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Tribune

A quoi servent les « experts » ? : Les salaires, l’Éthique et Michael Schumacher

On connaissait déjà la « pédagogie », moyen médiatique par lequel les responsables politiques et les intellectuels français favorables au Traité constitutionnel européen sont passés maîtres dans l’art de nous faire prendre les vessies néolibérales pour les lanternes du progrès social. Encore s’accordait-on sur la nature politique du « débat » à mener, où il s’agissait de convaincre (pédagogiquement) la population des bienfaits de sa propre vision des choses. Voici maintenant qu’un autre moyen vient au secours des apologistes de la mondialisation en mal de propagande face à un public de plus en plus dubitatif : il s’agit de l’Ethique.

Si l’on veut savoir à quoi servent les « experts », quand l’un est journaliste et l’autre... journaliste, il vaut la peine d’écouter leur dialogue.

C’est à l’occasion d’une émission de la Radio Suisse Romande, diffusée le 23 août 2005 [1] que les auditeurs de cette chaîne ont pu découvrir tous les bienfaits que l’Éthique apporte au traitement médiatique de l’information. L’invité de l’émission était alors Jan Marejko, philosophe et journaliste, c’est-à-dire plus précisément philosophe médiatique et journaliste spécialiste de philosophie, présent pour renseigner les auditeurs sur un fait d’actualité, ou plutôt devrait-on dire susceptible de faire l’actualité dans un avenir proche, puisque l’émission a pour titre le « Journal de demain ».

Petit détour en compagnie de Michael Schumacher

Tout d’abord, un petit détour s’impose afin de préciser le contexte et le sujet de l’émission. Celle du jour (ou plutôt du lendemain, on ne sait déjà plus très bien, puisqu’il s’agit du « journal de demain ») traitait de la révélation d’un cas de dumping salarial sur un chantier de construction.

L’ «  Affaire Schumacher », comme la nomme le présentateur, a attiré l’attention des médias pour cette simple raison : l’heureux propriétaire de la future maison allait être le riche chauffeur de voitures Michael Schumacher. C’est bien la renommée de ce dernier qui a justifié à leurs yeux la transformation de ce cas particulier en scandale, étant donné qu’il ne pouvait s’agir là, somme toute, que d’un cas parmi de nombreux autres de dumping salarial, phénomène social et politique qu’il conviendrait de traiter par une analyse minutieuse et proprement journalistique de ses tenants et aboutissants. On pourrait d’ailleurs se demander si l’importance conférée à ce cas précis par les médias suisses correspond à quoi que ce soit de réel pour les travailleurs du chantier en question qui ont dû se retrouver bien surpris de faire les feux de l’actualité, et ne sont sans doute ni plus ni moins heureux que leurs collègues du chantier d’à côté mandaté par un quelconque pékin. Mais bref, il s’agit quand même de la maison de Michael Schumacher et donc il faut bien en parler vu que les auditeurs aiment Michael Schumacher.

En étant optimiste, on pourrait se dire que l’affaire en question aura eu le mérite de rendre les médias attentifs au problème soulevé, servant ainsi de détonateur pour de futures enquêtes sur les pratiques menées sur d’autres chantiers. A notre connaissance, on attend toujours. Ce qui paraît plus probable en revanche, c’est qu’une fois la maison construite, les médias s’y intéresseront à nouveau, puisque c’est la maison de Michael Schumacher. Ils auront ainsi préparé le terrain à une future investigation à la loupe de cette belle bâtisse et de son occupant, ce qui leur permettra peut-être de rappeler en passant que sa construction s’était déroulée dans des conditions qui avaient fait scandale... Sans doute n’est-ce donc pas un hasard si le sujet a été traité dans le « Journal de demain », émission dont le journaliste, comme dépassé par la rapidité avec laquelle il est sommé par l’audimat de « faire l’actualité », court après une « information » qu’il s’apprête en fait à constituer lui-même, tel le chat qui se mord la queue tandis qu’on ne sait plus très bien où est passée la souris. Mais revenons-en à l’Ethique, puisque c’est le sujet de l’émission.

Long détour par l’Éthique, première étape

Comment aborder sous l’angle de l’éthique la question du dumping salarial telle qu’elle peut se manifester dans le cas d’espèce et plus largement ? Avec une interprétation même minimale de ce qui est censé relever de la « morale judéo-chrétienne » la plus élémentaire enseignée dans le catéchisme des enfants, on aurait pu imaginer un postulat du genre : « Il est moralement condamnable que les riches s’organisent pour exercer une pression sur les conditions de travail des pauvres du monde entier afin de les mettre en concurrence les uns avec les autres pour pouvoir les rémunérer de moins en moins. » Eh bien non : figurez-vous que l’Ethique, c’est bien plus compliqué que cela. Et c’est Jan Marejko, philosophe pratiquant et ex-politicien libéral genevois, qui va l’expliquer aux auditeurs avides de connaissances sous la prompte et complice invitation du journaliste.

Soucieux de ne laisser planer aucun malentendu sur la nature de la discussion qui doit suivre, le journaliste commence par remercier son interlocuteur, lui-même journaliste-philosophe, «  d’avoir accepté cette invitation à cette réflexion finalement plus éthique que purement idéologique ». Après avoir rappelé aux auditeurs de demain qu’il s’agit d’apprendre aujourd’hui «  quelles pourraient être les retombées  » de cette affaire, le présentateur entre dans le vif du sujet en interrogeant son invité, transformé ainsi en devin par la magie du direct de demain : « Est-ce que vous comprenez l’étonnement, pour ne pas dire l’indignation de ceux qui constatent que sur le chantier de l’une des plus grandes fortunes vivant en Suisse, on pratique le dumping salarial ? ».

La suite de l’échange, qui durera en tout une dizaine de minutes, mériterait d’être retranscrite dans son intégralité, ne serait-ce que parce que les bêtises qu’on peut entendre à la radio, notamment aux heures de grande écoute, passent trop souvent inaperçues en raison de l’état d’inattention dans lequel on se trouve la plupart du temps. Mais on se restreindra à n’en citer que les passages qui illustrent le mieux l’ineptie du dialogue qui a été imposé ce matin-là aux auditeurs qui ont eu le malheur d’allumer leur poste [2]. Voici donc la réponse de l’invité, prié de dire s’il comprend l’indignation que peu soulever l’affaire :

« Je la comprends tout à fait, mais permettez-moi de faire une remarque générale : Quand on voit des problèmes comme celui qui est posé par l’affaire Schumacher ou, comme on en parlait ce matin, de l’AI [l’assurance-invalidité], on a l’impression que la Suisse est en train d’entrer dans une phase extrêmement sérieuse, à savoir que les gouvernants se comprennent comme des ingénieurs de la société : il va suffire de resserrer une vis ici, de desserrer un boulon là, et puis les choses vont progressivement s’arranger... et j’ai l’impression que nous sommes en train de nous analyser et d’analyser la situation dans laquelle nous sommes à un point tel qu’on va en mourir très prochainement. » [3]

Voilà donc qu’à la manière bien connue du Docteur Knock et du pompier incendiaire, notre devin-éthicologue, qui offre par ailleurs des séances de consultation philosophique allègrement facturées, s’en vient poser son diagnostic effrayant face auquel il s’empressera de proposer la panacée qui est la sienne, s’assurant ainsi un fonds de commerce que les médias viennent alimenter de temps à autre. On notera par ailleurs que la réponse de l’intéressé est formulée dans des termes qui rappellent étrangement une argumentation de type politique. Face à ce danger de politisation d’un dialogue que le journaliste (celui qui pose les questions) veut avant tout éthique, celui-ci va se charger lui-même de le ramener au niveau plus inoffensif et individuel de ce qu’il appelle la « responsabilité éthique » : « Mais, Jan Marejko, vous dites des gouvernants responsables, on aurait dû dire peut-être aussi des gouvernés responsables. On ne va pas accuser Michael Schumacher d’avoir voulu pratiquer la sous-enchère salariale sciemment (...). Mais est-ce qu’il n’y a pas, ou est-ce qu’il ne devrait pas y avoir, en termes de responsabilité, lorsqu’on dispose d’une situation privilégiée, c’est son cas hein, une responsabilité éthique , une sorte de souci prioritaire de ne pas laisser exploiter des gens, même indirectement, lorsqu’ils travaillent pour vous ? » [4]

Notre journaliste reste donc fidèle à ce qui a retenu son attention : la question du dumping salarial part ainsi de Michael Schumacher pour revenir à Michael Schumacher. Même le très libéral philosophe-politicien-journaliste n’aurait sans doute pas osé aller jusqu’à suggérer que la responsabilité finale d’un acte d’exploitation salariale puisse reposer sur un individu, si riche soit-il, qui n’a probablement pas la moindre idée de cet acte, ayant fait appel (via son agent administratif sans doute) à une entreprise de construction qui elle-même est heureuse de bénéficier d’un cadre légal national et international favorable au dumping salarial, ou du moins qui ne l’empêche pas. Mais ici, pas touche à l’entreprise en question (on n’a même pas entendu son nom), ni au gouvernement et aux institutions internationales qui promeuvent la flexibilisation à tous vents du marché du travail, ni encore aux lobbies économiques qui font pression dans ce sens : ce serait là manquer singulièrement d’éthique journalistique.

Il pourra toujours être rétorqué que tout cela est tiré par les cheveux et que c’est faire preuve d’acharnement sur ce qui relève somme toute du détail. On se sent alors désagréablement obligé de rappeler qu’on a là affaire à des gens qui entreprennent de parler de baisse des salaires et d’éthique, c’est-à-dire de problèmes sérieux et graves, à des dizaines de milliers de personnes qui les écoutent et qui entendent par là s’informer. On pourrait donc s’attendre au minimum à ce que le journaliste se renseigne sur ce dont il compte parler, et qu’il sélectionne ses invités parmi ceux qui ont des choses pertinentes et fondées à dire sur le sujet. Au lieu de cela, les auditeurs se voient imposer une profération continue d’inepties à laquelle se livrent un philosophe décrété spécialiste d’éthique par les médias et un journaliste qui fait son pain quotidien d’une « affaire » à laquelle la présence d’un spécialiste de Formule 1 suffit à ses yeux à conférer un intérêt médiatique.

Long détour par l’Éthique, deuxième étape

Mais le flux de paroles continue, et dans les oreilles du philosophe le mot « responsabilité » a fait mouche : « Alors la responsabilité, vous savez, c’est un de mes sujets favoris et puis justement... si nous nous comprenons comme des éléments d’un système qu’il faut améliorer, où il faut mettre un peu d’huile et de graisse ici et par là, eh bien il n’y a plus de responsabilité du tout parce que nous ne sommes plus des individus responsables et autonomes (...). ». A coup de mots et de slogans qu’il a méticuleusement ingurgités et prédigérés, tels que « responsabilité », « individu responsable » ou « autonomie », l’invité ne fait ici rien d’autre que nous déglutir une sauce libérale préparée par d’autres mais dont il a fait son plat favori.

Et puisque c’est toujours l’ « Affaire Schumacher » qui est censée intéresser les auditeurs, voici ce qu’ils peuvent en apprendre de la bouche autorisée du philosophe, décidément très informé des ressorts spécifiques de l’affaire en question :

« Alors en ce qui concerne ce cas précis de l’affaire Schumacher, vous savez bien comme moi qu’on peut prendre un parti comme un autre, on peut dire qu’il faudrait par considération pour nos compatriotes, par considération pour les travailleurs de notre pays, prendre des mesures d’accompagnement comme on dit, mais si on prend des mesures d’accompagnements le marché du travail va devenir extrêmement rigide, il faudra peut-être amener des centaines d’inspecteurs. Je n’ai pas d’idée précise quant à la réalisation concrète de telles mesures d’accompagnement, mais on sait... disons on ne sait pas grand-chose en économie, mais le peu qu’on sait c’est qu’un marché du travail qui se rigidifie, sur le long terme c’est une catastrophe.  ». Les économistes apprécieront.

Doit-on en conclure que Monsieur Schumacher n’apprécie pas les visites impromptues de fonctionnaires publics sur le chantier de la maison qu’il n’habite pas encore ? Peut-être l’orateur le connaît-il personnellement pour le savoir ? On appréciera en tout cas l’aisance désinhibée avec laquelle il passe d’un cas particulier dont il nous dit vouloir parler à des propos dont la teneur politique générale devient de plus en plus explicite. Et cette fois-ci le présentateur lui emboîte le pas, inquiet qu’il est lui aussi d’une rigidification du marché du travail : « Mais, est-ce que ce genre d’affaire ne va pas le rigidifier encore plus, parce que... que faire d’autre et comment ne pas se retrouver avec une multiplication des contrôles ? ». Mais c’est là bien entendu un souci strictement éthique, puisque c’est le but de l’émission : « Que peuvent faire les gouvernants si du côté de ceux qui emploient il n’y a pas un minimum de règles et d’éthique ? ». L’autre y va également de sa recette éthique dont toute ressemblance avec une quelconque idéologie serait purement fortuite :

« (...) Ils pourraient justement nous dire les dangers auxquels nous sommes confrontés, ils pourraient nous dire la vérité. Même un gouvernant en faveur de la déréglementation du travail - enfin d’une relative déréglementation parce qu’il ne faut pas se faire d’illusions - pourrait nous dire d’une façon un peu churchillienne, n’est-ce pas : Il va y avoir des années difficiles, mais sur le long terme je suis quant à moi, chers concitoyens, convaincu que c’est en rendant le marché du travail plus souple que sur le long terme ça ira mieux. (...) Allons de l’avant dans la direction d’un marché du travail beaucoup plus souple, parce que c’est la seule solution . Je n’ai pas entendu quiconque tenir ce discours. ». J’ai pour ma part la curieuse impression de l’entendre tous les jours, mais passons. C’est à présent que l’incohérence atteint des sommets.

Après nous avoir proposé une solution politique en bonne et due forme, et même « la seule solution à des années difficiles qui sont à venir », prophétie littéralement renversante dont les tenants du néolibéralisme détiennent le secret, le docteur Marejko se paye l’arrogance d’asséner aux auditeurs dont on espère qu’ils vaquent à d’autres occupations : « On a toujours l’impression qu’on vient nous apporter une solution, et moi j’aimerais qu’on me mette en face des obstacles et des difficultés parce que c’est cette façon là... si vous voulez.... qui rend éthique. On ne rend pas les gens éthiques en leur disant : Mais tout va s’arranger, on va trouver des solutions, c’est une question de système, il faut fixer des boulons et des vis... L’éthique naît avec des gouvernements qui disent la vérité ; or on ne nous dit plus la vérité aujourd’hui. ». Bien entendu, puisque c’est lui qui la détient. Mais comme c’est une vérité éthique, ça ne compte sans doute pas...

On parvient ainsi à la fin de l’émission avec l’étrange sentiment de ne pas avoir compris grand chose à la nature éthique des propos tenus (des amis éthiciens me l’ont confirmé), ni à la question du dumping salarial. L’animateur se rend bien compte, pour sa part, que les propos tenus par son confrère Jan-Churchill-Marejko ne sont pas si absents des discours politiques actuels que ce qu’il laissait entendre, et nous livre donc cet élan du cœur où le souci de Pédagogie vient se joindre à l’Ethique pour achever de nous faire comprendre quelle est la Voie à suivre : « Mais c’est quand même un peu le discours qu’on entend : on nous sert en permanence la concurrence, et notamment la concurrence chinoise. Comment faire comprendre aux gens que le but ça n’est pas de rejoindre la Chine dans ce qu’elle est aujourd’hui ? ». On aurait envie de lui dire rapidement qu’on n’est pas obligé de manger tout ce qu’on nous sert, mais le temps presse et il ne lui reste que quelques précieuses secondes pour remercier une dernière fois son invité « d’avoir accepté cette discussion éthique plus qu’idéologique ».

Christian Schiess

 

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Notes

[1« Le journal de demain », 30 août 2005, 8h15, Radio Suisse Romande La Première, émission produite et animée par Marc Decrey.

[2Ce travail ne mériterait cependant pas de s’y attarder si l’émission en question n’était représentative de la manière dont les médias tendent à passer sur des enjeux politiques lourds en les réduisant à leur dimension individuelle et sensationnelle ou en donnant tacitement des réponses toutes faites de par la façon même dont les questions sont posées. Ici, les réponses comme les questions seront dans la plus pure ligne néolibérale, grâce au concours zélé des deux intervenants, mais le tout bien sûr dans un authentique souci d’Ethique

[3Petit jeu instructif : Dans cette phrase, essayez de remplacer la formule « Quand on voit des problèmes comme celui qui est posé par l’affaire Schumacher... » par : « Quand on voit des problèmes comme celui qui est posé par l’affaire du Crédit Lyonnais... » ou toute autre affaire qui vous passera par l’esprit, et vous constaterez que les remèdes que s’apprête à préconiser son auteur s’appliquent à merveille à tous les problèmes du monde.

[4Les mots en gras sont ceux sur lesquels l’orateur a lui-même placé une intonation qui laisse entendre qu’il leur accorde une importance particulière.

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