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« Vous avez la parole » sur France 2 : les cheminots sur le gril

par Frédéric Lemaire,

Le 5 décembre, journée de grève et de manifestations d’une ampleur historique, France 2 diffusait, à partir de 21h, une émission de débat intitulée « Vous avez la parole » et animée par Léa Salamé et Thomas Sotto. L’occasion, entre autres, d’étriller une nouvelle fois les « privilèges » des cheminots, dans le viseur de la rédaction de la chaîne publique depuis plusieurs jours.

Le principe de l’émission de débat de France 2 est simple : deux ministres, Sibeth NDiaye et Gérald Darmanin, répondent aux interpellations de huit invités sélectionnés, représentant différentes catégories ou secteurs professionnels, en présence de Philippe Martinez (CGT) et de Dominique Carlac’h (MEDEF). Pourtant, très rapidement, ce sont moins les ministres qui seront interpellés par les animateurs de l’émission… que le premier invité interrogé, représentant des cheminots et syndicaliste Sud-Rail. Léa Salamé donne d’emblée le ton :

Fabien Villedieu, vous êtes conducteur de train [...] et vous voulez sauver votre régime spécial, celui qui vous permettra de partir à la retraite à 57 ans […] qu’est-ce que vous répondez à ceux qui vous accusent de vouloir défendre des intérêts personnels, des intérêts corporatistes ?

Et lorsque l’invité explique que la réforme touche l’ensemble de la population, et qu’il faut défendre le système de retraites actuel, Thomas Sotto le coupe (« Vous dites qu’on a un bon système et qu’il ne faut rien changer ? Mais il ne faut rien changer ? »). Avant de se tourner avec gourmandise vers le second invité :

Je m’adresse à vous Thierry Moisset qui êtes chef d’entreprise, est-ce que vous comprenez, vous, que Fabien Villedieu veuille conserver son régime spécial, ou au fond est-ce que vous vous dites « en quoi un cheminot a un travail plus pénible qu’un maçon par exemple ? »

Une question à peine suggestive… Rebelote lorsque Léa Salamé se tourne vers le troisième invité, représentant les avocats :

Alors vous Xavier Autain, l’idée, dans l’esprit, une réforme qui, en tout cas sur le papier, est équitable pour tout le monde, et rassemble tout le monde sous un régime universel, supprime les 42 régimes, supprime votre régime autonome, est-ce que dans l’esprit vous trouvez ça équitable et juste ?

Bref, cette réforme équitable « sur le papier » est-elle équitable « dans l’esprit » ? Mais l’invité ne partage pas les termes de Léa Salamé. Il raille la position du gouvernement sur la pénibilité : s’il n’existe pas de métier plus pénible que d’autres, pourquoi maintenir le régime spécial des policiers au nom de la pénibilité de leur travail ? Thomas Sotto le corrige : « Ils auront un régime "particulier". » La nuance est ténue…

Puis lorsque l’avocat se moque de la communication du gouvernement (« ce qui se dit est plus important que ce qui se fait »), c’est Léa Salamé qui s’agace : « Oh, ça c’est un petit procès d’intention que vous leur faites ». Décidément, les ministres sont sur le gril… Le couplet sur les régimes spéciaux se poursuit avec la première question posée par Thomas Sotto à Dominique Carlac’h, représentante du MEDEF :

Dominique Carlac’h, vous qui êtes au MEDEF, est-ce que vous considérez aujourd’hui que ces régimes spéciaux sont des régimes de privilégiés dans la société de 2019 ou pas ?

Il faut dire qu’en matière de privilèges, la présidente du Medef s’y connaît [1]. Et c’est au tour du responsable de l’Ipsos d’intervenir pour dégainer et commenter son dernier sondage :



Et Thomas Sotto ne manque pas de saisir la balle au bond :

En tout cas Philippe Martinez, on a un chiffre là, une majorité des Français, selon ce sondage, dit : « la suppression des régimes spéciaux, on est pour ».

Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, Léa Salamé est là pour repasser une couche : « Les chauffeurs de bus du Havre partent à la retraite, pardon, 10 ans après les chauffeurs de train de Paris [...] est-ce que c’est normal ? » Puis c’est Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste politique à France Télévisions, qui vient corriger une injustice : une des principales marottes de la rédaction de la chaîne publique n’a pas encore été traitée - celle du coût des régimes spéciaux.

Il y a juste un sujet qui n’a pas du tout été abordé, ou même mentionné quand on a parlé des régimes spéciaux, c’est le financement. On ne parle pas de ça ce soir, alors que c’est quand même le problème central, il y a que les régimes spéciaux sont déficitaires et qu’en gros, on a besoin de réformer les retraites parce que aligner vers le haut, très bien, sans doute tout le monde en rêverait, mais il est probable qu’on n’ait pas le... il faudrait avoir là-dessus quelques précisions, qu’est-ce qu’on peut se permettre de faire et cette réforme est-elle uniquement pour faire le bien de tout le monde où c’est aussi parce qu’on a des problèmes financiers.

Ouf ! Merci Nathalie. Enfin, Thomas Sotto interpelle la porte-parole du gouvernement avec une question d’une rare impertinence :

Alors sur les régimes spéciaux, Sibeth NDiaye moi j’ai une question précise à vous poser, vous dites « il va y avoir la fin des régimes spéciaux » mais ce sera quand ? [...] ce sera quand et pour qui ?

Après plus d’une demi-heure dédiée aux régimes spéciaux, l’émission enchaîne sur la question des fonctionnaires, du point d’indice, de l’agriculture, du régime des indépendants, des retraites des femmes, des étudiants… et au terme de plus de deux heures et demie d’émission, le « verdict » tombe – sous la forme du sondage « maison » : les ministres n’ont pas été jugés convaincants par 63% des personnes interrogées.


Les « pauvres ministres » et la « formidable manipulation des syndicats »


Un « score » particulièrement mauvais commenté dans le « débrief » d’une demi-heure, deuxième partie de soirée entre les deux animateurs et des commentateurs et éditorialistes… non sans une certaine inquiétude et sollicitude à l’égard du gouvernement :

- Léa Salamé : Quand on voit le résultat du sondage, où on voit que 38% seulement de ceux qui ont regardé la télé ont trouvé les ministres convaincants, on se dit que c’est pas gagné Nathalie Saint-Cricq, ça vous a surpris ce sondage qui n’est pas bon ?

- Nathalie Saint-Cricq : Non ça ne m’a pas surpris du tout parce qu’ils ne savaient pas, enfin on parle de cette réforme des retraites on ne sait pas ce qu’il y a dedans [...] donc les pauvres ils sont venus ce soir pour essayer de défendre la philosophie générale mais quand on leur demande les gagnants, les perdants qu’il y aura – il y en aura et c’est peut-être bien...

- Léa Salamé : Est-ce que ce n’est pas une erreur de communication du gouvernement [...] ?

- Nathalie Saint-Cricq : Ils ne se sont probablement pas rendu compte que c’était quelque chose d’aussi explosif [...] que c’était quelque chose qui pouvait agréger, après un an de gilets jaunes, et que c’était une sorte de danger public.

- Thomas Sotto : Gérard Miller, est-ce que ce n’est pas une formidable manipulation des syndicats d’appeler à la grève aujourd’hui alors que le projet n’est pas sur la table, qu’on ne sait pas de quel texte on parle finalement, et qu’on peut dire qu’on parle dans le vide ?

Puis l’animateur se tourne vers un journaliste suédois, le prenant à témoin :

Thomas Sotto : Magnus Falkehed, quand vous regardez ça, vous le Suédois, vous dites quoi, qu’on est un pays de fous ? Vous comprenez ce qui se passe, quel est votre regard sur ces débats, cette journée de manifestation ?

Une chose est sûre : ce n’est pas en écoutant les « analyses » à la truelle du service politique de France 2 que le journaliste suédois pourra se faire une idée sur l’actualité sociale en France…


Frédéric Lemaire

 

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Notes

[1Thomas Sotto s’y connaît également : en 2016, il touchait un salaire net de 37 938 euros par mois à l’antenne d’Europe 1, selon le Canard Enchaîné.

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