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Stromae sur TF1 : « Polémique du spectacle » ou « spectacle de la polémique » ?

par Nils Solari,

Nous publions la rubrique « Brouillon de culture », parue dans le Médiacritiques n°42.

Tonnerre dans les médias ! Le 9 janvier 2022, interviewé sur TF1 par Anne-Claire Coudray, le chanteur Stromae a transformé la fin de l’entretien en spectacle, en interprétant un extrait de « L’Enfer » – titre où il évoque sa dépression et ses pensées suicidaires – en guise de réponse à la dernière question de la journaliste. Amplement commenté sur les réseaux sociaux, décrit par certains médias comme « moment de télé », « coup de génie », « magistral », ou « presque un moment de cinéma », l’événement a permis une nouvelle séquence de remplissage à peu de frais, propulsant les journalistes dans les « coulisses » de TF1 pour que son directeur de l’information puisse « réagir à la polémique » (Pure Medias, 13/01) ou afin de dévoiler « les secrets de la préparation et du tournage de ce moment de télé » (20 Minutes, 10/01)...

Dans ce tohu-bohu digne de la couverture des plus grands « débats » télévisés, il s’est trouvé quelques journalistes pour s’indigner, subitement soucieux de préserver « une vielle chose tenace » : la déontologie.

« Mise en lumière de la santé mentale ou atteinte à la déontologie journalistique ? », s’interroge Le Monde (11/01). Le quotidien vespéral relève un « mélange des genres entre journalisme et promotion musicale qui interroge depuis beaucoup de nos confrères », voire une « “surprise” – qui n’avait donc rien de spontané ». Ah bon ? Pour le chroniqueur Gilles Verdez, « ce chanteur (...) a pris en otage un des plus grands JT regardé par des millions de gens (...) ! Ça n’avait rien de sincère. Ça paraissait fake. (...) C’est une honte ! » ( « Touche pas à mon poste », C8, 11/01)

On monte d’un cran chez Libération (10/01) : pour Olivier Lamm, ce n’est ni plus ni moins une « ligne rouge » qui a été franchie par la rédaction de TF1, celle qui consiste « à accepter le détournement de son sommaire au profit d’une opération marketing instrumentalisant ouvertement l’émission, altérant par là jusqu’à l’essence éditoriale de son programme et le sens profond de ses images. » Avouant tout de même son « admiration » pour ce « dispositif (...) simple comme bonjour », il fustige néanmoins « cette grosse flaque de storytelling autour de ses malheurs [parlant de Stromae, ndlr] et le vaste dispositif visant à l’exploiter ».

Le même jour dans L’Obs, Sophie Delassein et Arnaud Gonzague clament eux aussi avoir été des plus « stupéfaits » et considèrent carrément que « le chanteur belge a brouillé ce qui reste de repères entre information et divertissement. » Les deux journalistes auraient été saisis (« d’une manière complètement imprévisible, aberrante ») par la fin de ce qu’ils reconnaissent tout d’abord comme « une interview plutôt ordinaire – quoique très, très révérencieuse– très “journal télévisé”, aux confins de l’exercice promotionnel, comme souvent. Mais bon. » Mais bon quoi... ? Non, c’est que... « au bout d’environ sept minutes, la machine déraille ». Car à l’image de Libération, pour eux aussi, une ligne a été franchie : « Nous sommes censés assister au 20 heures de TF1, présenté par une consœur dotée d’une carte de presse ». Et de conclure que « L’Enfer », la chanson interprétée par Stromae « traite du suicide (journalistique, pour nous) ». Un « suicide journalistique » ?

Olivier Lamm l’affirme : il sait bien que « les manigances promotionnelles dans les programmes d’information ne sont pas nouvelles ». Le directeur de l’information de TF1 lui emboîte le pas de manière assez opportune : « Au début des années 2000 sur le plateau du “13 Heures” de France 2, Rachid Arhab et Carole Gaessler lançaient un chanteur (Patrick Fiori, ndlr) qui a chanté en direct sur le plateau. Il y avait aussi une rubrique dans le “13 Heures” de France 2 quasiment tous les jours, “Les cinq dernières minutes”, qui se terminait par un mini concert dans le cadre du journal. C’était Élise Lucet ». De son côté, 20 Minutes ajoute d’autres exemples : « L’interview du personnage de BD Titeuf par Laurent Delahousse sur France 2 ou la venue du Marsupilami dans le “13 Heures” de TF1 au début des années 2010. » Citant Télérama, Le Monde, enfin, remarque que Stromae avait déjà finement préparé de précédentes apparitions comme « sur le plateau du Grand Journal de Canal+, en 2013, en se dédoublant à l’image, ou sur celui de Frédéric Taddeï sur France 3, dans Ce soir (ou jamais !), en déboulant au milieu des invités pour interpréter Formidable. »

Mais Olivier Lamm n’en démord pas, visiblement très remonté, pestant contre « l’expansion irrésistible de l’infotainment jusqu’aux contenus publi-rédactionnels à peine cachés [où] le public est soumis en permanence à des formats éditoriaux toujours plus flous, qui n’ont que très indirectement à voir avec du journalisme ». Les journalistes de L’Obs acquiescent, non sans emphase : « Tout est embrouillé, (...) Stromae a exaucé Guy Debord et sa “Société du spectacle” ». Et d’en remettre une couche, décrivant « une baffe magistrale adressée à tous ceux qui voudraient encore croire que la télévision peut être autre chose que l’espace aliénant d’un tout-divertissement ». Avant d’ajouter, solennels : « Il n’existe plus de distinction entre l’espace d’information, soumis à cette vieille chose tenace qu’on nomme la déontologie journalistique, et l’espace du clip. Plus de différence entre l’éthique pointilleuse, et le déroulement du spectacle. Plus de séparation entre le regard nécessairement distancié, et les impératifs du show-business. » Encore ? Oui. Et au moment de donner l’estocade, c’est un feu d’artifice : « Anne-Claire Coudray a donné raison à ceux qui, partout en Occident, défilent avec des pancartes : “Médias pourris ! Médias complices !” (...) Dimanche soir, à la fin du 20 heures de TF1, tous les poujadismes, tous les populismes, tous les complotismes se sont retrouvés au paradis. »

Qui fait le spectacle ?


Est-ce grave docteur ?


Si nous ne sommes pas devenus cyniques au point de relativiser l’infotainment et ses méfaits du point de vue de l’information, la virulence des propos interpelle, a fortiori quand on peine à leur trouver le moindre équivalent lors de mélanges des genres autrement plus problématiques, pratiqués à grande fréquence dans les grands médias.

D’abord, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la « société du spectacle » n’a malheureusement pas attendu Stromae pour se réaliser médiatiquement. Des talkshows taillés sur-mesure – à tel point qu’y sont « castés » les chroniqueurs pour satisfaire un panel de « personnages » – jusqu’aux magazines d’infotainment type « Quotidien », les frontières sont brouillées depuis longtemps. Quant au journalisme culturel, la disparition du genre au profit d’un journalisme de promotion – en particulier dans l’audiovisuel – semble avoir épuisé le mythe des interviews parfaitement désintéressées et décorrélées de toute actualité publicitaire [1]... Stromae aurait dû se conformer benoîtement au « format » de l’interview en apportant une réponse plus « classique » ? Le JT n’en aurait pas moins été un tremplin, et son agenda, collé en tout point au calendrier promotionnel d’un chanteur cherchant à vendre son nouveau disque... À moins de feindre la duperie, difficile, donc, d’être dupes : la ligne entre « information » et « promotion » est quasi systématiquement brouillée dans les émissions dites « culturelles ».

Quant à « l’interview » en général, on sait depuis Pierre Bourdieu que l’exercice est loin d’être des plus « neutres » [2]. Et si le travail journalistique emprunte aux méthodes des sciences sociales certains outils, il reste néanmoins sous l’effet de logiques et/ou de contraintes qui l’éloignent trop souvent de leur rigueur [3]. Les interviews, qui plus est télévisées, ne démentent pas cette assertion. En 2016, nous écrivions qu’elles « occupent une place centrale dans les programmes d’information des grands médias » et en cela « font figure de produit d’appel », en ce sens qu’elles sont « capables de “doper” l’audience d’un programme ».

Or, au répertoire de ce genre journalistique si particulier, bon nombre d’exemples démontrent que si « ligne rouge » il y a, elle a été franchie de longue date, et sur des aspects pour lesquels on attendrait davantage de rigueur (politique, économie, information sociale...). De l’interview bidonnée de Fidel Castro par PPDA aux dispositifs truqués de Jean-Pierre Elkabbach (auteur des questions... et des réponses [4]), en passant par les coups de cirage de Laurent Delahousse au chef de l’État, les tapis rouges de Léa Salamé pour Carlos Ghosn (« La malle... pas la malle ? »), sans oublier la « pastille » de communication récemment offerte à Marine Le Pen par France Inter, les « suicides journalistiques » sont légion...


***


Alors, beaucoup de bruit pour pas grand-chose ? La paille et la poutre ? Si les journalistes voulaient en tout cas mettre leur entre soi (et ses indignations sélectives) sous le feu des projecteurs, ils ne s’y seraient pas pris autrement ! Néanmoins, et maintenant passé ce nouveau « spectacle de la polémique », une (vraie) question reste en suspens : en matière de « spectacle », la pratique ordinaire du journalisme de cour et les interviews politiques déguisées en communication pourront-elles un jour déclencher pareilles foudres dans la profession ?


Nils Solari

 

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Notes

[2Lire « Comprendre », prologue à La Misère du Monde, Le Seuil, 1993.

[3Lire à ce propos « "Le journalisme, c’est pas du spectacle" : rencontre avec un repenti des chaînes info », La Revue des médias, 14 oct. 2020.

[4Lire « Elkabbach-Hortefeux : écoutez la connivence », Mediapart, 25 fév. 2020.

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