Le principe de l’émission de dĂ©bat de France 2 est simple : deux ministres, Sibeth NDiaye et GĂ©rald Darmanin, rĂ©pondent aux interpellations de huit invitĂ©s sĂ©lectionnĂ©s, reprĂ©sentant diffĂ©rentes catĂ©gories ou secteurs professionnels, en prĂ©sence de Philippe Martinez (CGT) et de Dominique Carlac’h (MEDEF). Pourtant, très rapidement, ce sont moins les ministres qui seront interpellĂ©s par les animateurs de l’émission… que le premier invitĂ© interrogĂ©, reprĂ©sentant des cheminots et syndicaliste Sud-Rail. LĂ©a SalamĂ© donne d’emblĂ©e le ton :
Fabien Villedieu, vous ĂŞtes conducteur de train [...] et vous voulez sauver votre rĂ©gime spĂ©cial, celui qui vous permettra de partir Ă la retraite Ă 57 ans […] qu’est-ce que vous rĂ©pondez Ă ceux qui vous accusent de vouloir dĂ©fendre des intĂ©rĂŞts personnels, des intĂ©rĂŞts corporatistes ?
Et lorsque l’invitĂ© explique que la rĂ©forme touche l’ensemble de la population, et qu’il faut dĂ©fendre le système de retraites actuel, Thomas Sotto le coupe (« Vous dites qu’on a un bon système et qu’il ne faut rien changer ? Mais il ne faut rien changer ? »). Avant de se tourner avec gourmandise vers le second invitĂ© :
Je m’adresse Ă vous Thierry Moisset qui ĂŞtes chef d’entreprise, est-ce que vous comprenez, vous, que Fabien Villedieu veuille conserver son rĂ©gime spĂ©cial, ou au fond est-ce que vous vous dites « en quoi un cheminot a un travail plus pĂ©nible qu’un maçon par exemple ? »
Une question à peine suggestive… Rebelote lorsque Léa Salamé se tourne vers le troisième invité, représentant les avocats :
Alors vous Xavier Autain, l’idĂ©e, dans l’esprit, une rĂ©forme qui, en tout cas sur le papier, est Ă©quitable pour tout le monde, et rassemble tout le monde sous un rĂ©gime universel, supprime les 42 rĂ©gimes, supprime votre rĂ©gime autonome, est-ce que dans l’esprit vous trouvez ça Ă©quitable et juste ?
Bref, cette rĂ©forme Ă©quitable « sur le papier » est-elle Ă©quitable « dans l’esprit » ? Mais l’invitĂ© ne partage pas les termes de LĂ©a SalamĂ©. Il raille la position du gouvernement sur la pĂ©nibilitĂ© : s’il n’existe pas de mĂ©tier plus pĂ©nible que d’autres, pourquoi maintenir le rĂ©gime spĂ©cial des policiers au nom de la pĂ©nibilitĂ© de leur travail ? Thomas Sotto le corrige : « Ils auront un rĂ©gime "particulier". » La nuance est tĂ©nue…
Puis lorsque l’avocat se moque de la communication du gouvernement (« ce qui se dit est plus important que ce qui se fait »), c’est LĂ©a SalamĂ© qui s’agace : « Oh, ça c’est un petit procès d’intention que vous leur faites ». DĂ©cidĂ©ment, les ministres sont sur le gril… Le couplet sur les rĂ©gimes spĂ©ciaux se poursuit avec la première question posĂ©e par Thomas Sotto Ă Dominique Carlac’h, reprĂ©sentante du MEDEF :
Dominique Carlac’h, vous qui ĂŞtes au MEDEF, est-ce que vous considĂ©rez aujourd’hui que ces rĂ©gimes spĂ©ciaux sont des rĂ©gimes de privilĂ©giĂ©s dans la sociĂ©tĂ© de 2019 ou pas ?
Il faut dire qu’en matière de privilèges, la prĂ©sidente du Medef s’y connaĂ®t [1]. Et c’est au tour du responsable de l’Ipsos d’intervenir pour dĂ©gainer et commenter son dernier sondage :

Et Thomas Sotto ne manque pas de saisir la balle au bond :
En tout cas Philippe Martinez, on a un chiffre lĂ , une majoritĂ© des Français, selon ce sondage, dit : « la suppression des rĂ©gimes spĂ©ciaux, on est pour ».
Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, LĂ©a SalamĂ© est lĂ pour repasser une couche : « Les chauffeurs de bus du Havre partent Ă la retraite, pardon, 10 ans après les chauffeurs de train de Paris [...] est-ce que c’est normal ? » Puis c’est Nathalie Saint-Cricq, Ă©ditorialiste politique Ă France TĂ©lĂ©visions, qui vient corriger une injustice : une des principales marottes de la rĂ©daction de la chaĂ®ne publique n’a pas encore Ă©tĂ© traitĂ©e - celle du coĂ»t des rĂ©gimes spĂ©ciaux.
Il y a juste un sujet qui n’a pas du tout Ă©tĂ© abordĂ©, ou mĂŞme mentionnĂ© quand on a parlĂ© des rĂ©gimes spĂ©ciaux, c’est le financement. On ne parle pas de ça ce soir, alors que c’est quand mĂŞme le problème central, il y a que les rĂ©gimes spĂ©ciaux sont dĂ©ficitaires et qu’en gros, on a besoin de rĂ©former les retraites parce que aligner vers le haut, très bien, sans doute tout le monde en rĂŞverait, mais il est probable qu’on n’ait pas le... il faudrait avoir lĂ -dessus quelques prĂ©cisions, qu’est-ce qu’on peut se permettre de faire et cette rĂ©forme est-elle uniquement pour faire le bien de tout le monde oĂą c’est aussi parce qu’on a des problèmes financiers.
Ouf ! Merci Nathalie. Enfin, Thomas Sotto interpelle la porte-parole du gouvernement avec une question d’une rare impertinence :
Alors sur les rĂ©gimes spĂ©ciaux, Sibeth NDiaye moi j’ai une question prĂ©cise Ă vous poser, vous dites « il va y avoir la fin des rĂ©gimes spĂ©ciaux » mais ce sera quand ? [...] ce sera quand et pour qui ?
Après plus d’une demi-heure dĂ©diĂ©e aux rĂ©gimes spĂ©ciaux, l’émission enchaĂ®ne sur la question des fonctionnaires, du point d’indice, de l’agriculture, du rĂ©gime des indĂ©pendants, des retraites des femmes, des Ă©tudiants… et au terme de plus de deux heures et demie d’émission, le « verdict » tombe – sous la forme du sondage « maison » : les ministres n’ont pas Ă©tĂ© jugĂ©s convaincants par 63% des personnes interrogĂ©es.
Les « pauvres ministres » et la « formidable manipulation des syndicats »
Un « score » particulièrement mauvais commentĂ© dans le « dĂ©brief » d’une demi-heure, deuxième partie de soirĂ©e entre les deux animateurs et des commentateurs et Ă©ditorialistes… non sans une certaine inquiĂ©tude et sollicitude Ă l’égard du gouvernement :
- LĂ©a SalamĂ© : Quand on voit le rĂ©sultat du sondage, oĂą on voit que 38% seulement de ceux qui ont regardĂ© la tĂ©lĂ© ont trouvĂ© les ministres convaincants, on se dit que c’est pas gagnĂ© Nathalie Saint-Cricq, ça vous a surpris ce sondage qui n’est pas bon ?
- Nathalie Saint-Cricq : Non ça ne m’a pas surpris du tout parce qu’ils ne savaient pas, enfin on parle de cette rĂ©forme des retraites on ne sait pas ce qu’il y a dedans [...] donc les pauvres ils sont venus ce soir pour essayer de dĂ©fendre la philosophie gĂ©nĂ©rale mais quand on leur demande les gagnants, les perdants qu’il y aura – il y en aura et c’est peut-ĂŞtre bien...
- LĂ©a SalamĂ© : Est-ce que ce n’est pas une erreur de communication du gouvernement [...] ?
- Nathalie Saint-Cricq : Ils ne se sont probablement pas rendu compte que c’Ă©tait quelque chose d’aussi explosif [...] que c’Ă©tait quelque chose qui pouvait agrĂ©ger, après un an de gilets jaunes, et que c’Ă©tait une sorte de danger public.
- Thomas Sotto : GĂ©rard Miller, est-ce que ce n’est pas une formidable manipulation des syndicats d’appeler Ă la grève aujourd’hui alors que le projet n’est pas sur la table, qu’on ne sait pas de quel texte on parle finalement, et qu’on peut dire qu’on parle dans le vide ?
Puis l’animateur se tourne vers un journaliste suédois, le prenant à témoin :
Thomas Sotto : Magnus Falkehed, quand vous regardez ça, vous le SuĂ©dois, vous dites quoi, qu’on est un pays de fous ? Vous comprenez ce qui se passe, quel est votre regard sur ces dĂ©bats, cette journĂ©e de manifestation ?
Une chose est sĂ»re : ce n’est pas en Ă©coutant les « analyses » Ă la truelle du service politique de France 2 que le journaliste suĂ©dois pourra se faire une idĂ©e sur l’actualitĂ© sociale en France…
Frédéric Lemaire