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Sur RTL, « On refait le monde » contre les grèves

par Daniel Serre,

« On refait le monde », une émission de RTL animée par Pascale Clark à une heure de grande écoute (19h20-20h), réunit des « polémistes » autour de thèmes d’actualité. Parmi les habitués, à l’exception du communiste Claude Cabanes, rares sont ceux que l’on peut tenir pour des opposants farouches au libéralisme.

L’émission du 3 octobre dernier portait, entre autres thèmes, sur la journée de grève et de manifestations du lendemain. Parmi les « polémistes », ce jour-là, pas un seul n’était disposé, si peu que ce soit, à soutenir les grévistes. On assista donc à un feu d’artifice d’hostilité, où la rage le disputait au ridicule. Un chorus sans fausse note.

« Mardi noir » ? Les polémistes voient rouge...

Les commentaires sont généralement superflus : il suffit de citer longuement [1].

- Pascale Clark [lance le débat] : - « Les syndicats affirment espérer plus fort que les manifs du 10 mars dernier qui avaient envoyé 1 million de personnes dans la rue, front syndical uni (...). Alors voilà c’est notre question ce soir, l’une de nos questions : ce « 4 octobre » est-il un mouvement comme un autre (sic) ou est-ce le début d’un grand mouvement social de mécontentement (...) ? Clara Dupont Monod (...), vous l’abordez comment ce mouvement de demain, ce mardi noir  ? ».

La disqualification est comprise dans cette désignation. Elle sera d’autant plus grande que l’ignorance des motifs du mouvement permet de le juger de haut.

- Clara Dupont-Monod (éditrice chez Denoël) : - « Ce mardi noir, moi je l’aborde comme une espèce de (...) rituel, c’est un peu comme la dinde de noël , quand faut y aller faut y aller. Je peux comprendre moi qu’on manifeste pour une question délimitée et assez circonscrite, par exemple la défense de l’école publique, l’insalubrité des logements, des choses qui a priori me touchent mais quand j’entends qu’on manifeste pour l’emploi ou pour la croissance c’est tellement vaste et tellement un peu flou [sic] que j’ai un peu de mal à y adhérer (...). Ce que j’ai envie de dire aux manifestants, c’est que si vous manifestez pour la croissance et le plein emploi, sachez que  : Un, Dominique de Villepin aussi, donc ça sert à rien de manifester [re-sic], et deux, ça me rappelle un peu moi un dessin de Sempé où on voit un petit bonhomme au milieu d‘un boulevard avec un panneau où il y a écrit « non » et puis il est tout seul et il marche comme ça . ».
- Anne-Sophie Mercier [journaliste à Arte au « forum des européens »] : - « Clara a pas tort, on a l’impression qu’on l’a vu dix fois. C’est le même mot d’ordre flou, alors il y avait la croissance, la défense du service public...  »
- Pascale Clark : - « La défense du pouvoir d’achat. »
- Anne-Sophie Mercier [d’un ton assez méprisant]  : - « Le pouvoir d’achat, contre la mort, contre l’hiver... »
- Pascale Clark [abondant dans le même sens, en toute impartialité] : - « Contre la maladie. »
- Anne-Sophie Mercier : - « Contre la maladie d’accord... Même contexte salarial depuis quelques années, un contexte salarial strict, aussi bien pour le public que pour le privé, une même faiblesse du pouvoir politique qui a moitié peur, qui a pas coupé dans les effectifs de la fonction publique comme il s’y était engagé , faut-il le faire ou pas le faire.  »
- Pascale Clark [l’interrompant] : - « Moins usé que sous Raffarin. »
- Anne-Sophie Mercier : - « Oui, mais déjà assez faiblard (...) »

Cette complainte sur la prétendue « faiblesse d’un gouvernement qui n’aurait pas les moyens d’étancher la soif de contre-réformes de nos joyeux drilles, n’est pas le point final du récital de propos méprisants pour les grévistes et manifestants... Car c’est au tour de Ted Stanger, un écrivain américain qui vit en France et joue, en libéral grand teint, le rôle de l’observateur sarcastique, d’intervenir.

- Ted Stanger : - « (...) Pour moi c’est l’occasion dans la vie d’un Français [dit-il, en parlant du jour de grèves et de manifestations] de réfléchir un petit peu quand même et il paraît que les Français ont besoin de réfléchir sans travailler parce qu’ils sont tellement pris par le travail qu’ils ont pas le temps de penser où va le pays (...). Je constate qu’aucun homme de droite ne peut guider ce pays face à des syndicats qui peuvent mobiliser beaucoup de monde et qui peuvent arrêter le pays . (...) La gauche peut encore, s’il existe une gauche réformatrice qui peut travailler avec les syndicats, mais la droite est toujours handicapée par le syndrome Juppé de 95. »
- Clara Dupont Monod : - « (...) Les syndicats aujourd’hui sont quand même une force principalement d’opposition beaucoup plus que de proposition. Les syndicats sont extrêmement affaiblis et du coup la réforme des retraites en 2003 s’est faite sous leur nez (...) ; le fameux CNE ils étaient pas d’accord : les pouvoirs politiques n’ont même pas consulté les syndicats et du coup dans leur côté un peu belliqueux d’appel à la grève, moi j’ai le sentiment d’assister à une espèce d’épreuve de force où il s’agit plus d’imposer un prétendu pouvoir qu’ils auraient encore. » (...)

Après cette séquence de déplorations et de sarcasmes en tous genres, vient alors le moment de parler, malgré tout, des sondages.

Sondages à reprendre

Alors qu’habituellement, ceux-ci ne font l’objet d’aucune contestation, cette fois Pascale Clark multiplie les précautions et la tempête « critique » fait rage.

- Pascale Clark : - « Il y a quand même un argument que vous semblez mettre de côté, bon ce sont des sondages (sic), alors bon, on peut les prendre pour argent comptant ou pas , mais enfin ce sondage indique que ce mouvement est très populaire. 74% l’approuvent enquête CSA pour l’Huma et, à l’instant, dans Les Echos, toujours BVA (sic), plus de 72 %, alors... »
- Ted Stanger : - « Parce que ça tombe dans le politiquement correct ! » [ ???]
- Géraldine Muhlmann ou Clara Dupont Monod [en colère]  : - « Mais qu’est ce que c’est que ces sondages, c’est quoi ces sondages ? »
- Ted Stanger : - « Il est interdit quand on est français d’être contre le droit de grève. » ( !!!)
- Pascale Clark, calmant les ardeurs (...) - « Ça me paraît plus massif que d’ordinaire mais bon... »
- Géraldine Muhlmann ou Clara Dupont Monod : - « Pascale, j’ai pas vu le contenu de ces sondages mais si les questions posées c’est « est-ce que vous êtes mécontents ? », ils vont avoir un « oui » à 90 %. »
- Pascale Clark : « Ça porte [elle parle des sondages] sur le mouvement de demain. »

Professeure de sciences politiques et chroniqueuse au « Bateau-livres » de France 5, Géraldine Mulhmann, philosophe du journalisme adulée pour son conformisme érudit [2] , est aussi philosophe des mouvements sociaux. La preuve...

- Géraldine Muhlmann : - « Mais je sais bien, j’ai pas fait l’enquête non plus, c’est difficile de critiquer les sondages lorsqu’on n’a pas fait l’enquête mais l’impression que j’ai quand même c’est que, certes, beaucoup de gens sont mécontents, certes, ne sont pas très loin d’aller dans la rue , mais je crois aussi qu’ils ne se reconnaissent pas dans des mots d’ordre de syndicats qu’ils considèrent comme peu représentatifs de leur problème, assez corporatistes dans la manière de penser les problèmes et je crois que l’usage routinier du droit de grève en permanence où encore une fois on ne va pas pouvoir circuler ou aller au boulot ou encore une fois les gens qui souffrent socialement vont encore se faire avoir demain, sont obligés d’organiser leur journée de travail, faire garder leurs gosses, enfin c’est compliqué pour les gens un jour de grève. Une fois de plus, je crois que les gens sont irrités par les syndicats qui organisent ça. Ils ont l’impression que c’est pas pour eux qu’on fait cette grève demain, ça ne veut pas dire que sur le fond, un mouvement social ILS soient contre, ça veut dire que la manière dont c’est fait je pense pas qu’ ils s’y reconnaissent tant que ça. »

Au nom de l’enquête (qu’elle n’a pas faite), notre philosophe critique les sondages... en leur opposant ce qu’elle croit et en faisant parler des « gens » qui, curieusement, accréditent ses croyances. Si c’est pas de la philosophie, ça !

Et Anne-Sophie Mercier, hargneuse, surenchérit en mettant sur le compte de la schizophrénie des salariés l’opposition entre ses souhaits et la réalité.

Anne-Sophie Mercier : - « Eh bien, c’est un grand mystère, il y a une vraie schizophrénie des salariés du privé en France. Ces grèves les exaspèrent et à chaque fois pour eux c’est une espèce de grève par procuration qu’ils soutiennent. Ils peuvent pas faire grève, leur boite est pas forcément en bonne santé, ils ont pas envie d’être licenciés ou d’être mis sur la touche, ils peuvent pas faire grève mais la grève par procuration depuis Juppé, ça fait 10 ans qu’on voit ça ! »

Service minimum, chorus maximum

Après une longue « page de publicité », Pascale introduit la deuxième partie de l’émission, consacrée au « service minimum » : un sujet tellement consensuel parmi les chroniqueurs et éditorialistes que Pascal Clark le présente ainsi :

- Pascale Clark : - « (...) En marge des cortèges de demain , la traditionnelle question (sic) : faut-il une loi imposant le service minimum dans les transports ? Deux acteurs (sic) se sont exprimés là-dessus sur RTL, Bernard Thibaut de la CGT au Grand Jury RTL le Figaro et Nicolas Sarkozy ce matin, toujours sur RTL, du coup ils se répondent , on commence par Sarkozy ».

Le montage sonore de deux extraits issus de deux émissions différentes est si habile que l’auditeur a l’impression d’assister à un dialogue.
- Nicolas Sarkozy : - « Je considère que le service minimum est la contrepartie du service public, j’ai du mal à voir un argument qui pourrait justifier qu’on ne le fasse pas. »
- Bernard Thibaut : - « Eh bien que la majorité actuelle le fasse immédiatement, ça nous promet des beaux jours !  »

- Pascale Clark : - « Voilà Sarko, Thibaut, dans le bateau du service minimum (sic). Intention , et puis menaces , Ted, vous en dites quoi ?  »
- Ted Stanger : « Je pense qu’ on s’y prend très mal. Je suis en principe pour une loi parce que la France étant un pays assez rebelle, assez contestataire, a besoin d’une certaine discipline. » (...)
- Pascale Clark : - « Clara, vous en dites quoi ? Est ce qu’il faut une loi pour le service minimum ? ON en parle à chaque fois, à chaque fois ça ressort et finalement ça n’est jamais...  »
- Clara Dupont-Monod : (...) « Là où je partage le point de vue de Ted, c’est qu’il y a quelque chose de très infantile dans le comportement de la France [la France ?] (...) En France c’est quand même le principe de : on descend tous , on râle [elle insiste sur le mot] et ensuite seulement on veut bien discuter et donc je trouve qu’il y a que chose d’assez infantile, oui, de la part de la France vis-à-vis du service public et moi je serais pour une loi. J’vois pas pourquoi, après c’est la fameuse prise d’otages, mais j’vois pas pourquoi on serait nous immobilisés. Il y a une espèce de prise d’otages qui moi me met mal à l‘aise, tant pis si c’est réac et un peu poujado [sic] mais moi cette prise d’otages me met très mal à l’aise. »

Ah oui la fameuse prise d’otages, « on » avait oublié... Remarquons une autre variante du « On » ou du « les gens pensent que » : le « Nous » (un peu moins lâche, il faut bien l’avouer).

Anne-Sophie Mercier, elle, s‘attaque au gouvernement. Ce n’est pourtant pas pour lui reprocher sa politique sociale mais pour déplorer... qu’il écoute les manifestants.

- Anne-Sophie Mercier : « - Oui, moi ce qui m’amuse c’est que... Évidemment ON est tous pour une loi parce que ça ne marche pas, la régulation ne marche pas, le dialogue ne marche pas. On est tous plus ou moins pour une loi, simplement il n’y a aucune chance qu’elle voit le jour dans les 18 mois. On est à 16 mois d’une élection présidentielle, Bernard Thibaut commence déjà à agiter la menace (...). Donc quand il y aura tous les syndicats de toute la fonction publique qui vont descendre dans la rue pour empêcher le service minimum, le pouvoir public (sic) va reculer, comme c’est l’habitude depuis déjà quelques années (...) Cette classe politique a un problème avec la rue, ON a peur de la rue, ON a peur de l’affronter , y compris dans un dialogue un peu dur ou un peu carré donc moi je crois qu’il n’y aura vraiment pas de loi. » (...)
- Ted Stanger : « A partir de 2007, il pourrait y avoir une loi. » (...)
- Clara Dupont-Monod : - « Après l’élection présidentielle, en profitant d’un état de grâce hypothétique, très vite . »

Intervient à ce moment-là la philosophe du journalisme :
- Géraldine Muhlmann : « Je trouve que le fait même qu’on parle d’une loi [on = Nicolas Sarkozy ?] et que quelqu’un qui dirige un des plus grands syndicats de ce pays réponde par la menace montre où en sont les syndicats. (...) »

Puis Géraldine Muhlmann se lance dans une tirade émouvante dans laquelle elle explique que les syndicats ne parlent jamais des usagers dans leurs revendications ! Sans doute n’a-t-elle pas eu le temps, au cours de ses longues années d’études, de lire le moindre tract syndical. Et elle poursuit sur sa lancée :

- Géraldine Muhlmann : - « Le fait qu’on parle d’une loi, ça prouve qu’on est complètement bloqué et que les syndicats sont dans une perte de crédibilité mais... mais ...absolue. » (...)
- Clara Dupont-Monod : « (...) Les sondages dont Pascale parlait tout à l’heure montrait qu’il y avait un regain de sympathie par rapport à il y a un an vis a vis des syndicats... »
- Géraldine Muhlmann [énervée et coupant la parole à Clara Dupont Monod]  : - « Ils devraient faire ça tout seul, d’eux-mêmes, ils devraient poser les exigences du service minimum avant toute loi, c’est un échec pour eux !  »
- Clara Dupont-Monod : - « Bien sûr mais...  »
- Clara Dupont-Monod : - « Bien sûr mais [pendant quelques fractions de secondes on s’attend à entendre une voix discordante], là ou je suis d’accord avec Géraldine, c’est exactement ce qu’elle dit : ils sont tout le temps en train de défendre le cas particulier . Or ça, c’est précisément de l’anti-service public. »
- Géraldine Muhlmann : - « Ils sont en train de plomber le droit de grève, c’est quand même un très bel outil social et à force de le routiniser (sic), de le ritualiser, d’en faire une espèce de truc de droit. (...) C’est pas à eux, c’est aux gens le droit de grève ! (...) »

Où l’on apprend que les grévistes du 4 octobre n’étaient sans doute pas des « gens »... Il ne reste plus alors qu’à conseiller les gouvernants. Dans le rôle du stratège, Ted Stanger qui propose - démocratiquement - de prendre l’adversaire par surprise.

- Ted Stanger : - « Mais en parlant du service minimum, on a toujours parlé de l’imposer aux syndicats et c’est là que l’on se trompe je pense.  »
- Pascale Clark  : - « Il faut négocier vous dites ? »
- Ted Stanger : - « Il faut négocier, il faut leur proposer quelque chose, je ne sais pas exactement quoi, en attendant le bon moment par exemple après 2007 . »
- Anne-Sophie Mercier : - « Moi je crois que la négociation est malheureusement impossible parce qu’en France la culture de la grève est très particulière. La grève, c’est pas un constat d’échec, c’est pas ce qui vient quand on a tout essayé, un peu la mort dans l’âme parce que tout le monde est un peu perdant, c’est la première chose » (...)
- Pascale Clark : - « C’est le réflexe ? »
- Anne-Sophie Mercier : - « C’est le réflexe ! » (...)

Des « réflexes » de nos choristes unanimes, on ne saura rien, venant d’eux. Mais il suffisait de les écouter pour entendre à quel point ces réflexes sont des réflexes conditionnés... par le pluralisme, évidemment.

Daniel Serre

 

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Notes

[1Tous les passages en gras sont soulignés par nous.

[2Lus comme une contestation du caractère prétendument anti-démocratique de la critique des médias que nous partageons, ses livres, parus ces dernières années, - et notamment Du journalisme en démocratie- ont été encensés comme des sommets de la pensée critique par les défenseurs de l’ordre médiatique existant. Lire ici-même : « Le Monde contre « les critiques antimédias », antidémocrates et antisémites » et « Philippe Corcuff, critique « intelligent » de la critique des médias  ». (note d’Acrimed)

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