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Silence médiatique sur les élections professionnelles dans la fonction publique

par Denis Perais,

Du 29 novembre au 6 décembre, les près de de cinq millions deux cent mille agents des trois versants de la fonction publique [1] étaient appelés à renouveler leurs représentants dans les différentes instances du personnel. Après les faillites à répétition du traitement médiatique des élections professionnelles [2], nous avons voulu vérifier si le cru 2018 nous avait réservé une bonne surprise... Disons-le tout de suite, la réponse est non.

Un scrutin important…

Dès le 29 novembre, La Croix prévient que les élections professionnelles dans la fonction publique représentent un « scrutin à fort enjeu pour les centrales syndicales » ; une semaine plus tard, L’Humanité évoque également un scrutin « très important », tout comme BFMTV, dans la perspective « d’une délicate réforme de la fonction publique ».

Ces élections si « importantes » auraient pu représenter une belle occasion de donner enfin, dans les grands médias, de la visibilité aux conditions de travail des millions de salariés évoluant dans ces différents services et aux conditions d’accès offertes aux usagers. D’autant plus que le contexte s’y prêtait à merveille :

- Ce scrutin se déroulait en plein débat parlementaire sur le projet de loi de finances dont l’un des objets est de voter les crédits nécessaires au fonctionnement des administrations publiques ;

- Le gouvernement prévoit de déposer au Parlement dans le courant 2019 un projet de loi sur la fonction publique qualifié de « big bang » dans Les Échos comme dans L’Humanité ;

- en plein feuilleton des gilets jaunes, la question des services publics était d’actualité. Comme le rappelle Catherine Petillon sans sa chronique « La Bulle économique » le 15 décembre sur France Culture, l’« accès égal à des services publics de qualité » figure en bonne place parmi les revendications des gilets jaunes [3].


…rendu invisible

Entre le 1er novembre et le 6 décembre, date de clôture du scrutin, les recherches effectuées à partir des moteurs de recherche des sites internet des médias suivants, Arte, BFMTV, CNews, Franceinfo, France 2, France 3, France 5, LCI, M6, TF1, Europe 1, France Inter, Radio Classique, RMC, RTL, Sud Radio, La Croix, La Tribune, Le Figaro, L’Humanité, Le Monde, Le Parisien/Aujourd’hui en France, Les Échos, Libération, Challenges, L’Express, L’Obs, Le Journal du dimanche, Le Point, Marianne, Politis, Valeurs actuelles, Huffington Post, Mediapart et Slate, mettent en évidence un désintérêt total pour ce scrutin et ses enjeux.

Sur l’ensemble des médias examinés, nous relevons en tout et pour tout…neuf articles ou reportages, évoquant les enjeux, auxquels on peut en ajouter deux émanant du Figaro et du Parisien signalant les dysfonctionnements du système de vote électronique dans l’éducation nationale le 29 novembre :

- deux articles parus dans L’Humanité les 12 novembre et 6 décembre [4].

- un reportage d’une minute et cinquante et une secondes de France 3 Corse le 19 novembre.

- deux articles dans La Croix les 29 novembre et 30 novembre qui n’en font en réalité qu’un seul tant ils se ressemblent.

- un entretien avec Jean-Louis Arajol [5], publié par Marianne le 30 novembre, puis un article paru dans Le Monde le 1er décembre, limités au seul scrutin dans la police nationale. Le quotidien de « référence » avait également publié un article le 29 novembre.

- un article dans Les Échos le 6 décembre.

Bref, une couverture médiatique bien maigre…

Pour voir les médias sortir – un peu – de leur sommeil, il aura fallu attendre cinq jours après la clôture du scrutin. À partir d’une dépêche AFP du 11 décembre, certains évoquent notamment un aspect qui semble les enthousiasmer : « La CFDT devient le premier syndicat en France ».

Ce résultat réjouit aussi bien Dominique Seux sur France Inter qu’Axel de Tarlé sur Europe 1. Il est également célébré par l’éditorial du Monde. Tous saluent la « responsabilité » de la centrale dirigée par Laurent Berger, tout en fustigeant la CGT, forcément archaïque. Et restent cependant inquiets : et si cette « victoire » était insuffisante pour canaliser les gilets jaunes, que les médias de maintien de l’ordre s’échinent à faire rentrer chez eux ?

La matinale du 2 décembre d’Europe 1 illustre à merveille le désintérêt des médias pour les élections professionnelles. Ce jour-là, Hélène Jouan et ses comparses Nicolas Barré et Damien Fleurot reçoivent Laurent Berger lors du « Grand rendez-vous » dominical [6]. Durant les presque quarante-six minutes que dure l’entretien, aucune question sur les enjeux du scrutin n’est posée au secrétaire général de la CFDT.

Au-delà de cet entretien, la couverture des élections professionnelles dans les secteurs privé et public auraient été l’occasion d’aller à la rencontre des millions de salariés qui y travaillent. Dès lors, comment ne pas se souvenir du touchant acte de « contrition » de Laurent Guimier, vice PDG de la station (Europe 1), et de son conseiller Guy Birenbaum, le 14 décembre dans Les Échos, en plein milieu du « feuilleton » des gilets jaunes :

Les médias doivent profiter du moment historique actuel pour se réinvestir dans les missions qu’ils ont oubliées […] D’abord, écoutons et regardons. Quittons davantage nos bureaux et le commode « journalisme de commentaire » pour aller au-devant de nos concitoyens. Il ne doit plus exister de zone de non-média. Mais surtout, quand nous sommes venus, ne nous contentons plus d’un aller sans retour ! Restons assez longtemps pour comprendre et, surtout, revenons ! Car partir et ne plus revenir, c’est abandonner une deuxième fois.

Il semble que les nouvelles ambitions affichées par le PDG d’Europe 1 rencontrent les mêmes limites, visiblement encore infranchissables dans les grands médias, depuis dix ans que nous étudions le traitement médiatique des élections professionnelles...

Jusqu’à quand ?


Denis Pérais

 

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Notes

[1De l’État, Hospitalière et Territoriale.

[2Nous avions documenté, dans de précédents articles, le mauvais traitement médiatique des élections prud’hommales de 2008, des élections professionnelles dans les très petites entreprises (TPE) en 2012 et en 2016/2017 ou encore dans la fonction publique en 2014.

[3C’est aussi ce que note le reportage de « Soir 3 » diffusé le 5 décembre titré « "Gilets jaunes" : une colère nourrie par la suppression des services publics ».

[4Pour le quotidien fondé par Jean Jaurès, sa couverture minimaliste de ce scrutin tranche avec celle que nous avions saluée lors des élections TPE en 2016/2017.

[5Ancien secrétaire général du syndicat général de la police (SGP) et de la fédération autonome des syndicats de police (FASP), ancien conseiller municipal UMP de Paris et « admirateur » de Charles Pasqua, ancien membre des cabinets ministériels de Jean-Louis Borloo et Catherine Vautrin en 2004 et 2005, officier de liaison au Mali de 2007 à 2013, et fondateur de Police République et Citoyenneté (P.R.C.).

[6En partenariat avec Les Échos et CNews.

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