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Un Demorand peut-il en chasser un autre ?

Quelques jours Ă  peine après avoir quittĂ© le studio d’Europe 1 oĂą il avait soumis Jean-Luc MĂ©lenchon Ă  un interrogatoire Ă  charge, Nicolas Demorand retrouvait le studio de France 5 pour un entretien presque acceptable avec le mĂŞme Jean-Luc MĂ©lenchon. Pourquoi ?

Quelques mois Ă  peine après avoir dĂ©sertĂ© France Inter pour s’installer Ă  Europe 1, Nicolas Demorand accepte sa nomination comme codirecteur de LibĂ©ration (pour remplacer Laurent Joffrin partant au Nouvel Observateur). Pourquoi ?

Pourquoi et comment un Nicolas Demorand peut-il en chasser un autre en restant Ă©gal Ă  lui-mĂŞme ? DĂ©clarer devant la rĂ©daction de LibĂ©ration, jeudi dernier : « Il y a un appauvrissement de la manière dont on parle de politique et dont on Ă©crit sur la politique »  ? Et promettre, sans rire, de « rĂ©enchanter la politique » et de « lutter contre la dĂ©prime de la gauche » ?

Mais d’abord, quel est, non pas l’individu, mais le personnage, socialement et mĂ©diatiquement construit, dont Edouard de Rotschild vient de se porter acquĂ©reur pour co-diriger LibĂ©ration ?

Pour en avoir un aperçu, il suffit de s’arrĂŞter sur quelques Ă©tapes de son ascension sur les sentiers de la gloire. Prompt Ă  entĂ©riner, voire Ă  favoriser les Ă©victions de certains de ses partenaires d’antenne – Miguel Benasayag sur France Culture, Didier Porte et StĂ©phane Guillon sur France Inter [1] – Nicolas Demorand sait cultiver avec soin, en passant d’un mĂ©dia Ă  l’autre, ses fidĂ©litĂ©s mondaines et mĂ©diatiques.

Journaliste fougueux et lettrĂ©, il sait jouer de divers registres de « l’impertinence » : de l’irrĂ©vĂ©rence bouffonne et grossière, quand il interroge Jean-Louis DebrĂ©, Ă  la dĂ©sinvolture ludique, quand il anime un âpre « dĂ©bat » sur les churros. Capable, face Ă  Bernard-Henri LĂ©vy, d’affecter la provocation sur France Inter, avant de le recevoir « dignement » cinq jours plus tard sur France 5, il cumule les « qualitĂ©s » de l’animateur de variĂ©tĂ© et du journaliste politique : en mesure d’osciller, selon les mĂ©dias et le format des Ă©missions, entre l’imitateur de Jean-Marc Morandini et le double de Jean-Michel Aphatie. Mais sans jamais trahir la vulgate dominante, ce qui Ă  l’évidence rassurera Édouard de Rothschild.

Pour se convaincre de la « plasticitĂ© » de Nicolas Demorand Ă  l’intĂ©rieur des Ă©troites limites du prĂŞt-Ă -penser mĂ©diatique, il suffit de comparer l’interrogatoire imposĂ© Ă  Jean-Luc MĂ©lenchon sur Europe 1 le 5 janvier 2011, avec l’interview proposĂ©e du mĂŞme MĂ©lenchon le 30 janvier de la mĂŞme annĂ©e [2].


I. « Comment je suis (re)devenu journaliste (ou presque) », par Mister Demorandini

Sur Europe 1, Ă©crivait-on ici mĂŞme, Nicolas Demorand « se mĂ©tamorphose ouvertement en animateur de spectacle, voire en bateleur, Ă  l’instar de son collègue d’Europe 1, Jean-Marc Morandini et autres spĂ©cialistes du clash et du buzz Ă  tout prix. C’est le concept Demorandini : la fausse impertinence au service de l’audience ».

Mais cette métamorphose peut s’opérer en sens inverse, et permettre à Mister Demorandini de redevenir docteur Demorand, alors même que l’interviewé ne change pas. D’Europe 1 à France 5, la mutation est frappante.
Ă€ Ă©couter les deux Ă©missions en question, il apparaĂ®t que le ton et la posture (y compris physique) du journaliste diffèrent, lors de la seconde, de l’arrogance inquisitoriale de l’animateur durant la première, qui avait vu Demorandini distiller Ă  l’envi les « petites phrases » destinĂ©es Ă  faire sortir Jean-Luc MĂ©lenchon de ses gonds (« M’enfin, parlons sĂ©rieusement », « C’est un peu court, jeune homme », « On connaĂ®t la chanson », etc.).

Au-delĂ  du ton et de la gestuelle, dont on sait l’importance puisque la forme du discours ainsi que tous les signes non-verbaux dĂ©terminent en partie le sens de l’échange (de l’interview politique « sĂ©rieuse » au « clash » mĂ©diatique en passant par la badinerie radiophonique ou le tĂ©lĂ©-achat littĂ©raire), ce sont surtout les questions posĂ©es qui changent sensiblement d’une Ă©mission Ă  l’autre. Alors que, sur Europe 1, Nicolas Demorand tentait de dĂ©lĂ©gitimer et de provoquer MĂ©lenchon, on le voit s’essayer, sur France 5, au journalisme politique en interrogeant (parfois) le coprĂ©sident du Parti de gauche sur ses idĂ©es. Quelques extraits :

Sur Europe 1, le 5 janvier :

« Alors la castagne, en 2011, contre qui ? Contre quoi ? »
« Le contexte devrait vous profiter politiquement, vu votre discours, Jean-Luc MĂ©lenchon […] Or vous n’êtes pas portĂ©, Ă  en croire les sondages, par une vague puissante : 6,5, 7, 7,5 %. Comment expliquez-vous ce mystère ? »
« Mais pourquoi vous n’êtes pas politiquement Ă  25, 30, 35 % ? »
« Le peuple qui ne vous a jamais Ă©lu, hein, Jean-Luc MĂ©lenchon ? »
« Au SĂ©nat, ça se passe comme ça ? »
« Et comme dĂ©putĂ© europĂ©en, ça se passe comme ça aussi ? »



Sur France 5, le 23 janvier :

« En lisant votre livre votre dernier livre 60.000 exemplaires – Qu’ils s’en aillent tous !, chez Flammarion–, je me dis que vous vous ĂŞtes trompĂ© d’époque, puisque, vous, c’est 1789 la première et peut-ĂŞtre mĂŞme l’ultime rĂ©fĂ©rence de votre panthĂ©on politique. »
« Les comitĂ©s de citoyens, les coopĂ©ratives, c’est le modèle citoyen que l’on trouve dans les mĂ©dias mais qu’on trouve aussi dans les grandes entreprises, enfin, c’est la forme que vous voulez faire Ă©merger ? »
« Vous voulez relocaliser les usines ? C’est le point important de votre programme. »
« Et donc l’État doit ĂŞtre au cĹ“ur de l’économie et de la planification, comme vous venez de le dĂ©crire ? »
« On pensait que c’était un privilège, entre guillemets, amĂ©ricain que d’avoir des quartiers ghetto. On sait maintenant que ça existe en France, on sait Ă©galement qu’énormĂ©ment d’argent est mis pour rĂ©nover ces quartiers. Pour autant, la situation reste identique, ou Ă  peu de chose près. Qu’est ce que vous feriez, vous, monsieur MĂ©lenchon, sur ces problèmes-lĂ  ? »



Certes, Nicolas Demorand recycle, sans nĂ©cessairement le reprendre Ă  son compte et sans en avoir conscience, le prĂŞt-Ă -penser sur MĂ©lenchon, tel qu’il est construit par les journalistes dominants depuis des mois : coupeur de tĂŞte potentiel, Ă©tatiste forcenĂ©, Ă©quivalent de Marine Le Pen, admirateur de la dictature cubaine, ennemi des journalistes. Mais il donne au coprĂ©sident du PG l’occasion de s’expliquer longuement.

Certes, le polĂ©miste revient souvent au galop au travers de quelques questions finement choisies (« “Qu’ils s’en aillent tous” [titre du dernier livre de Jean-Luc MĂ©lenchon] c’est la forme soft de la terreur ? », « “Le bruit, la fureur, le tumulte et le fracas”, Jean Luc MĂ©lenchon le moins que l’on puisse dire c’est que vous avez une dĂ©finition une pratique et un style extrĂŞmement brutal quand vous faites de la politique, pourquoi ? »). Mais la transformation est nĂ©anmoins manifeste. Pour qui voudrait s’en convaincre il suffit de comparer les deux Ă©missions (et de prendre connaissance des questions posĂ©es sur France 5 dont le lecteur trouvera la transcription Ă  la fin de cet article).

Comment expliquer la mutation du personnage et le passage d’une interview totalement dĂ©plorable Ă  une interview presque convenable ?

Deux hypothèses significatives (et charitables) s’offrent à nous…

–  Première hypothèse : le format et, particulièrement, la durĂ©e de l’émission, qui dĂ©terminent les conditions de la prise de parole. On ne peut guère laisser un interviewĂ© dĂ©velopper longuement des arguments politiques lors d’une interview de 13 min (sur Europe 1), quand une Ă©mission d’1 h 10 min, mĂŞme entrecoupĂ©e de reportages, permet Ă  l’intervieweur (sur France 5) de « lâcher la bride » Ă  son invitĂ©, et ainsi de faire son mĂ©tier (pour autant qu’il le veuille). Nicolas Demorand, prisonnier du format de l’interview sur Europe 1, aurait ainsi Ă©tĂ© libĂ©rĂ© par la durĂ©e de l’émission sur France 5.

–  Deuxième hypothèse : la diffĂ©rence entre les mĂ©dias. Il s’agit lĂ  d’un second facteur structurel (et donc impersonnel) qui vient se superposer et redoubler le premier : la position dans l’espace mĂ©diatique du journal, de la chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision ou de radio diffusant l’interview. En effet, au-delĂ  des clivages politiques les plus apparents (opposition entre LibĂ©ration et Le Figaro) et des simples caractĂ©ristiques techniques qui distinguent Ă©videmment la presse papier de la tĂ©lĂ©vision ou la radio d’Internet, les mĂ©dias se diffĂ©rencient selon l’étendue et les caractĂ©ristiques (notamment socioculturelles) des publics auxquels ils s’adressent. Si l’on pose des questions distinctes Ă  un mĂŞme reprĂ©sentant politique sur une radio grand public (Europe 1) et sur une chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision qualifiĂ©e de « chaĂ®ne du savoir » (France 5), si l’on y adopte des attitudes sensiblement diffĂ©rentes Ă  l’égard des invitĂ©s, c’est afin de respecter une division des tâches entre mĂ©dias : au grand public les « clashs » mĂ©diatiques ; au public choisi des mĂ©dias « culturels » le dĂ©bat politique. Nicolas Demorand, camĂ©lĂ©on des ondes, changerait donc de couleur selon les mĂ©dias qui l’accueillent.

Reste une dernière hypothèse : une Ă©bauche de prise de conscience. Non pas sur la totalitĂ© de l’émission sur Europe 1, mais sur le « clash » (comme on dit dĂ©sormais un peu partout Ă  propos de tout Ă©change un peu vif) qui l’a conclue : provoquĂ© en l’occurrence par la volontĂ© de Demorand de nier Ă  MĂ©lenchon sa qualitĂ© d’élu du peuple. « Erreur » fugitivement avouĂ©e dans « MĂ©dias Le Magazine », l’émission animĂ©e par de Thomas Hugues sur France 5], mais assortie d’un Ă©loge appuyĂ© du « bon client » que serait Jean-Luc-MĂ©lenchon. D’ailleurs, pour reprendre les mots de Nicolas Demorand lui-mĂŞme devant les salariĂ©s de LibĂ©ration, cette focalisation mĂ©diatique sur les prĂ©tendus « bons clients » ne constitue-t-elle pas l’un des facteurs de l’« appauvrissement de la manière dont on parle de la politique » ? « Erreur » d’autant plus gĂŞnante que l’audience de Demorand sur Europe 1 Ă©tait en chute libre. Nicolas Demorand, soucieux de son image ? Évidemment, quand on est devenu une marque, comme on va le voir…


II. « Comment je suis devenu une marque », par Nicolas Demorand

La nomination de Nicolas Demorand à la codirection de Libération (pour remplacer Laurent Joffrin, partant au Nouvel Observateur), et son départ concomitant d’Europe 1, a été confirmée par le conseil de surveillance du journal. Pressenti depuis quelques jours, ce nouveau virage dans la carrière de l’ancien présentateur de la tranche matinale de France Inter est pourtant une surprise.

AgrĂ©gĂ© de lettres passĂ© en quinze ans de chroniqueur dans une Ă©mission culturelle de France Culture (« Staccato ») Ă  l’animation de la tranche 18-20 heures sur Europe 1, Demorand n’a qu’une faible expĂ©rience de la presse Ă©crite. Son passage aux Inrockuptibles, comme chroniqueur gastronomique et pigiste, n’a manifestement pas laissĂ© un souvenir impĂ©rissable, puisqu’on a pu lire un peu partout que Demorand n’avait jamais travaillĂ© pour la presse Ă©crite [3]. Il avait mĂŞme dĂ©clarĂ© : « la radio, c’est mon mĂ©dia. Il y a une Ă©nergie, une Ă©lectricitĂ©, une simplicitĂ©, une lĂ©gèretĂ© de la radio qui est absolument formidable ». La surprise est d’autant plus grande que son arrivĂ©e dans la station contrĂ´lĂ©e par Arnaud Lagardère ne datait que de la rentrĂ©e 2010. Comment expliquer le choix des actionnaires de LibĂ©ration de dĂ©baucher l’animateur-journaliste d’Europe 1 ?

La rĂ©ponse Ă  ces questions rĂ©side sans doute dans le « personnage » que nous avons Ă©voquĂ© ci-dessus. En effet, ce n’est pas dans l’expĂ©rience de Nicolas Demorand de direction d’une Ă©quipe rĂ©dactionnelle ou dans sa maĂ®trise des rouages de la presse Ă©crite qu’il faut chercher la raison du choix des actionnaires de LibĂ©. Il semble donc que ces derniers aient privilĂ©giĂ© ici l’achat d’une griffe, de la « marque Demorand » qui, comme le disent les spĂ©cialistes de la communication, dispose d’une « vraie surface mĂ©diatique ».

Or, du point de vue de Demorand lui-mĂŞme, cette proposition constituait une aubaine au moment oĂą sa notoriĂ©tĂ©, construite Ă  France Culture et France Inter, Ă©tait mise Ă  mal du fait d’audiences en forte baisse sur Europe 1. « La dĂ©ception est rude [… pour] la tranche 18-20 heures, animĂ©e depuis septembre par Nicolas Demorand », pouvait-on lire sur le site de La Tribune, le 18 janvier 2011. « Animateur vedette de France Inter jusqu’Ă  l’Ă©tĂ© dernier, il a Ă©tĂ© dĂ©bauchĂ© par l’ancien prĂ©sident d’Europe Alexandre Bompard. En fin de journĂ©e, l’audience s’effondre de 20 %, soit une perte de 250.000 auditeurs. » (pour les mois de novembre et dĂ©cembre). Une « marque » dĂ©posĂ©e sur l’antenne de France Inter ne peut ĂŞtre apposĂ©e sans dommages au sein d’une radio dont l’auditoire se distingue sensiblement – par ses caractĂ©ristiques socioculturelles, ses options politiques et ses « attentes » – de celui de la radio publique. La « marque » serait-elle dĂ©sormais dĂ©griffĂ©e ? LibĂ©ration, journal dont Laurent Joffrin prĂ©tendait, faire, avec le succès que l’on devine, « la maison commune de la gauche » [4], permettra peut-ĂŞtre Ă  Demorand de se refaire une virginitĂ© d’« impertinent » lettrĂ©, sous le patronage Ă©clairĂ© d’un Rothschild qui a, semble-t-il, beaucoup poussĂ© pour l’attirer.

Docteur Demorand et Mister Demorandini seront donc chargĂ©s de porter sur leurs robustes Ă©chines la « marque LibĂ© », et ce dans toutes les Ă©missions radiophoniques et tĂ©lĂ©visuelles oĂą ils ne manqueront sans doute pas d’être invitĂ©s, pour animer les dĂ©bats « vraiment faux » entre comparses dont parlait Pierre Bourdieu dans Sur la tĂ©lĂ©vision. On n’est jamais trop nombreux pour une telle besogne, et nul doute que la double personnalitĂ© du bateleur-journaliste y fera merveille. PlutĂ´t que de renforcer l’information internationale en Ă©tablissant (ou plutĂ´t en rĂ©tablissant) des correspondants dans les pays Ă©trangers, plutĂ´t que d’accorder des moyens financiers permettant l’affirmation Ă  LibĂ©ration d’un journalisme d’enquĂŞte, l’actionnaire Édouard de Rothschild a ainsi trouvĂ© urgent de s’attacher, lors du « mercato » hivernal, les services d’un Ă©ditocrate en devenir. Il est vrai que ce dernier dit avoir reçu de l’actionnaire l’engagement de pouvoir recruter de nouveaux journalistes. Promesse dont on pourra juger, d’ici quelques mois, si elle a Ă©tĂ© suivie d’effets et si le transfert de Demorand aura permis de compenser le dĂ©part de cet autre enchanteur de la gauche : Laurent Joffrin.


Henri Maler et Ugo Palheta


Post-scriptum (8 fĂ©vrier) : Nicolas Demorand a Ă©tĂ© Ă©lu au poste de co-directeur de la rĂ©daction de LibĂ©ration, hier lundi 7 fĂ©vrier. Lors d’un vote auquel ont participĂ© 81,1 % des salariĂ©s du journal, 56,7 % de ces derniers ont approuvĂ© cette nomination. Si l’on tient compte de l’abstention, ce sont donc seulement 46 % des membres de l’Ă©quipe rĂ©dactionnelle qui ont validĂ© la dĂ©cision des actionnaires de LibĂ©.


« Bonus »

– Les questions posĂ©es par Nicolas Demorand Ă  Jean-Luc MĂ©lenchon sur France 5



transcription réalisée par Amir Si-Larbi et Gilles Labrousse.

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