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Temps de parole : les angoisses de Nicolas Demorand, des démocrates du PS et des caniches du CSA

par Henri Maler,

Les chiffres du CSA le montrent : le temps de parole est confisqué (lire ici même « La politique et le pluralisme à la télévision à l’épreuve des chiffres du CSA »). Mais le CSA réfléchit… (lire ici même « Salon de la télé : CSA cherche pluralisme, les yeux bandés »).

Et pendant ce temps, Sarkozy est omniprésent dans les médias.

Tant que le sujet est « porteur », ne comptez pas sur les responsables éditoriaux pour qu’ils renoncent à agir en chargés de communication de la Présidence. Ne comptez pas davantage sur le CSA pour qu’il modifie ses règles de distribution du temps de parole… Et ne comptez pas non plus sur Nicolas Demorand pour qu’il mène trop loin sa contestation d’un pluralisme mutilé, que le PS entend corriger, mais pas trop.

Les angoisses de Nicolas Demorand

Sauf omission de notre part, Nicolas Demorand ne s’était jamais ému publiquement des règles qui président à la distribution des temps de parole dans les médias audiovisuels. Ainsi, on ne l’avait pas entendu protester avant (ou même après…) le référendum de 2005 quand il animait « Les matins de France Culture » au cours desquels les chroniqueurs de la station étaient tous ouvertement favorables au Traité constitutionnel européen [1].

Que s’est-il donc passé pour que, subitement, l’animateur du « 7-10 » de France Inter décide d’affronter (le 27 septembre 2007) Henri Guaino, conseiller « spécial » de Nicolas Sarkozy, sur ce sujet ?

- Voici ce que l’on a pu entendre ce matin-là :

http://www.acrimed.org/IMG/mp3/guaino_inter_sept_dix_270907.mp3


Format mp3 - Durée : 2’ 05" - Téléchargeable ici

- Et voici la transcription (qui se passe de commentaires) :

- Nicolas Demorand : - « …Ça fait en tout cas à peu près 8, 9 minutes qu’on parle Henri Guaino et ce temps de parole n’est pas décompté par le CSA, le parti socialiste s’en indigne. »
- Henri Guaino : - « Je ne comprends pas du tout ce que ça veut dire… »
- Nicolas Demorand : - « Et demande que les interventions et du président et de ses proches conseillers, qui interviennent maintenant dans les médias largement, soient respectées… » [Tentative d’interruption de la part de Guaino]
- Henri Guaino : - « Alors, je vous rappelle d’abord que nous ne sommes pas en campagne électorale avec un décompte extrêmement précis… »
- Nicolas Demorand : - « Oui, mais il y a une règle des trois tiers… »
- Henri Guaino : - « Mais il y a une règle qui s’applique à tout le monde - des trois tiers. Je pense... »
- Nicolas Demorand : - « Mais vous vous êtes dans quoi ? »
- Henri Guaino : - « Dans le tiers du gouvernement voilà je pense que…euh… »
- Nicolas Demorand : - « Mais vous vous un collaborateur comme on dit du Président de la République »
- Henri Guaino : - « Et alors et alors je pense que France Inter applique cette règle. »
- Nicolas Demorand : - « Ah, ben ça oui. »
- Henri Guaino : - « Comme toutes les autres radios, comme tous les autres médias donc je ne vois pas où est le problème. » [En partie couvert par Demorand]
- Nicolas Demorand : - « Mais est-ce qu’il ne faut pas revoir la règle ? »
- Henri Guaino : - « Vous voulez dire qu’il faudrait quatre quarts un quart pour les collaborateurs, mais pour quelles raisons, pour quelles raisons ?… »
- Nicolas Demorand : - « Parce qu’il y a omniprésence, il y a beaucoup d’interventions et beaucoup plus… »
- Henri Guaino : - « Mais un tiers, un tiers vous le dites vous-même… » [inaudible].
- Nicolas Demorand : - « Mais avant on n’entendait pas parler les conseillers, Henri Guaino et ni le secrétaire général de l’Elysée… »
- Henri Guaino : - « Et alors, et alors… voilà maintenant. »
- Nicolas Demorand : - « Ça fait un peu plus de temps de parole en plus. »
- Henri Guaino : - « Ça ne fait pas plus de temps de parole vous êtes dans le tiers du gouvernement… »
- Nicolas Demorand : - « Ah ben oui, quand les conseillers parlent le gouvernement parle moins… »
- Henri Guaino : - « C’est ce que vous faites, non ? »
- Nicolas Demorand : - « C’est la question que je vous pose. »
- Henri Guaino : - « C’est ce que vous faites vous le mettez dans le tiers du gouvernement, voilà, dont acte. »
- Nicolas Demorand : - « Donc vous faites partie du gouvernement, voilà. C’est la règle. »
- Henri Guaino : - « Je fais partie d’un ensemble que vous appelez gouvernement. Je vous rappelle que vous mettez le Président de la République dans le gouvernement et que jusqu’à nouvel ordre, il ne fait pas partie du gouvernement… »
- Nicolas Demorand : - « Donc il y a quand même un problème. »
- Henri Guaino : - « Non, il n’y a pas de problème.
- Nicolas Demorand : - « Dénégation… »
- Henri Guaino : - «  Non, il n’y a aucun problème, c’est la démocratie voilà. Je veux dire quand un préfet parle vous le mettez dans quoi, quand le directeur d’une administration s’exprime vous le mettez dans quoi ? Bon c’est exactement la même chose, voilà je suis un collaborateur du Président. Le Président a autorisé ses collaborateurs à parler, ils parlent. Si vous m’invitez, je viens, si vous ne m’invitez pas, je ne viens pas. Voilà, on n’est pas dans une dictature où on oblige les médias à donner la parole à tous ceux qui veulent parler. Mais je m’exprime, il n’y a aucun problème. Ça s’appelle la démocratie. »
- Nicolas Demorand : - « Bon, on va vérifier les textes du CSA quand même. »
- Henri Guaino : - « Mais non, c’est votre pratique qu’il faut vérifier, est-ce que oui ou non ?… » [Interruption brusque]
- Nicolas Demorand : - « Ah ben alors le gouvernement va nous dire ce qu’il faut faire dans ces cas là ! »
- Henri Guaino : - « Si vous appliquez la règle des trois tiers, vous l’appliquez alors il n’y a pas de problème. ».
- Nicolas Demorand : - « À tout de suite… »

Selon le conseiller très spécial de Nicolas Sarkozy, « Il n’y a pas de problème ». Évidemment. Mais la folle audace de Nicolas Demorand ne l’amène quand même pas à contester la « règle des trois tiers » elle-même. Son impertinence a des limites. De sérieuses limites.

Les démocrates du Parti socialiste

Le PS, lui, s’est récemment et soudainement ému des conséquences de cette même « règle des trois tiers ». Il s’est ainsi adressé au CSA pour que le temps de parole du Président de la République figure au décompte du temps de parole dévolu au gouvernement. Le 24 septembre, dans une lettre à Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, et Didier Mathus, député (PS) de Saône-et-Loire soulignent que « L’évolution institutionnelle voulue et revendiquée par M. Sarkozy, "un président qui gouverne" selon ses propres termes, rend sans objet la règle précédente, dite des trois tiers (1/3 gouvernement, 1/3 majorité, 1/3 opposition) ». Pour Hollande et Mathus : « Le temps d’exposition médiatique du président doit désormais être pris en compte au même titre que celui du gouvernement  » [2]. Fort bien. Mais, le PS non plus n’a pas remis en cause la « règle des trois tiers ». Son audace a des limites. De séreuses limites…

Laurent Fabius a même proposé, que, une fois amendée en ce qui concerne le temps de parole du Président de la République, elle soit constitutionalisée. En effet, selon Le nouvelobs.com (30 septembre 2007), lors d’une réunion tenue à Paris le 29 septembre 2007, l’ancien Premier ministre « a demandé que le temps de parole dans les médias audiovisuels du président de la république et de ses collaborateurs soit inclus dans la période de temps dévolue aux membres du gouvernement, et que cela soit inscrit dans la Constitution ». Et surtout, toujours selon le nouvelobs.com, Fabius « a proposé qu’un article soit inclus dans la Constitution, qui au nom de "l’expression pluraliste", imposerait aux médias audiovisuels un équilibre en trois temps : "un tiers pour le président de la République, ses collaborateurs et les membres du gouvernement, un tiers pour la majorité parlementaire et un tiers pour l’opposition". »

Proposition à la fois saugrenue (constitutionnaliser les dispositions qui relèvent d’une « Autorité administrative indépendante »…) et scandaleuse si la règle ainsi constitutionnalisée réservait à la seule opposition parlementaire un temps de parole régulé.

La démocratie, dit-on, se juge au respect du droit des minorités. Qui nous dira en quoi il serait démocratique et « de gauche » d’appliquer au pluralisme audiovisuel les conséquences du scrutin majoritaire à deux tours ? Dans le livre qu’Acrimed a consacré au référendum de 2005, - Médias en campagne, nous écrivions :

« Nous vivons dans un étrange pays, où le scrutin majoritaire (qui écrase les différences et exclut les minorités) sert de modèle et de référence (alors que rien le justifie) pour calculer la répartition des temps de parole dans les médias audiovisuels entre les formations politiques. Où, de surcroît, une règle coutumière exige qu’en temps normal le gouvernement et la majorité du moment disposent des deux tiers de ce temps. Où le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) se pose en gardien d’une « tradition » (monarchique ?) selon laquelle les interventions du Président de la République ne doivent pas entrer dans la comptabilité. Où le même CSA invoque une impalpable « équité » qu’il évalue à sa convenance, en ne prenant en compte que la durée de la campagne officielle, en sous-traitant aux responsables des radios le soin de tenir la comptabilité, en omettant les prestations des chroniqueurs en tous genres. Bref, en couvrant du voile d’une expertise comptable illusoire l’expression médiatique d’une démocratie confisquée. »

Rien n’a changé depuis : non seulement le temps de parole du Président de la République n’est pas comptabilisé, mais c’est toujours le scrutin majoritaire qui sert de référence à la distribution des temps de parole, comme si le pluralisme audiovisuel devait être soumis à un mode de scrutin qui est précisément destiné à réduire l’expression des minorités.

Les caniches du CSA


Michel Boyon, l’insoupçonnable Président du CSA, a répondu à François Hollande :

- Que « le temps de parole du président de la République n’a jamais été pris en compte pour l’application des règles définies par les autorités successives de régulation de l’audiovisuel depuis 1982. » On ne change pas une tradition aussi bien établie…

- Que « Cette position a été jugée légale par le Conseil d’État dans une décision rendue le 13 mai 2005 » qui, précise la bafouille de Boyon, « s’est fondé sur le rôle qui, conformément à la tradition républicaine, est celui du chef de l’État dans l’organisation constitutionnelle des pouvoirs publics. » Or « Le Conseil supérieur de l’audiovisuel est, comme vous le savez, tenu de se conformer à la jurisprudence du Conseil d’Etat. » Par conséquent : « Tout changement de sa pratique serait contraire à cette jurisprudence, en l’état actuel de la Constitution. Si des modifications constitutionnelles intervenaient, la position du Conseil supérieur de l’audiovisuel serait susceptible d’évoluer. » Pour changer la tradition, il suffit de changer la Constitution…

Résumons : Le CSA [3] fait constitutionnellement partie de la garde rapprochée du Président de la République. Braves toutous… Rutilante démocratie…


Transcription de Marcel Cassoudebat - Ingénieur du son : Ricar.

 

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Notes

[2D’après « Le PS saisit le CSA sur le temps de parole », Le Monde du 28 septembre 2007.

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