Avec Danielle Simonnet, deux autres invitĂ©s sont prĂ©sents sur le plateau en leur qualitĂ© d’« experts ». Le premier est JĂ©rĂ´me Sainte-Marie, « politologue », « sondeur » et « prĂ©sident de l’institut PollingVox ». Le second, Jean Viard, est prĂ©sentĂ© par Yves Calvi comme « sociologue, directeur de recherche au CNRS et au Laboratoire Politique de Sciences Po ». Le prĂ©sentateur omet simplement un lĂ©ger dĂ©tail : Jean Viard est Ă©galement membre d’En Marche, dont il a Ă©tĂ© le candidat (dĂ©fait) aux Ă©lections lĂ©gislatives dans la cinquième circonscription du Vaucluse. Une donnĂ©e de circonstance qui ne sera jamais mentionnĂ©e par l’animateur au cours de l’émission, lui prĂ©fĂ©rant l’étiquette de « sociologue » qui apparaĂ®tra Ă l’écran, comme gage de scientificitĂ©, Ă chacune des interventions de Jean Viard. Ce dernier avouera lui-mĂŞme Ă propos d’Emmanuel Macron : « [Je l’ai] personnellement soutenu, donc je ne m’en cache pas. ». Un doux euphĂ©misme pour quelqu’un qui est passĂ© Ă 560 voix de devenir dĂ©putĂ© de la majoritĂ©.
Marée populaire : Yves Calvi mobilisé pour démobiliser
La première partie de l’émission est consacrĂ©e Ă l’ambition formulĂ©e par Jean-Luc MĂ©lenchon de construire un « Front Populaire ». Elle dĂ©bute par un reportage sur les mobilisations passĂ©es – et celle alors Ă venir de la « marĂ©e populaire » du 26 mai – sous le seul angle des jeux d’appareils, quitte Ă en Ă©vincer tout contenu politique. Le rĂ´le du leader de la France Insoumise y est soulignĂ© avec insistance, jusqu’à personnifier exagĂ©rĂ©ment le mouvement :
« Samedi prochain, [MĂ©lenchon] sera personnellement Ă l’initiative de rassemblements partout en France, baptisĂ©s "marĂ©es populaires". » Une assertion pour le moins discutable, l’initiative Ă©manant d’Attac et de la Fondation Copernic – jamais citĂ©es dans le reportage – et non de la France Insoumise, et encore moins de Jean-Luc MĂ©lenchon. La participation de la CGT est quant Ă elle abordĂ©e de la mĂŞme manière par le journaliste : « Contre toute attente, la CGT a fini par cĂ©der aux avances de Jean-Luc MĂ©lenchon. »
VoilĂ qui donne le ton : un lancement si impressionniste qu’il en est factuellement faux, mais qui inspire Ă Yves Calvi sa première « question » Ă Danielle Simonnet : « Front-Populaire, il y va quand mĂŞme fort, non ? »
La réponse de Danielle Simonnet doit ensuite subir une salve d’interruptions de la part de l’éditocrate/procureur qui manifeste, bien plus qu’une forme de scepticisme, une dévalorisation systématique du mouvement social. Florilège :
- S’il n’y a pas trop de monde dans la rue, ce qui est aussi une possibilité, ça va être encore un flop terrible, et on va se dire ça y est, [Mélenchon] est mégalo, comme d’habitude il est mégalo.
- Vous dites « la foule », « dĂ©ferler », mais pour l’instant on n’a pas vu la foule dĂ©ferler je suis dĂ©solĂ© de vous le dire.
- On en est loin avant de pouvoir parler de front populaire dans tous les sens du terme et dans toutes ses acceptions.
- Comment expliquez-vous que la CGT vous ait rejoint, si ce n’est parce que justement tout le monde est affaibli en ce moment, aussi bien dans l’univers syndical que dans l’univers politique à gauche et en particulier à la gauche de la gauche et on se renforce comme on peut, avec une famille qui n’existe pas en fait.
- Martinez vous a toujours dit non en pensant que c’était ridicule.
- Vous avez un talent formidable pour donner une dimension pour l’instant pas encore avérée à un mouvement que vous souhaitez voir naître.

Ă€ ce plaidoyer Ă charge s’ajoutent les interventions de Jean Viard, qui ne peut qu’approuver : « C’est de la com’ », « Tout ça n’a pas vraiment une importance. » Et le sociologue macroniste de nous faire part de sa riche expertise, de la prĂ©cision et de la rigueur de ses « analyses » : « Il n’y a pas Ă©normĂ©ment de monde chaque fois, y a pas non plus personne, je veux dire que ça existe. » Un commentaire avisĂ©, permettant Ă Yves Calvi de conclure que tout le monde est d’accord (avec lui) : « On est en train de dire depuis le dĂ©but de l’émission que finalement, vous ĂŞtes tous assez habiles pour bien nous vendre ce que vous organisez, mais on est quand mĂŞme loin du front populaire et de ses objectifs et de la mobilisation que vous appelez de vos vĹ“ux. »
Et alors que Danielle Simonnet amorce un début de réflexion politique, elle est immédiatement interrompue par un nouveau rappel à l’ordre de l’animateur chien de garde et de l’expert macroniste :
- Danielle Simonnet : Nous devons travailler à construire un autre imaginaire de société global, finalement quand vous regardez la politique de Macron, non seulement c’est un extrême libéralisme qui casse les acquis du Conseil National de la Résistance, qui casse les services publics, mais qui attaque aussi les fondements de la République.
- Jean Viard : Mais c’est pas vrai quoi !
- Yves Calvi : Vous vous rendez compte de ce que vous nous dites ?! [...] Chaque réforme, quand on vous écoute est un scandale, on touche aux fondements de la République ! Enfin, si la République était en train de trembler, ça se saurait, non ?! C’est excessif et ça n’est pas raisonnable, et donc peut-être dangereux.
Au contraire d’Yves Calvi, jamais « excessif », et toujours « raisonnable ». Car en couvrant d’aboiements les interventions de Danielle Simonnet, l’éditocrate ne fait que veiller Ă ce que le dĂ©bat reste dans le pĂ©rimètre du… « raisonnable ».
« Vous allez me permettre de rĂ©pondre sur chaque sujet ? - Certainement pas ! »
C’est d’ailleurs en tant que gardien de la raison qu’il opère sa transition : « On ne peut pas reprocher Ă Jean-Luc MĂ©lenchon ses excès d’ambition ; en revanche, on peut parfois s’inquiĂ©ter de ses excès de langage, d’autant plus que chez lui ils sont souvent extrĂŞmement violents. »
Ces propos introduisent un deuxième reportage, qui, comme nous allons le voir, ne comporte aucun « excès de langage » et reste parfaitement « raisonnable » et rigoureux, journalistiquement parlant. En seulement 3 minutes et 15 secondes, ce chef d’œuvre d’enquĂŞte rĂ©ussit Ă aborder trois sujets de politique internationale, la proposition de crĂ©ation d’un Conseil de la presse et une « analyse » de la mĂ©thode de Jean Luc MĂ©lenchon.
S’il ne nous appartient pas de commenter les orientations de la France Insoumise sur ces trois sujets, force est de constater que le « reportage » consiste plutĂ´t en un portrait au vitriol de Jean-Luc MĂ©lenchon, chargĂ© de raccourcis et de jugements Ă l’emporte-pièce qui, loin d’engager les tĂ©lĂ©spectateurs sur la voie d’une analyse constructive, le poussent immĂ©diatement Ă l’effroi. En outre, et au vu de la durĂ©e totale du reportage, on comprendra facilement que chaque sujet soit systĂ©matiquement (et rigoureusement) caricaturĂ©, et les positions de Jean-Luc MĂ©lenchon, constamment dĂ©crĂ©dibilisĂ©es. Extraits :
- Lâché par de nombreux pays, le leader vénézuélien a en France, encore un soutien.
- Son soutien à des dirigeants controversés, Jean-Luc Mélenchon l’assume, comme lorsqu’il parade dans la Russie de Vladimir Poutine.
- Et quand ses alliés populistes sont mis en cause, il dénonce l’acharnement médiatique.
- Une stratégie à la Donald Trump, pour celui qui se revendique populiste.
- Jean-Luc Mélenchon désigne ses ennemis, qu’il faut à tout prix délégitimer : le gouvernement et la presse. Il ridiculise aussi le système de comptage des manifestants, mis en place par neuf médias indépendants.
- Et même dans l’humour, le tribun de la France Insoumise est grinçant : mais pour lui peu importe. Finalement, tout est bon pour parler de Mélenchon.
En rĂ©sumĂ© : un « reportage journalistique » qui n’en a que le nom, mais qui va ĂŞtre l’objet des « Ă©changes » suivants ponctuĂ©s par les invectives et les sarcasmes d’Yves Calvi :
- Yves Calvi : Est-ce que vous vous rendez compte que ça décrédibilise son engagement social et politique tous ces propos excessifs ?
- Danielle Simonnet : Est-ce que vous vous rendez compte que là vous faites un concentré à charge qui décrédibilise le travail des journalistes ?
- Yves Calvi : Parce que vous pensez que la vérité vient uniquement du média que vous avez mis en place, et dont la présentatrice a été virée au bout d’un mois ? […] Ça vous dérange, et donc vous supportez mal !
Une rĂ©plique qui comme la prĂ©cĂ©dente pourrait lui ĂŞtre retournĂ©e comme un boomerang : on ne saurait en effet mieux dĂ©crire la rĂ©action Ă©pidermique d’Yves Calvi confrontĂ© Ă la critique. Danielle Simonnet demande alors de pouvoir rĂ©pondre aux accusations du reportage : « On va prendre chaque sujet, mais Ă ce moment-lĂ , vous allez me permettre de rĂ©pondre sur chaque sujet ». Mais ce droit de rĂ©ponse, Ă valeur d’outrance pour le chien de garde, va immĂ©diatement se heurter Ă une fin de non-recevoir : « Certainement pas ! On va pas passer une demi-heure Ă s’expliquer sur tout ! »
La porte-parole de la France Insoumise tente tout de mĂŞme quelques rĂ©pliques : « Vous ne pouvez pas faire un documentaire Ă charge et ne pas me permettre de rĂ©pondre […] J’irai par exemple aux Ă©lections en Turquie, oĂą les reprĂ©sentants du HDP qui sont l’opposition d’Erdogan, sont en prison, est-ce que vous traiterez cette information ? […] On entend très peu le prĂ©sident de la RĂ©publique sur ce pays qui est en train de tourner Ă la dictature, qui attaque les Kurdes d’Afrin. Est-ce que vous en parlerez ? »
L’impertinente va vite comprendre que dans le monde d’Yves Calvi, le pĂ©rimètre de la critique des mĂ©dias est plus que rĂ©duit : « Comme vous n’êtes pas encore rĂ©dactrice en chef de cette Ă©mission, vous nous permettrez de choisir le sujet. »
La critique du journalisme dans les mĂ©dias est-elle seulement permise ? Est-elle rĂ©servĂ©e aux dĂ©tenteurs d’une carte de presse ? Au vu du dĂ©roulĂ© de l’émission, les rĂ©ponses sont dans les questions. Et le journaliste d’enchaĂ®ner avec une diversion – quoi de mieux pour balayer les remarques dĂ©plaisantes ? : « Nous consacrons très rĂ©gulièrement des reportages Ă l’actualitĂ© internationale, j’espère que Le MĂ©dia fait la mĂŞme chose. »
Danielle Simonnet poursuit malgrĂ© les remontrances du procureur : « Vous nous parlez de Jean-Luc MĂ©lenchon en Russie. […] Pourquoi vous ne dites pas qu’il est allĂ© soutenir aussi l’opposant de Monsieur Poutine ? Et sur la question du journalisme, pourquoi niez-vous le fait qu’il a soutenu justement la crĂ©ation d’un conseil dĂ©ontologique des mĂ©dias, qui est une revendication du syndicat des journalistes depuis plus d’un siècle ? »
Yves Calvi sort alors son dernier joker, en recourant Ă une mĂ©thode trop bien connue qui consiste Ă assimiler toute critique d’un journaliste en particulier, et de son travail, Ă une remise en cause gĂ©nĂ©rale et collective du journalisme et de tous les journalistes : « Je vous dis juste que franchement, en règle gĂ©nĂ©rale, salir les journalistes c’est le dernier argument qu’on utilise sur un plan politique dans un fonctionnement dĂ©mocratique. »
Cet argument d’autorité introduit le réquisitoire final de l’animateur, qui ne démord pas de ses accusations initiales :
- Yves Calvi : Vous passez votre temps Ă discrĂ©diter les choses que vous avez Ă nous dire en Ă©tant excessifs : « Grâce Ă la rue, on a Ă©vacuĂ© les rois et les nazis. » [Citant Jean-Luc MĂ©lenchon, ndr]… Vous ĂŞtes sĂ»re qu’il n’y a pas un dĂ©ni de dĂ©mocratie Ă utiliser des arguments de ce type quand on parle de l’élection dĂ©mocratique du prĂ©sident Macron ?
- Danielle Simonnet : Nous rappelons que dans l’histoire, […] quand le peuple se met en mouvement, conscient, éclairé, pour défendre l’intérêt général, et bien oui c’est ce qui a pu permettre un bon nombre de tournants historiques extrêmement conséquents.
- Yves Calvi (pas du tout excessif) : Et bien dis donc il va y avoir beaucoup de tĂŞtes Ă couper !
- Danielle Simonnet : Est-ce que j’ai dit que je voulais couper des têtes ?
- Yves Calvi (toujours très mesuré) : Ça revient d’une certaine façon à ça.
Et alors que l’émission touche à sa fin, Yves Calvi ne peut s’empêcher de conclure, revanchard :
On va se quitter [là -dessus], en comprenant une fois de plus que décidément les rapports sont conflictuels même sur les plateaux de télévision. […] Nous ne sommes pas contre, mais vous savez que parfois les mots tuent.
Une conclusion indiscutablement modĂ©rĂ©e et, chacun en conviendra, nullement « excessive ».
Chien de garde invĂ©tĂ©rĂ©, Yves Calvi nous aura une nouvelle fois offert un bel exemple de la façon dont il conçoit et met en scène le dĂ©bat politique. Aux commandes de la matinale de RTL et animateur quotidien de « L’info du vrai » sur Canal+ (rediffusĂ©e sur CNews), il applique la mĂŞme recette de jour en jour, alliant dĂ©politisation et personnalisation du dĂ©bat politique [2]. Cette Ă©mission ne fait pas exception : sur trente-trois minutes, environ quinze (soit près de la moitiĂ©) ont Ă©tĂ© consacrĂ©es au style (« excessif ») de Jean-Luc MĂ©lenchon et treize minutes (plus d’un tiers) aux jeux d’appareil et Ă l’apprĂ©ciation du « succès » du mouvement social. Restent seulement cinq minutes dĂ©diĂ©es au dĂ©bat politique de fond.
Ă€ bien des titres, cette Ă©mission est finalement illustrative du sort rĂ©servĂ© sur les plateaux aux responsables politiques ou syndicaux prenant parti pour le mouvement social [3]. D’abord, par la forte agressivitĂ© de l’animateur, exprimĂ©e par des interruptions intempestives et un mĂ©pris ostentatoire de la mobilisation, tantĂ´t « ridicule », tantĂ´t « flop terrible » ou insignifiante puisque ne rassemblant « pas foule ». Ensuite, par son comportement de procureur plutĂ´t que d’intervieweur, enchaĂ®nant des « questions » pĂ©remptoires et des jugements dĂ©finitifs, moralistes ou hostiles, assĂ©nĂ©s comme des condamnations : « C’est excessif », « ce n’est pas raisonnable », c’est « dangereux », ce sont des « excès », c’est « extrĂŞmement violent », « il est mĂ©galo ».
Ensuite, l’intolĂ©rance de l’animateur face Ă toute remise en cause du travail des journalistes vient confirmer un constat qu’Acrimed dresse depuis longtemps, Ă savoir la difficultĂ© de porter une critique des mĂ©dias au sein des mĂ©dias dominants eux-mĂŞmes. La critique en actes, somme toute basique, que tente de porter Danielle Simonnet en plateau est Ă©vincĂ©e par Yves Calvi Ă grand renfort de sophismes. Ainsi, Ă©mettre des critiques sur un reportage et la manière dont il est construit revient nĂ©cessairement Ă vouloir « salir les journalistes », et suffit Ă ne pas autoriser un droit de rĂ©ponse Ă la personne qui le demande.
Régis Rochard