C’est dans l’air du temps : le commentateur prime sur le reporter, l’opinion sur le fait et l’information instantanĂ©e a pris le dessus sur l’analyse. Une vidĂ©o (non certifiĂ©e), une anecdote (non confirmĂ©e) ou une dĂ©claration (non vĂ©rifiĂ©e) peuvent rapidement occuper les mĂ©dias une demi-journĂ©e – faisant ainsi le « buzz » – avant de s’effondrer, au soleil couchant. La vraie nouvelle du matin se rĂ©vèle souvent fausse le soir, comme le confirme le dĂ©sormais cĂ©lèbre dicton de Christophe Barbier : « La vĂ©ritĂ© de 6h50 n’est pas celle de midi ».
Un exemple parmi d’autres.
Le 19 janvier 2020, dans l’émission « Le duel » diffusĂ©e sur LCI, Daniel Cohn-Bendit et Luc Ferry s’ébrouent avec tendresse. D’accord sur (presque) tout, ils n’hĂ©sitent pas Ă tomber dans la surenchère pour contester les mobilisations sociales, minimiser les violences policières et encourager Emmanuel Macron dans ses rĂ©formes. Et ce que LCI fait chaque semaine, en Ă©rigeant deux commentateurs/hommes politiques au rang d’éditorialistes.
Dans l’une de ses saillies, celui qui était aux côtés de ceux qui jetaient des pavés sur les CRS en 1968 s’emporte :
Clermont-Ferrand. Les vĹ“ux du candidat de La RĂ©publique en marche. Ils font les vĹ“ux et lancent leur campagne Ă©lectorale. Une cinquantaine ou une quarantaine de militants : LFI, la CGT… et la candidate LFI attaquent le siège, cassent les vitres, commencent Ă cogner ceux qui sont dedans, c’est ça le problème.
Pourtant, l’histoire ne s’est pas passée comme cela. Il aurait fallu que Cohn-Bendit prenne un peu de temps pour lire la presse locale (La Montagne) présente au moment des faits :
Ce samedi, Ă Clermont-Ferrand, une soixantaine de manifestants […] ont tentĂ© de s’inviter Ă la cĂ©rĂ©monie des vĹ“ux du candidat « La RĂ©publique en Marche » (LREM) aux prochaines Ă©lections municipales clermontoises, Eric Faidy. Mais ils n’ont pu pĂ©nĂ©trer dans son local de campagne, situĂ© 2 place Gaillard, dont l’accès Ă©tait barrĂ© par un cordon d’une douzaine de policiers. […]
Les manifestants ont dĂ©ployĂ© plusieurs banderoles devant la permanence de campagne d’Eric Faidy, avant de tenter, vers 11 h 30, de pĂ©nĂ©trer de force dans le local. Les policiers se sont aussitĂ´t interposĂ©s. Après quelques minutes de tension et de brèves bousculades, le calme est rapidement revenu. […]
Quelques Ĺ“ufs ont ensuite Ă©tĂ© lancĂ©s en direction de la permanence, tandis que les participants Ă la cĂ©rĂ©monie des vĹ“ux d’Eric Faidy qui quittaient les lieux Ă©taient systĂ©matiquement huĂ©s par les manifestants.
Il n’y a pas eu d’« attaque ». Pas de « vitres cassĂ©es ». Et encore moins de personnes qui ont Ă©tĂ© « cognĂ©es ».
Puis le 19 janvier au soir, quelques heures après l’intervention de Cohn-Bendit, le site de La Montagne rĂ©agit : « Force est de constater que nous sommes loin des agressions physiques imputĂ©es aux militants LFI et de la CGT par Daniel Cohn-Bendit. Le 16 janvier, lors d’une manifestation contre la rĂ©forme des retraites, les vitres de la permanence du candidat avait [sic] Ă©galement Ă©tĂ© recouvertes de nombreux autocollants syndicaux, mais une nouvelle fois, aucune vitre n’avait Ă©tĂ© brisĂ©e. »
Le lendemain matin, l’ex-dĂ©putĂ© europĂ©en reprend la parole Ă ce sujet dans l’Ă©mission « Audrey and Co. » Ă©galement sur LCI. Certainement Ă la demande de la chaĂ®ne, il va faire un rectificatif – comme l’a demandĂ© la candidate LFI, Marianne Maximi, directement mise en cause par Daniel Cohn-Bendit (« LFI, la CGT… et la candidate LFI attaquent le siège »)… En fait non. Il rĂ©cidive avec un deuxième coup de matraque :
Prenez l’exemple à Clermont-Ferrand : le groupe La République en marche veut faire ses vœux et lance la campagne municipale. Il y a une quarantaine de personnes : dont certains Insoumis, CGT, cheminots, je sais pas, Gilets jaunes et tout ça… qui cassent, qui rentrent, qui veulent les empêcher de faire leurs vœux.
« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » doit penser Daniel Cohn-Bendit, mais cette histoire n’est pas anecdotique. On se rappelle les emballements mĂ©diatiques autour de « l’intrusion » de gilets jaunes dans l’hĂ´pital de la PitiĂ©-SalpĂŞtrière ou du dĂ©lire journalistique au moment de la prĂ©tendue arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès. Chaque jour compte dĂ©sormais son lot de fausses nouvelles. Fake-news et idĂ©es reçues seraient-elles les deux mamelles des mĂ©dias modernes ?
Mathias Reymond