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Reworld Media, un groupe de presse contre le journalisme

MĂ©connu malgrĂ© le nombre important de publications papier et numĂ©riques qu’il contrĂ´le, le groupe Reworld Media a rĂ©cemment attirĂ© l’attention en entrant en nĂ©gociation avec le groupe italien Mondadori pour l’acquisition de ses magazines français tels que Grazia, Closer ou TĂ©lĂ©-Star. Ă€ cette occasion, le communiquĂ© d’une intersyndicale des salariĂ©s de Mondadori, ainsi qu’une enquĂŞte du Figaro sur les mĂ©thodes de Reworld Media, exposent des pratiques cohĂ©rentes avec les CV de ses dirigeants : rĂ©solument du cĂ´tĂ© du business et des annonceurs, oĂą articles et lecteurs ne sont que contenus (idĂ©alement sponsorisĂ©s) et cibles marketing.

Reworld Media, un groupe de presse français fondĂ© en 2012, n’est pas le plus connu. Il ne figure pas sur la carte « MĂ©dias français : qui possède quoi ? » que nous rĂ©alisons en partenariat avec Le Monde Diplomatique, parce qu’il ne contrĂ´le pas de mĂ©dia dit gĂ©nĂ©raliste, ni de mĂ©dia Ă  très large diffusion, mais essentiellement des magazines thĂ©matiques qu’il a rachetĂ©s notamment aux groupes Marie Claire et Axel Springer France en 2013, puis au groupe Lagardère en 2014 : le titre Marie France, des publications vendues aux caisses des supermarchĂ©s comme TĂ©lĂ© Magazine, Vie Pratique, Gourmand, etc., et d’autres titres et sites spĂ©cialisĂ©s comme Auto Moto, Maison & Travaux, Football365, etc.

Depuis sa crĂ©ation, Reworld mĂ©dia a Ă©galement rachetĂ© d’autres entitĂ©s, comme Tradedoubler (en 2016), une sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans le « marketing Ă  la performance », qui consiste, pour les annonceurs, Ă  ne rĂ©munĂ©rer le support publicitaire qu’en fonction des rĂ©sultats de la campagne publicitaire (une pratique rĂ©servĂ©e presque exclusivement aux publicitĂ©s en ligne). InterrogĂ© par le magazine CBNews [1] Ă  la suite de cette opĂ©ration financière, voilĂ  ce que dĂ©clarait Pascal Chevalier, le prĂ©sident et co-fondateur Reworld Media :

Cette acquisition se fait dans le cadre de notre stratĂ©gie digitale. Cela partait du constat que les groupes mĂ©dias ne sont pas forcĂ©ment Ă  100% propriĂ©taires du contenu [2]. L’on doit ĂŞtre capable d’agrĂ©ger les contenus des autres Ă  partir du moment oĂą cela correspond Ă  un objectif Ă©ditorial. Tradedoubler est un peu comme un outil qui va intĂ©grer plus de 200 000 "petits" sites internet très affinitaires, soit 50 millions de visiteurs par mois en Europe. C’est beaucoup plus gros que Reworld Media en termes d’audience. L’intĂ©rĂŞt est par exemple dans l’automobile, d’avoir la lĂ©gitimitĂ© de notre marque Auto- Moto et, nous allons Ă©galement pouvoir nous adresser aux gens qui aiment l’auto et la moto via des blogs, des petits sites internet ou une page Facebook.


Cette dĂ©claration est incomprĂ©hensible si l’on prend les termes « contenu » ou « s’adresser » au sens habituel pour un groupe de presse : des articles qui s’adressent Ă  des lecteurs. En ce sens habituel, les groupes de presse sont Ă©videmment propriĂ©taires du contenu qu’ils publient, et on ne voit pas bien comment ils pourraient « s’adresser Ă  des gens qui aiment l’auto via des blogs ».

Mais tout s’éclaire lorsqu’on comprend qu’il s’agit, pour Pascal Chevalier et son « groupe mĂ©dia » de vendre Ă  des annonceurs les audiences de ces « blogs, petits sites ou page facebook ». Autant de supports qui se financent par les espaces publicitaires que les annonceurs leur achètent via des sociĂ©tĂ©s comme Tradedoubling, Ă  prĂ©sent propriĂ©tĂ© de Reworld Media. Et autant de producteurs de « contenus » dont le groupe de Pascal Chevalier n’est effectivement pas propriĂ©taire. Le discours tout Ă  fait honnĂŞte de son prĂ©sident ne laisse donc aucun doute sur les activitĂ©s du groupe Reworld Media : utiliser l’audience captĂ©e par des publications papier ou numĂ©riques pour la vendre aux annonceurs.


« Le publi-rĂ©dactionnel » poussĂ© Ă  l’extrĂŞme

Il s’agit bien sĂ»r d’une activitĂ© standard pour un journal ou un groupe de presse dont le mode de financement est la publicitĂ©. Mais, dans la majoritĂ© des groupes de presse, cette logique entre en concurrence avec d’autres objectifs qui nĂ©cessitent de conserver une Ă©tanchĂ©itĂ© au moins apparente entre les fonctions Ă©ditoriales et publicitaires. Qu’il s’agisse de stratĂ©gies d’influence ou de la contribution Ă  « l’image de marque » d’un groupe industriel, le pĂ´le commercial ne peut (pour l’instant) ouvertement prendre le contrĂ´le Ă©ditorial de titres comme Le Figaro ou Le Monde par exemple. Cela n’empĂŞche pas le premier de faire rĂ©gulièrement la publicitĂ©, dans ses colonnes, pour les avions de chasse de son entreprise-mère le groupe Dassault [3], ni le second de produire de temps Ă  autre d’authentiques articles publi-rĂ©dactionnels [4], c’est-Ă -dire de faire rĂ©diger par ses journalistes des articles louangeurs sponsorisĂ©s par un annonceur [5].

Mais chez Reworld Media, il semble que la logique commerciale de (très) court terme ne rencontre aucune rĂ©sistance : on investit dans une audience, et ce qu’on appelle « projet Ă©ditorial » dĂ©signe en fait la cohĂ©rence, du point de vue des annonceurs, entre les caractĂ©ristiques des publics de diffĂ©rentes publications qui proposent des espaces publicitaires. Et, de fait, il semble que les aspects journalistiques, dĂ©jĂ  bien maltraitĂ©s par l’encadrement de nombre de mĂ©dias dominants, n’ait aucun droit de citĂ© Ă  la tĂŞte de Reworld Media : sur la section du site internet qui prĂ©sente l’équipe dirigeante de l’entreprise, on trouve beaucoup de diplĂ´mes d’école de commerce et de carrières dans les directions de diffĂ©rentes entreprises (y compris quelques mĂ©dias), mais aucun profil de journaliste.

On comprend donc la rĂ©action hostile des journalistes des magazines français du groupe Mondadori Ă  l’annonce de l’entrĂ©e en nĂ©gociation avec Reworld Media pour la cession de ces magazines [6]. Dans un courrier adressĂ© Ă  la direction du groupe italien, l’intersyndicale Ă©crit :

Vous le savez, Reworld Media a une rĂ©putation exĂ©crable. Ce n’est pas vĂ©ritablement un Ă©diteur de presse. Comme l’affiche la page d’accueil de son site, il a pour objectif premier, Ă  travers le « branding » et la « performance », la « conversion pour les annonceurs ».

Marie France ou les titres Lagardère repris en 2014 par Reworld n’ont plus de rédaction. Des agences de production de contenu conçoivent et réalisent les magazines. Et les services transversaux sont largement externalisés. Il s’agit de faire des journaux sans journaliste et sans les métiers qui y sont habituellement associés.

La quasi-totalité des salariés transférés par Lagardère chez Reworld ont été empêchés de faire leur métier, poussés dehors au bout de quelques mois. Les témoignages que nous avons recueillis font ressortir une grande brutalité managériale et un profond mépris pour la presse et les journalistes.


Les tĂ©moignages Ă©voquĂ©s dans ce courrier recoupent ceux recueillis par Le Figaro dans l’article « Les mĂ©thodes radicales du nouveau propriĂ©taire de Closer et Grazia  » (rĂ©servĂ© aux abonnĂ©s) [7].

Cet article rapporte que « sur les 150 salariĂ©s des magazines cĂ©dĂ©s par [Lagardère], 78 sont partis chez Reworld. Un an plus tard, seuls neuf Ă©taient encore en poste ». Puis Le Figaro prĂ©cise que pour la rĂ©daction d’articles web, « ces journalistes ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par de jeunes "chargĂ©s de contenus", parfois sous statut d’auto-entrepreneurs », qui « ont des objectifs de production de l’ordre de cinq articles par jour minimum ». Quant aux magazines papier, Ă  l’exception d’Auto Moto, il sont tous rĂ©alisĂ©s par « des agences spĂ©cialisĂ©es dans les magazines "clĂ©s en main", comme Relaxnews, la Fabreek, BenchMedia ou Com’Presse », ce qui explique que les rĂ©dacteurs en chef de Reworld Media qui supervisent la fabrication de ces magazines puissent s’occuper de trois titres Ă  la fois…


***


Les pratiques de Reworld Media, orientĂ©es uniquement vers la satisfaction des annonceurs et dĂ©pouillĂ©es de toute ambition journalistique, mĂŞme feinte, rendent flagrantes les consĂ©quences dangereuses de la financiarisation des mĂ©dias, que nous pointons et combattons rĂ©gulièrement dans nos articles : mĂ©pris des journalistes et des conditions de travail nĂ©cessaires Ă  la rĂ©alisation de leur travail, tromperie des lecteurs dont l’audience et les donnĂ©es personnelles sont en fait les produits commercialisĂ©s par Reworld Media auprès des annonceurs qui sont ses seuls clients, et parasitage de titres qui ont obtenu une certaine renommĂ©e, sans doute bientĂ´t menacĂ©e par l’indigence de « contenus » publiĂ©s Ă  la chaĂ®ne.

L’existence de Reworld Media, et la taille acquise par ce groupe en seulement 6 ans d’existence, montrent que cette financiarisation gangrène maintenant une très grande partie de l’espace médiatique.

Il semble essentiel de rappeler qu’il n’y a lĂ  aucune Ă©volution naturelle ou inĂ©luctable : les acteurs jouent dans le cadre des règles qui ont Ă©tĂ© mises en place par les pouvoirs publics au cours des dernières dĂ©cennies. Il est donc possible de changer ces règles, d’enrayer la financiarisation des mĂ©dias et d’instaurer un autre Ă©cosystème mĂ©diatique [8].


Guy Francis

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