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Un livre de Daniel Carton

Bien entendu... c’est off : extraits (2)

" Bien entendu... c’est off". Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais ", de Daniel Carton (Albin Michel, 2003) est le rĂ©cit de plus de vingt ans d’exercice professionnel d’un journaliste, d’origine modeste, exerçant Ă  "La Voix du Nord" puis aux services politiques du "Monde" et du "Nouvel Obs".

Quelques passages puisés dans les chapitres 6 à 11.

La Voix du Nord, en locale  [1]

Le dĂ©putĂ© du coin avait trouvĂ© la combine. Le week-end, il n’arrĂŞtait pas d’inaugurer, de remettre des coupes, de prĂ©sider et de se taper des vins d’honneur ; il faisait sa provision de photos et le journal se chargeait de les Ă©cluser tout au long de la semaine. Il remplissait ainsi les pages mĂŞme quand il se la coulait douce Ă  Paris. Le lecteur avait l’impression que monsieur le dĂ©putĂ© n’arrĂŞtait pas de se dĂ©carcasser et que vraiment, on ne pouvait pas trouver mieux. C’Ă©tait il y a plus de vingt ans mais il ne faut pas se leurrer, la recette est toujours valable.

La locale " pĂ©père " avec l’agenda des festivitĂ©s ouvert par-dessus celui des rĂ©alitĂ©s. Ne dĂ©ranger personne, se contenter du tout-venant sans explorer le tout-cachĂ©, telle est trop souvent la loi imposĂ©e par les journalistes devenus bureaucrates qui ne rĂŞvent que de promotion au siège du journal et ne veulent surtout pas d’embrouilles. Car ces journaux sont organisĂ©s comme la gendarmerie nationale. Commandants, grosses bagnoles, petites brigades, rompez. Les chefs de locale deviennent des notables, règnent sur leur petite troupe et crĂ©ent des bataillons d’aigris qui ne livrent Ă  leurs lecteurs que les miettes les plus digestes de ce qu’on a pu leur raconter.

A Paris, bureau de La Voix du Nord

Il y a plusieurs sortes de journalistes. Ceux qui sont couchĂ©s et ceux qui sont debout. Il y a aussi le secret le mieux gardĂ© de la corporation : celui de sa paresse organisĂ©e. Dans cette noble ambassade de La Voix du Nord existaient trois règles. Règle numĂ©ro un : ne voir personne ! Règle numĂ©ro deux : ne jamais rater la pluie des dĂ©pĂŞches de la sacro-sainte AFP ! Règle numĂ©ro trois : savoir dĂ©couper les journaux parisiens ! Je finis par me rendre compte que les articles politiques et mĂŞme certains Ă©ditoriaux n’Ă©taient souvent qu’une terrine discrètement confectionnĂ©e avec les meilleurs passages des articles du Monde et, plus commode parce que moins lus, de La Croix, avec une pincĂ©e de papiers d’hebdos, le tout sur un fond de sauce de dĂ©pĂŞches d’agence. Toute la subtilitĂ© consistait Ă  trouver la petite phrase choc personnelle pour l’indispensable " reprise " dans les revues de presse matinales des radios qui font la pub et entretiennent l’Ă©go de ceux qu’on appelle les " grandes signatures " de la presse rĂ©gionale. [...]
Lorsque j’ai commencĂ© Ă  en parler autour de moi, j’ai vite compris que cette grande paresse de la presse ne frappait pas que la province. Le plagiat est la plaie honteuse du journalisme français et n’a pas peu contribuĂ© Ă  l’Ă©dification, dans ce pays, de cette " pensĂ©e unique " qu’on est si prompt Ă  dĂ©noncer par ailleurs. C’est toujours pareil. On se perd dans de grandes thèses alors que le principe est tout bĂŞte. On pompe dans la presse Ă©crite. On pompe dans les radios. On pompe Ă  la tĂ©lĂ©. Le système est bien huilĂ©. La presse française est devenue une grande surface oĂą chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de LibĂ© et, depuis quelques annĂ©es, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. [...] Le plus grave, c’est que sont venus se fixer sur cette grande surface les hauts-parleurs de France Info pour la radio, puis de LCI qui est la chaĂ®ne interne de tĂ©lĂ©vision du microcosme. Les mĂŞmes vraies et fausses informations se colportent plus vite et plus fort et, qu’on le veuille ou non, ce procĂ©dĂ© est contraire aux règles les plus Ă©lĂ©mentaires du journalisme. Car on n’emprunte pas seulement aux titres. Tout y passe, quitte Ă  scier la branche sur laquelle tous sont assis. Les " gratuits " qui naissent aujourd’hui en France ne sont finalement qu’un aboutissement logique et plus honnĂŞte.

Car les Français ne se trompent pas lorsqu’ils ont l’impression de lire partout et d’entendre sur toutes les ondes les mĂŞmes infos. Ce sont bien les mĂŞmes commentaires, les mĂŞmes discoureurs, les mĂŞmes confidences, les mĂŞmes petites phrases. Il suffit d’assister une fois Ă  un congrès ou Ă  un meeting. Les journalistes trient ensemble les informations. Ceux des agences sĂ©lectionnent les mĂŞmes dĂ©clarations. Ceux des radios s’accordent sur les mĂŞmes " sons ". Ceux des tĂ©lĂ©s cadrent les mĂŞmes images. C’est simple, c’est commode et tout le monde se tient.

Le Monde

[Le quotidien] s’en est allĂ© de formule en formule, affectĂ© dans sa bonne marche par le syndrome bien connu de la rĂ©unionnite aiguĂ«. Avant, un bon journaliste Ă©tait celui qu’on ne voyait pas dans la rĂ©daction. Aujourd’hui, un journaliste absent de son poste de travail devient presque suspect. [...]
Les arguments passent derrière la petite phrase qui fera mouche, le mot qui fera titre. Favorisant les beaux parleurs et les scoops sans lendemain. Avec son tĂ©lĂ©phone plus rapide que son stylo, ce journalisme-lĂ  ressemble Ă  de la radio : collecter au plus pressĂ© des informations sans disposer du temps pour les trier. Une dizaine de coups de fil dans un après-midi et cela compose aujourd’hui, dans les meilleurs journaux, une enquĂŞte exclusive. Un seul coup de fil et vous avez un Ă©cho d’une centaine d’euros ! Trois bons numĂ©ros de fax d’avocats ou de juges d’instruction vous transforment en journaliste d’investigation.

La politique Ă©tait d’abord l’art de se servir des mĂ©dias. Le tutoiement entre politiques et journalistes, cet insupportable tutoiement, devenu signe de ralliement d’une caste, assurance tous risques et gage de comprĂ©hension mutuelle. Ah ! la belle affaire, paraĂ®t-il. Je tutoie, tu tutoies, nous nous tutoyons. Pas devant micros et camĂ©ras, ah ! ça, non, surtout pas. Jamais ! Il faut que le " tu " reste entre soi. Le peuple requiert quand mĂŞme quelques mises en scène. Ainsi un Grand Jury RTL-Le Monde, rendez-vous politique du dimanche soir si prisĂ©. Vous venez dans les studios une demie-heure avant. L’invitĂ© arrive, on se tutoie. Après l’Ă©mission, pendant la collation oĂą tout le monde se pousse autour de l’invitĂ© pour lui dire que, dĂ©cidĂ©ment, il est le meilleur, on se tutoie.
Tout Ă  coup, la petite lumière rouge du direct s’allume : on se vouvoie. Pareil sur Europe 1, sur n’importe quelle radio, sur tous les plateaux de tĂ©lĂ©vision. Pareil aussi pour les interviews dans les journaux. On dit " tu ", on Ă©crit " vous ". [...] Tout le monde, dans ce milieu, finit par tutoyer tout le monde et le comble, c’est que si vous ne le faites pas, vous passez pour un bĂ©gueule, un pisse-froid, entre autres amabilitĂ©s.

Aux petits dĂ©jeuners, dĂ©jeuners, dĂ®ners, les assiettes en dĂ©bordent ! Off the record. Confidentiel. Secret. A ne jamais rĂ©pĂ©ter, du moins pas Ă  plus d’une personne Ă  la fois. C’est la première chose que j’ai dĂ©couverte en arrivant Ă  Paris. [...] Savoir se taire est devenu la suprĂŞme qualitĂ© d’un journaliste politique voulant ĂŞtre reconnu et admis. Si tous ces petits dĂ©lits d’initiĂ©s ne faisaient pas les dĂ©lices de la cour, Chirac serait-il arrivĂ© lĂ  oĂą il se prĂ©lasse depuis 1995 ? Et aurait-il Ă©tĂ© reconduit ?
[...] Ce n’Ă©tait plus un mystère que Paris avait Ă©tĂ© mis en coupe rĂ©glĂ©e, que la capitale fournissait l’essentiel du capital du RPR. Il n’y avait qu’Ă  se baisser pour ramasser l’information.
Mais quand la presse se baissait devant Chirac, c’Ă©tait pour s’incliner et le off reprenait le dessus. [...] Pendant des annĂ©es, Le Monde accepta que cette actualitĂ© municipale parisienne soit couverte, ou plutĂ´t recouverte, par un dĂ©nommĂ© " Perrin ", qui n’Ă©tait autre que le fils du dĂ©putĂ© de droite de Paris Pernin, et qui allait suivre l’exemple paternel et quitter le journal pour devenir maire du XIIe arrondissement ! [...] Bien des fois, au service politique, nous nous sommes plaints qu’aucune enquĂŞte ne soit diligentĂ©e sur cet hĂ´tel de ville d’oĂą sortaient des odeurs de plus en plus fĂ©tides. " On allait faire ", mais rien ne vint.
Au sein du service, la rubrique RPR Ă©tait de surcroĂ®t, depuis des lustres, aux mains d’un compagnon, homme dĂ©licieux, mais d’abord compagnon : AndrĂ© Passeron, " DĂ©dĂ© " pour les intimes. Le couvercle n’avait aucune chance de se soulever. Avec lui comme chambellan, Chirac pouvait dormir sur ses deux oreilles. Chaque fin d’Ă©tĂ©, le " DĂ©dĂ© " nous le " remontait sur son cheval ". S’il ne savait pas quoi dire, AndrĂ© Passeron, lui, trouvait. Une interview ? Pas de problèmes ! Il posait des questions et refaisait les rĂ©ponses ! Au RPR, tout le monde Ă©tait toujours beau et gentil.[...] En tenant Le Monde, [Chirac] tenait la place mĂ©diatique parisienne, puisque ce ne serait pas au Figaro qu’on lui chercherait noise. [...]
Chirac est parvenu Ă  passer entre toutes les gouttes, jusqu’Ă  ce que la justice s’en mĂŞle. Il Ă©tait temps alors que Le Monde fasse ses gros titres - dix ans plus tard ! - sur les affaires de l’HĂ´tel de Ville, les libertĂ©s en tous genres prises par la petite famille Chirac. Cela faisait plus de trente ans que Chirac Ă©tait aux affaires et dans les affaires. Il a Ă©tĂ© Ă©lu et réélu PrĂ©sident, et la presse en est encore Ă  attendre que la justice fasse un travail qu’elle aurait pu entreprendre bien avant. Mais c’Ă©tait off. Il ne fallait pas le dire.

En s’escrimant Ă  vouloir tout dire sur Le Pen, la presse a tenu son rĂ´le, mais ce rĂ´le ne tient plus quand les mĂŞmes s’Ă©vertuent Ă  en dire le moins possible sur les autres. ConfusĂ©ment, l’opinion sent bien qu’on veut lui cacher des tas de choses. Tout sur Le Pen, mais si peu partout ailleurs, et voilĂ  comment on en a fait une victime. Si le zèle mis Ă  dĂ©busquer les ennemis de la RĂ©publique ne se retrouve jamais pour confondre les charlatans et ses profiteurs, la presse ne pourra plus continuer longtemps, comme elle l’a fait entre les deux tours de la prĂ©sidentielle, Ă  battre sa coulpe sur la poitrine des autres.

Le tutoiement n’est qu’un dĂ©but. Les consĹ“urs sont sujettes Ă  des traitements particuliers, parfois mĂŞme très particuliers, pouvant mener Ă  une certaine confusion des genres. D’abord on se tutoie, ensuite on s’embrasse et après on voit. Bisous par-ci, bisous par-lĂ , avec un petit problème cependant pour les initiĂ©s : Ă  la tĂ©lĂ©vision, sur les images montrant par exemple les arrivĂ©es dans les rĂ©unions, les attroupements dans les couloirs de l’AssemblĂ©e ou les attentes dans les Ă©tats-majors, on ne les entend pas se tutoyer, mais on les voit s’embrasser.
Le soir du premier tour de la présidentielle de 2002, un œil avisé pouvait même observer quelques grandes sœurs journalistes consolant sur leurs frêles épaules quelques pontes socialistes secoués par la chute de la maison Jospin.

Dans le mĂ©tier, la " promotion canapĂ© " est une rĂ©alitĂ© bien française. Elle peut mĂŞme bĂ©nĂ©ficier parfois au complaisant compagnon officiel de ces dames. [...] Pierre Charpy, un vieux et sacrĂ© journaliste qui tenait La Lettre de la Nation, organe de diffusion des idĂ©es du RPR, et connaissait parfaitement les deux bonshommes, m’avait dit : " Chirac et Mitterrand n’ont qu’un point commun : la braguette. " J’avais pris cette sentence Ă  la lettre. Le plus pittoresque fut de voir leur dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© du second tour de la prĂ©sidentielle de 1988 arbitrĂ© par Michèle Cotta. On prĂ©fĂ©ra encenser le professionnalisme de la sympathique " Michèle ", ancienne prĂ©sidente de Radio France, puis d’une Haute AutoritĂ© qui allait se transformer en CSA et qui, par la suite, allait ĂŞtre imposĂ©e par Chirac comme chroniqueuse politique sur RTL, en remplacement de l’intenable Philippe Alexandre, avant d’hĂ©riter de la direction gĂ©nĂ©rale de France 2. Ce genre d’histoire distrait le petit milieu mais ne gĂŞne personne. Ce qui gĂŞne, c’est que l’on puisse ĂŞtre gĂŞnĂ©. GĂŞnĂ© que des femmes de ministre puissent rĂ©genter de grandes Ă©missions politiques sur nos chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision. GĂŞnĂ© que la future Mme JuppĂ© ait eu, pendant des mois, la charge de la rubrique RPR Ă  La Croix, ce journal ayant Ă©tĂ©, il est vrai, averti en dernier de cette nouvelle idylle. GĂŞnĂ© que la campagne de Chirac et ses activitĂ©s Ă©lysĂ©ennes soient commentĂ©es, sur France 2, par une grande amie de l’ancien rival, Philippe SĂ©guin.

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