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Actualité des médias : Bernard Arnault place ses pions, contrôle de l’information, inquiétude à Libération...

par Benjamin Lagues, Frédéric Lemaire, Jérémie Fabre,

Nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias, revenant sur le mois de septembre 2020. [1]

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres


- La répression des journalistes officiellement validée – C’est par un document écrit, le « schéma national du maintien de l’ordre », que le ministère de l’Intérieur a validé les pires pratiques policières en manifestation. En l’occurrence, « les journalistes et les observateurs des différentes ONG pourraient ainsi être interpellés et poursuivis » lors des manifestations qu’ils couvrent, comme l’écrit Libération. Ce document a été dénoncé par les syndicats de journalistes (voir les communiqués du SNJ et du SNJ-CGT). Illustration immédiate : le 12 septembre dernier, pendant la manifestation des gilets jaunes, plusieurs journalistes ont subi la répression de la police. Un photographe a ainsi été mis en garde à vue pour possession « d’arme à destination » (son masque à gaz). Un autre journaliste a été mis en garde à vue et un troisième arrêté. La police a également frappé un journaliste tandis qu’un dernier a été empêché de couvrir la manifestation pendant un temps. Ces cas ne sont probablement pas exhaustifs mais montrent à nouveau l’état de la liberté de la presse sous la macronie.


- L’information scientifique sous tutelle d’une agence de communication ? C’est le titre d’un article du Monde, qui s’interroge sur la proposition du gouvernement de créer une « maison de la science et des médias ». Portée dans le cadre du (très critiqué) projet de loi de programmation de la recherche pour 2021-2030, l’initiative serait destinée à « lutter contre les fake news ». Problème : l’inspiration britannique d’une telle structure, le « Science Media Centre », « apparaît surtout comme un instrument d’influence pro-industrie » distillant « des informations prêtes à l’emploi ».


- Éric Zemmour à nouveau condamné pour provocation à la haine – Le chroniqueur a été condamné à 10 000 euros d’amende pour injure et provocation à la haine par le tribunal de Paris. En cause, son violent discours contre l’islam et l’immigration prononcé en septembre 2019 lors d’une convention organisée par des proches de Marion Maréchal-Le Pen. La chaîne LCI, qui avait diffusé en direct le discours, ne sera en revanche pas poursuivie. Éric Zemmour a depuis annoncé qu’il envisageait de faire appel. Il a par ailleurs récemment récidivé, cette fois sur le plateau de son employeur CNews. Une nouvelle sortie de route qui lui vaut une enquête du tribunal de Paris pour « provocation à la haine raciale » et « injures publiques à caractère raciste ». La société des rédacteurs de CNews s’est depuis publiquement désolidarisée d’Éric Zemmour, ce qui ne changera hélas rien au plan de communication très bien huilé du chroniqueur d’extrême droite et de la chaîne de Vincent Bolloré.


- Denis Robert licencié par Le Média – Dans un article daté du 12 septembre, Le Monde faisait état de la volonté de la direction du Média de démettre Denis Robert de ses fonctions de directeur de la rédaction. Plusieurs communiqués (de la CGT du Média, du SNJ-Le Média ou encore de la SDJ), ainsi que des courriers internes ont été publiés par la suite, comme dans cet article d’Arrêt sur Images, qui relate le conflit. Suite à la publication d’une vidéo dans laquelle Denis Robert présente sa version de la situation, et sur fond de dissensions internes, le licenciement lui sera notifié pour « faute grave » le 8 octobre.


- Débats télévisés : ceux qui sont payés et ceux qui ne le sont pas – Sur les plateaux de télévision, certains chroniqueurs sont payés et d’autres pas. Pourquoi ? Arrêt sur images explique que « si la situation semble claire pour certaines chaînes et radios, notamment celles du service public, ailleurs, c’est l’opacité et l’ambiguïté qui dominent : les invités eux-mêmes n’en connaissent pas les règles, tandis que les téléspectateurs sont tenus dans l’ignorance la plus complète alors qu’ils assistent à des débats entre invités dont certains peuvent être rémunérés mais pas d’autres. » Le journal donne plusieurs exemples : « Dans TPMP ou aux Grandes Gueules, les chroniqueurs sont systématiquement rémunérés. "Nous n’avons jamais payé les participants aux Informés", répond en revanche Franceinfo à propos de son débat radiophonique quotidien. » Idem à BFM TV, chez qui « à l’exception des éditorialistes "maison" comme Christophe Barbier, les commentateurs de la chaîne ne sont pas rémunérés. » Et pour simplifier, « sur CNews et LCI –comme à Europe 1– le paiement diffère selon les émissions. »


- Jean-Pierre Pernaut quitte le 13h de TF1 – Le 15 septembre, le présentateur a annoncé à l’antenne qu’il quitterait son poste en décembre, après 32 ans de service. Il continuera cependant d’animer différentes émissions pour TF1 et LCI autour des « thématiques qui lui sont chères, des régions, du patrimoine et de la proximité » note Les Échos (15/09). L’occasion de faire un petit tour sur la rubrique consacrée à l’emblématique animateur du 13h sur notre site !


Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires


- Bernard Arnault place ses pions à Challenges et chez Lagardère – Déjà propriétaire du quotidien économique Les Échos via son groupe LVMH, le milliardaire Bernard Arnault lorgne désormais l’hebdomadaire économique Challenges. D’après Libération, son propriétaire Claude Perdriel « a fait état de l’existence d’une “lettre d’intention” dans laquelle LVMH exprimerait son désir de prendre 40 % de ce groupe, avec un droit de priorité pour le rachat du solde si Perdriel décidait de céder le contrôle. » Une hypothèse qui n’est pas dénuée de sens, mais qui inquiète les salariés de Challenges, peu pressés de travailler pour le numéro 1 de leur propre classement annuel des grandes fortunes. Dans une autre affaire, Bernard Arnault a consolidé sa mainmise dans le groupe de son ami Arnaud Lagardère, en grande difficulté [2]. Déjà propriétaire de 27 % de la holding personnelle d’Arnaud Lagardère, Bernard Arnault vient de prendre 6,7 % du groupe Lagardère SCA. Ce dernier fait l’objet d’un conflit de gouvernance entre Arnaud Lagardère d’un côté et l’alliance entre Vincent Bolloré (premier actionnaire du groupe avec 26,6 % du capital) et le fonds financier Amber. Le milliardaire breton a récemment menacé de lancer une OPA sur le groupe. De quoi relancer le match des milliardaires pour ce groupe propriétaire entre autres d’Europe 1, du Journal du Dimanche ou encore de Paris Match.


- Purge et sondage bidon au Parisien – Autre secousse dans l’empire médiatique de Bernard Arnault : la direction du journal a décidé de remplacer Stéphane Albouy, le directeur de la rédaction du quotidien, par Jean-Michel Salvator, un ancien du Figaro et de BFM-Business. D’après Pure Médias, sa mission : « mener à bien un plan de restructuration » qui inclut notamment des « mesures d’économies d’une dizaine de millions d’euros par an », ainsi que le « départ "non-contraint" d’une trentaine de journalistes sur les 435 cartes de presse que compte la rédaction actuellement ». Sa priorité ne sera hélas pas de s’assurer de l’exactitude des informations reprises dans les articles du journal. Il y aurait pourtant de quoi faire : Le Parisien a récemment affirmé sur Twitter et dans un article, au sujet du mouvement des gilets jaunes, que « seuls 10 % des Français déclarent encore les soutenir ». Problème : le sondage sur lequel se base Le Parisien indique au contraire que 51 % des Français interrogés soutiennent le mouvement. La rubrique Checknews de Libération a publié un article démontrant l’erreur grossière, qui a pourtant été reprise par BFM-TV [3].


- Inquiétudes sur l’avenir de Libération – Dans une tribune titrée « Pour un quotidien "Libération" entièrement libre » (11/09), plusieurs personnalités alertent sur le projet de cession du quotidien à un « fonds de dotation ». Plusieurs points font grincer des dents. Si le fonds est présenté comme « incessible », le schéma conçu par Altice « n’empêche pas l’entrée d’un nouvel actionnaire au capital de Libération ». D’autant qu’aucun représentant de la rédaction ou des lecteurs ne siégera au conseil d’administration de ce fonds. Par ailleurs, le quotidien n’étant pas à l’équilibre, et même fortement endetté, la dotation est jugée insuffisante : « Seuls 15 millions d’euros ont été en vérité annoncés [...] bien en deçà des besoins du titre »… Et ce alors même que l’opération permettra à Patrick Drahi de défiscaliser ses apports à hauteur de 60 %. Enfin, le changement d’actionnaire majoritaire va ouvrir une clause de cession, ce qui « pourrait entraîner le départ de nombreux journalistes ».


- Les journalistes de Sciences & Vie envisagent une démission collective – Comme l’indique un article de Libération (23/09), la société des journalistes du magazine détenu par le groupe Reworld a fait part de sa colère à la direction. En cause : des embauches promises et non effectives ; mais aussi des articles publiés directement par Reworld Media sur le site du magazine… sans que la direction de la rédaction ne soit consultée. Au point qu’une démission collective est désormais envisagée parmi les journalistes de Sciences & Vie.


- La Marseillaise pourrait être sauvée – Le quotidien régional de gauche La Marseillaise, en grande difficulté depuis des années, pourrait être repris par le groupe Maritima Médias, lui-même détenu par la mairie communiste de la commune de Martigues. D’après Émilie Parente, salariée de La Marseillaise syndiquée à la CGT et citée par La Croix, « nous n’avons aucune crainte sur cette offre qui préserve notre ligne éditoriale, le volume d’emploi avec des engagements sur une revalorisation salariale. Nous n’avons pas de tabou pour changer si ce n’est garder l’ossature de notre ligne éditoriale, tournée vers le social, l’associatif, très politique, très à gauche ». Des perspectives autrement plus rassurantes que les rumeurs persistantes des derniers mois, qui donnaient jusqu’ici le duo Bernard Tapie (La Provence) et Xavier Niel (Groupe Le Monde) intéressé par la reprise du quotidien.


Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes ou de moins bonnes lectures.

- Deschamps (Bénédicte), Histoire de la presse italo-américaine. Du Risorgimento à la Grande Guerre, L’Harmattan, août 2020, 380 p., 38 euros.

- Jost (François), Médias : sortir de la haine ?, CNRS, septembre 2020, 224 p., 20 euros.

- Mazerolle (Olivier), La curiosité est un défaut impardonnable, L’Archipel, septembre 2020, 352 p., 20 euros.

- Ovoundaga (Marcy Delsione), La télévision publique gabonaise et la construction d’une communauté nationale, L’Harmattan, septembre 2020, 462 p., 42 euros.

- Tricot (Antoine), Cheville ouvrière. Essai de journalisme critique en quartiers populaires, Creaphis, septembre 2020, 411 p., 12 euros.


Jérémie Fabre, Benjamin Lagues, et Frédéric Lemaire grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed

 

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Notes

[2À ce sujet, lire notre actualité des médias de l’été 2020.

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