuvre culturel de « la reine Christine ».

Qu’est-ce que le service public ? Un self-service réservé à ses « animateurs » et à leurs invités quasi-permanents ? Pas toujours, pas seulement. C’est aussi une cantine au rabais...

L’audience à moindres couts

Au détour d’une question précédente Guillaume Durand a déjà « mangé le morceau » : «  [...] Et puis en termes d’audience, les émissions axées sur la littérature sont moins regardées que les autres. On fait en moyenne un peu plus de 10% de parts de marché. Mais quand il y a une spéciale Robbe-Grillet, on ne fait que 9%. C’est pourquoi nous essayons de maintenir un équilibre. »

A la dernière question du Figaro - « Campus se situe donc dans le consensus ? » - , il répond, fiérot et penaud : « Il n’y a pas de public aujourd’hui pour une émission purement littéraire, sinon on ferait 3% d’audience. »

Pas d’audience... et pas d’argent : « Nous avons aussi des contraintes budgétaires. J’aimerais beaucoup faire un grand entretien avec Coetzee, un auteur que j’adore, mais il se promène entre Londres et l’Afrique du Sud et on n’a pas les moyens de le suivre. Si les émissions littéraires ont toujours eu la forme de conversations en plateau, c’est parce qu’on ne leur a jamais donné beaucoup d’argent. »

De là à remettre en question ces impératifs d’audience évalués en termes exclusivement quantitatifs et ces contraintes budgétaires imposées au non de l’audience, il y a un pas décisif que Guillaume Durand, on s’en doute, ne franchira pas.

Parce qu’il est l’homme de cette situation, il animera donc une émission brouillonne, mais peu couteuse, avec des invités choisis comme des « produits d’appel », autour de sujets taillés à leur mesure. Et dans ce brouet, surnageront, de temps à autres, quelques auteurs.

Henri Maler

 

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Notes

[1L’entame de l’article dit assez ce qui taraude Le Figaro : « Créé en septembre 2001, Campus, délaisse de plus en plus les écrivains et la littérature au profit des débats de société ou d’actualité avec des hommes politiques et des figures médiatiques. Explications avec Guillaume Durand qui reçoit ce soir l’ancien ministre Dominique Strauss-Kahn à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Lettre ouverte aux enfants d’Europe (Grasset). »

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