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« Un pognon de dingue » : les médias tombent dans le panneau de la communication élyséenne

par Patrick Michel,

La vidéo montrant Emmanuel Macron parlant du budget des aides sociales en des termes inhabituels pour un responsable politique a été à l’origine d’une vaste campagne médiatique. La diffusion nocturne de cette vidéo sur le compte Twitter de l’Élysée, autant que son contenu étaient visiblement destinés à nourrir le « buzz » dont raffolent les médias dominants. Ces derniers se sont d’ailleurs empressés de couvrir « l’événement » au cours d’une séquence centrée sur la forme des déclarations présidentielles et faisant la part belle au « commentariat » le plus dépolitisé. Et quand, rarement, il fut question du fond, éditocrates et experts épousèrent le cadrage et les préoccupations (austéritaires et néolibérales) élyséennes, et ne donnèrent pas la moindre place à des questionnements plus généraux (et encore moins à des discours alternatifs) sur le système de protection sociale, son niveau, son financement et sa raison d’être, préparant ainsi le terrain médiatique (et politique) à un nouveau recul social.

Coup d’envoi : une fuite et quelques déclarations ministérielles

Dans un article daté du 18 mai, Le Monde inaugurait le nouveau cycle d’un débat récurrent dans l’espace public : se basant sur une note interne des services du budget, le journal révélait « les pistes explosives de Bercy pour réduire les aides sociales.  » Cette note avait-elle été transmise à dessein au journaliste du Monde pour donner le coup d’envoi d’une campagne médiatique, ou bien est-ce la fuite de ce document qui incita plusieurs membres du gouvernement à réagir ? Impossible de le savoir, mais toujours est-il que dans les jours ayant suivi la publication de l’article du Monde, plusieurs médias ont ouvert micros et colonnes aux responsables politiques pour « expliquer » le projet : Bruno Le Maire le 20 mai dans « Le grand rendez-vous » sur Europe 1, Benjamin Griveau dans Le Parisien le 27 mai, Gérald Darmanin le 29 mai sur RTL, tandis que les déclarations d’Édouard Philippe le 30 mai à l’issue d’un séminaire gouvernemental ont été reprises dans Le Monde, Les Echos, le JDD, Le Parisien, Le Point, Challenges, etc.

Dans les jours qui suivirent ces déclarations, plusieurs médias ont proposé une synthèse du projet [1]. Certains journalistes politiques lui ont porté un intérêt d’autant plus grand que l’annonce de ces mesures à venir avait, selon la formule consacrée, « suscité la désapprobation dans les rangs de la majorité ». Il s’agissait donc « d’éteindre le début d’incendie » (Les Echos, 1er juin), ou de cheminer en « terrain miné » (Le Monde, 30 mai), voire d’une « cacophonie gouvernementale » (France Bleu, 30 mai).

Comme toute bonne campagne médiatique, celle-ci fut accompagnée d’un sondage ad hoc, commandé par deux médias et un « think tank », tous ouvertement favorables au projet gouvernemental de réduction des aides sociales : Les Echos, Radio Classique, et l’Institut Montaigne. Ce sondage, largement repris dans la presse après avoir été relayé par l’AFP, charrie les mêmes biais que tout sondage d’opinion, auxquels il ajoute l’incohérence [2] et la malhonnêteté de la photo d’illustration de l’article, occultant le chiffre de 32% de sondés considérant le niveau de ces aides à « juste ce qu’il faut » pour laisser apparaître les 40% de « trop d’aides » comme majoritaires.



C’est ainsi que l’angle du débat médiatique autour des aides sociales s’est d’emblée imposé, à l’unisson des problématiques posées par le gouvernement : faut-il ou non les réduire ?

Un débat médiatique amputé

Déjà bien limité par les termes dans lesquels il est posé, ce débat politique est encore amputé dans sa version politicienne, où seuls comptent les enjeux d’alliances et de popularité dans les sondages – c’est-à-dire, in fine, les enjeux potentiellement électoraux. Un bon exemple de ce journalisme politique dépolitisé fut donné à entendre dans sa version cultivée lors de l’émission du 3 juin de « L’esprit public » sur France Culture. Recevant comme chaque dimanche des invités idéologiquement proches du gouvernement actuel, Émilie Aubry leur posait la question : « Faut-il poser la question des aides sociales ? » Son texte introductif, stylisé à la façon d’un récit, vaut d’être cité in extenso  :

Que ferait le jeune président avec [les aides sociales] ? En condamnerait-il certaines ou se contenterait-il de revoir les conditions d’accès et la revalorisation de ces prestations ? Comment ferait-il pour n’apparaître ni comme l’incarnation d’un état technocrate mettant à mal un état social, ni comme celui qui à force de plaider le « en même temps » n’accomplissait comme son prédécesseur que des réformes cosmétiques sans effet réel sur l’ampleur de nos déficits ? Que devait-on lire entre les lignes de ses sibyllins propos élyséens : « nous allons faire des économies sans toucher aux paramètres » ?

Heureusement que le service public est là pour nous aider à réfléchir aux enjeux de la communication gouvernementale (« comment faire pour n’apparaître ni comme ceci ni comme cela »), et pour organiser ces « débats » où toutes les opinions peuvent s’exprimer : aussi bien celles qui encouragent la diminution des aides sociales que celles qui plaident pour leur suppression.

Certes, cette présentation caricaturale ne représente pas la tonalité générale de la campagne médiatique qui aura suivi les déclarations ministérielles de la fin mai : nombres d’articles firent également état de « l’attachement des Français » à leur « modèle social ». Autrement dit, la question se posait souvent sous la forme d’une alternative : réduire les aides sociales (éventuellement jusqu’à en supprimer certaines), ou les conserver.

C’est selon cette alternative que le débat fut posé dans les médias dominants : rares furent par exemple les articles mentionnant le fait bien établi que de très nombreuses personnes éligibles à une allocation n’en bénéficient pas parce qu’elles ne la demandent pas – alors même que ce « non-recours » concerne au moins 30% des allocataires potentiel du RSA par exemple [3]. Et ce sans parler de poser la question des moyens à envisager pour réduire ce non-recours !

Rares également furent les médias à s’emparer de visions politiques de la gauche radicale – par exemple celles qui jugent que ces aides devraient être augmentées, ou que le principe de redistribution devrait être généralisé, par exemple sur le modèle du salaire à vie [4]. Des visions qui comptent pourtant des représentants, responsables politiques, intellectuels, militants, soit autant de potentiels invités qui pourraient venir les défendre sur un plateau ou dans les colonnes d’un journal. Mais les invitations leur furent distribuées au compte-goutte [5], et aucun de nos grands médias n’emploie d’éditorialiste idéologiquement proche de ces courants politiques. Tant et si bien qu’ils restèrent quasiment invisibles durant toute cette séquence – aussi invisibles que d’habitude pourrait-on dire, et le périmètre du débat en fut particulièrement restreint, aussi restreint que d’habitude pourrait-on dire !

Acte deux : la fabuleuse histoire médiatique du « pognon de dingue » ou la misère du journalisme politique

C’est dans la nuit du 12 ou 13 juin, soit après trois semaines de débat médiatique sur la question de la nécessité, ou non, de réduire les aides sociales, que la fameuse vidéo du « pognon de dingue » est mise en ligne sur le compte Twitter de la directrice de communication d’Emmanuel Macron.

Cet épisode intervient à la suite de deux révélations du Canard Enchaîné : une première affirmant que le montant des coupes budgétaires dans les aides sociales a été fixé à 7 milliards d’euros par le gouvernement ; et une seconde retranscrivant les propos d’un « conseiller gouvernemental » regrettant justement cette première révélation : « Pour éviter que les oppositions se coagulent contre les économies budgétaires, il était prévu qu’aucune donnée chiffrée ne devrait sortir avant que l’opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l’efficacité et de la nécessaire réforme. »

Et ce « coup de com’ » suscita en effet une large couverture dans les médias dominants, qui se sont une nouvelle fois illustrés par un suivisme sans borne à l’égard de la communication gouvernementale : en dissertant sur la forme et le vocabulaire d’une part, et en recentrant d’autre part quasi systématiquement les débats autour de la question de « l’efficacité » des aides sociales.

Dans la presse écrite tout d’abord, nombre d’articles se contentent de rapporter les propos de la vidéo, et parfois de la présenter comme une volonté d’Emmanuel Macron de « clarifier la politique sociale après quelques couacs » (Ouest France, 13 juin). D’autres, comme Le Figaro ou le site de BFM-TV, prétendent raconter « les dessous d’un coup de com’ », mais ne font en réalité que le prolonger en rapportant des détails du tournage, du montage ou de la mise en ligne fournis par les conseillers d’Emmanuel Macron… D’autres encore choisissent de poser la question de l’efficacité de ce « coup de com’ », à l’instar de Libération et du Huffington Post – le premier jugeant que le « coup de com’ » ne passe pas, et le second estimant que c’est un « pari gagnant ». Sur le fond, de nombreux médias ont repris à leur compte la question de « l’efficacité » des aides sociales, se basant notamment sur une dépêche AFP reprenant des statistiques officielles de la DREES. Comme le montre un article d’Arrêt sur images, cette même dépêche aura été reprise très différemment d’un média à l’autre :

Le journal Les Échos reprend la quasi-totalité de la dépêche AFP, en titrant sur le montant de ces dépenses : « La France, championne d’Europe des dépenses de protection sociale ». Très différent est le titre du Monde : « Le « pognon de dingue » investi dans la protection sociale est efficace et apprécié par les Français. » D’autres médias ont choisi également la même mise en perspective. C’est le cas de Libération, de France Bleu, ou encore du Parisien |...] ou du site de BFMTV Business.

Les journaux télévisés du 13 juin consacreront tous un sujet à cette vidéo, à 13h comme à 20h, sur TF1 comme sur France 2. Qu’il s’agisse de brefs reportages ou de commentaires en plateau, il s’agit de noter la singularité du ton et du vocabulaire et de pointer le « coup de com’ », tout en relayant la volonté proclamée d’Emmanuel Macron de rendre les aides sociales « plus efficaces ». Nathalie Saint-Cricq, grande spécialiste du style jupitérien, était évidemment au rendez-vous du JT d’Anne-Sophie Lapix :

C’est la quintessence du « en même temps » macronien : un coup de social, on l’a vu ce matin à Montpellier et au même moment il parle aussi à la droite du genre « bah moi, j’ai le courage de dire ce que beaucoup pensent tout bas. » Alors finalement le style n’est pas très jupitérien et on a l’impression ce soir d’un message franchement brouillé, mais vous savez, tout ça, c’est de la com’, c’est de la politique car in fine ce qui comptera ce ne sont pas les paroles, ce seront les actes, les arbitrages, les priorités, les aides sociales, et ça on sera fixé très très vite, probablement d’ici juillet.

Car oui, dans le petit monde des éditorialistes, la politique, c’est de la com’. Et inversement.

Du côté des matinales radio, le sujet est cadré à l’identique. Sur RTL le 13 juin, Yves Calvi y ajoute son sens particulier du pluralisme, qui a peut-être encore rétréci depuis qu’il a quitté France 5 et l’émission « C dans l’air »... Au sommaire de cette matinale, il annonce un entretien téléphonique avec le Président de la Mutualité française [6] qui, à la surprise générale, déclare que « chaque euro doit être utilement dépensé ». Pas peu fier de pouvoir diffuser des propos aussi hostiles aux projets gouvernementaux, le présentateur poursuit :

Et comme nous aussi à RTL nous sommes curieux et obstinés, à l’autre bout de la chaîne, c’est Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, qui répondra aux questions d’Élizabeth Martichoux [...]. Bref, on ne peut pas être plus complets.

Plus complet qu’Yves Calvi ? Impossible ! Ou comme disait Pierre Desproges, ce serait comme être « plus rockeur que Tino Rossi. »

Le 14 juin, recevant François Hollande dans la matinale d’Europe 1, Patrick Cohen mène l’enquête. Il demande d’abord « Vous les prépariez de cette façon vos discours ?  », avant de poser une question sur le fond… de la forme : « Et sur le contenu... contenu et vocabulaire ? Ce ’’pognon de dingue’’ qui n’aide pas les pauvres à sortir de la pauvreté ? »

Le même jour, Jean-Michel Apathie et Bruce Toussaint sollicitent l’éclairage de Daniel Cohn-Bendit sur France Info. Jean-Michel Apathie tente l’exégèse du vocabulaire présidentiel, en se demandant si le mot « pognon » ne veut pas dire « trop de pognon ». Et à Daniel Cohn-Bendit qui répond qu’Emmanuel Macron a raison de pointer le problème de l’efficacité des aides sociales, Bruce Toussaint réplique : « Vous avez raison sur le fond, on peut entendre ce qu’il dit, mais sur la forme ...  »

Toujours le 14 juin, dans la matinale de France Inter, Thomas Legrand consacre son édito à décrire les « 2 lignes de com’ [qui] s’affrontent à l’Élysée  ». « Et le fond alors ?  » lui demande Nicolas Demorand à 40 secondes la fin de sa chronique (de trois minutes). Réponse de l’éditorialiste : « Ah bah j’ai plus le temps ». Hilarité dans le studio. Et pour les auditeurs qui doutaient encore de la fascination du petit monde des éditocrates à l’égard du petit monde de la communication élyséenne, l’échange qui eut lieu quelques minutes plus tard entre Léa Salamé et son invité Raphaël Enthoven a clarifié la situation :

- Léa Salamé : Quand vous voyez la conseillère com’ de l’Élysée balancer sur les réseaux sociaux une vidéo, avec un vrai-faux « off » d’Emmanuel Macron qui prépare son discours devant ses conseillers, Thomas Legrand a parlé de « trumpisme de salon », vous en pensez quoi vous de cette vidéo ?
- Raphaël Enthoven : […] C’est ça qui est intéressant ici, c’est qu’on est dans une mise en scène au carré alors que l’enjeu c’est de donner le sentiment qu’on est sorti de la mise en scène parce qu’on le filme à l’iphone.
- Léa Salamé : Donc c’est raté ?
- Raphaël Enthoven : À mon avis.
- Léa Salamé : Sur le vocabulaire […], ce vocabulaire-là, il est disruptif, il est transgressif, ou au fond il est furieusement dans l’air du temps et conformiste ?

D’un entretien entre la journaliste élue « meilleure intervieweuse » en 2015 et le philosophe de studios, on n’attendait pas moins.

Le 25 juin, Léa Salamé semble avoir fait le tour de la forme, et peut donc embrasser le fond dans sa question à Thomas Piketty : « Au-delà de la forme [...], est-ce que c’est forcément faux de dire qu’il y a trop d’argent dans les prestations sociales ? » Mais son compère Nicolas Demorand n’en démord pas. Le 28 juin, au premier président de la Cour des comptes qui lui explique qu’il n’a pas à commenter les propos tenus dans cette vidéo, l’animateur demande, rigolard : « Vous parlez cette langue à la cour des comptes ou pas ? »

Entre temps, dans sa matinale du 15 juin sur RMC, Jean-Jacques Bourdin a lui aussi pris soin d’aborder le sujet avec son invité Nicolas Dupont-Aignan, en poussant un cran plus loin la logique du discours gouvernemental : « La France est généreuse, vous avez raison. Elle est trop généreuse ? Donc il faut réduire la dépense publique, on est bien d’accord ? »

Conseillers en com’ cherchent plateaux télé

Les principaux « talk-show » n’ont pas été en reste [7], et ont apporté leur pierre à l’édifice des commentaires sur la communication gouvernementale, avec, comme toujours, des invitations multiples de spécialistes en communication, aux profils, parcours et avis sensiblement identiques !

Dans « 24h Pujadas » (LCI), la moitié des invités (soit deux sur quatre) ont occupé le poste de « conseiller en communication » d’un président de la République [8]. Un tiers de la séquence intitulée « Aides sociales : ’’un pognon de dingue’’ ? » est consacré à « décrypter » la stratégie de communication d’Emmanuel Macron – soit tout de même 7 minutes de discussion, au terme desquelles David Pujadas propose d’orienter la discussion sur le fond : « Bien, alors on va sur le fond. Parce qu’il y a la forme, il y a le choix de ce vocabulaire, et puis il y a le fond. Est-ce qu’il a raison quand il dit ’’ces aides sociales coûtent cher, elles coûtent de plus en plus cher, et elles sont relativement inefficaces’’ ?  »

Dans « L’info du vrai » sur Canal + le 13 juin, Yves Calvi (encore lui) poursuit sa campagne en recevant un sondeur, un « politologue spécialiste de communication politique » et un économiste médiatique macroniste. Dans un style plus tranché, la prestation du journaliste dépolitiseur revendiqué consistera essentiellement à ventriloquer les éléments de langage du Président, au point qu’on se demande parfois qui de Calvi ou de Macron fait un discours :

La France championne du monde de l’aide sociale : on pourrait en être fiers si elles étaient réellement utiles, alors nous allons essayer de dépolitiser en quelque sorte le débat pour en parler le plus normalement possible. La république française fonctionne sur un principe de solidarité, de redistribution, c’est sans doute notre fierté, encore faut-il qu’il soit efficace. C’est finalement ce que nous a dit Emmanuel Macron avec un sens consommé de la provocation.

Dans « L’heure des pros » sur CNews, le même jour, Pascal Praud reprend les deux questions qui auront finalement cadré la majorité de cette campagne médiatique dans les médias dominants : « ’’Pognon’’, un président ne devrait pas dire ça ? À moins qu’il ait raison, et que le fond justifie la forme ? »

Et le service public n’est pas en reste. Dans un débat organisé en marge du congrès de la Mutualité française sur Public Sénat, la présidente de la région Occitanie doit répondre à des questions telles que : « [Cette] formule choc, ’’un pognon de dingue’’, ça vous a choquée ?  », ou encore : «  Mais quand Emmanuel Macron dit que sur ces aides sociales il y a un problème d’efficacité, un problème d’effectivité, est-ce qu’il n’a pas raison ? »

Quant à l’émission « C dans l’air », petit salon de l’éditocratie, la discussion a été menée comme chaque soir entre amis [9]. Les deux premières questions posées par sa présentatrice montrent que la discussion fut encore largement consacrée aux objectifs et aux effets de la stratégie de communication de l’Élysée :

- Première question : Il faut qu’on commence cette émission par cette vidéo. C’était assez inattendu, donc c’est une scène un petit peu volée, à l’Élysée, une séance de travail… Alors pas du tout volée puisque c’est l’attachée de presse d’Emmanuel Macron qui la filme, en tout cas ça ressemble à une séance de travail avec les conseillers d’Emmanuel Macron. Et là, il y va avec une formule dont il a le secret.

- Deuxième question : Une formule qui a été diversement reçue […], ça a hérissé une partie de la gauche et même parfois de sa majorité dont certains ont des états d’âme. À quoi ça sert ? À quoi ça sert de prendre les Français à témoin d’une séance de travail à l’Élysée, en utilisant […] une façon de parler assez triviale ? Est-ce que c’est choquant ?


***

Dans notre article « Le pouvoir des médias : entre fantasmes, dénis et réalités », nous pointions certains des pouvoirs que les médias exercent réellement. Parmi ceux-ci, nous relevions le pouvoir d’agenda, puisqu’ « en déterminant quelles informations sont dignes d’être traitées, les médias définissent les événements qui font ’’l’actualité’’, suggérant au public non pas ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il faut penser » ; et le pouvoir de cadrage découlant du fait que «  les médias ont le pouvoir de suggérer sous quel angle doivent être abordées les questions dont ils traitent et comment il faut y penser ».

Ces pouvoirs s’exercent avec d’autant plus de force que le niveau d’uniformité du traitement médiatique est élevé : moins les informations et les opinions diffusées sont diverses, notamment dans les médias dominants, plus l’agenda et le cadrage proposés relégueront les autres sujets et les autres points de vue aux marges de l’espace médiatique. Or il existe des acteurs extérieurs aux médias qui ont la possibilité d’imposer des sujets dans le débat médiatique, notamment, comme ici, le pouvoir politique, dont les choix annoncés ou effectifs font partie des centres d’intérêts évidents du travail de journaliste.

Dans ces conditions, la surexposition des débats consacrés à la communication d’Emmanuel Macron (qui est un sujet parfaitement mineur au regard des enjeux), ainsi que la reprise du cadre suggéré par l’Élysée lors des quelques occasions où le sujet de fond était abordé (« les aides sociales sont-elles efficaces ? ») ont permis au pouvoir politique d’utiliser les effets d’agenda et de cadrage à son bénéfice. En effet, pour voir exprimer des points de vue qui ont contesté cette façon de poser les problèmes ou en ont suggéré d’autres, c’est une nouvelle fois aux marges de l’espace médiatique qu’il aura fallu chercher.

Bref, dans les conditions de fonctionnement actuelles de l’univers médiatique, lorsqu’il s’agit de « préparer l’opinion » à « la nécessité et l’efficacité de la réforme », l’autonomie des médias dominants vis-à-vis du pouvoir politique semble si faible qu’il suffit d’un simple « coup de com’ », filmé sur un iPhone.

Patrick Michel

 
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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Par exemple, et de façon non exhaustive, dans L’Express le 18 mai (basé sur une dépêche AFP), sur le site de 20 minutes les 23 et 29 mai, et les 6 et 10 juin, dans Le Parisien le 29 mai, sur France Bleu le 30 mai, sur le site de Capital le 31 mai.

[2Incohérence pointée par le Canard Enchaîné, qui comparait les 40% de sondés jugeant qu’il y avait « trop d’aides », aux chiffres des mêmes sondés jugeant excessives les allocations chômage (34%), familiales (25%), pour le logement (22%), la pauvreté (15%), la santé, la vieillesse ou les retraites (10%).

[3Notre recensement, non exhaustif, a retrouvé cette notion de non-recours dans un seul article de la presse généraliste : un article de synthèse des « Décodeurs » du Monde.

[4Si la sondologie ambiante prenait réellement au sérieux ses enquêtes d’opinion, elle s’apercevrait peut-être que l’option « augmenter les aides sociales » semble remporter l’adhésion de 28% des sondés de l’enquête d’opinion des Échos. Et donc que marginaliser cette option, c’est marginaliser un tiers « des Français ».

[5Toujours non exhaustif, notre recensement n’a pas trouvé trace d’une émission ou d’un article de ce type.

[6Emmanuel Macron intervenait le matin même au 42e congrès de la Mutualité française à Montpellier.

[7Sauf omission, « On n’est pas couché » est la seule grande émission de débat à n’avoir pas traité le sujet.

[8Gaspard Gantzer, ancien conseiller de François Hollande, et Franck Louvrier, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy.

[9Avec Yves Thréard, directeur adjoint de la rédaction du Figaro, Sophie Fay, cheffe du service Économie à L’Obs, Françoise Fressoz, éditorialiste au Monde et Fanny Guinochet, journaliste en charge des questions économiques et sociales à L’Opinion.

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