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Rencontres économiques d’Aix dans les médias : information ou dépliant publicitaire ?

par Pauline Perrenot,

Dans un précédent article consacré aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence organisées par le « Cercle des économistes », nous montrions comment la fine fleur du journalisme mettait ses services à disposition des « dirigeants et des intellectuels organiques du capitalisme », renonçant ainsi à « son indépendance et au pluralisme du débat économique » tout en s’assurant « une opportunité d’élargir [son] réseau relationnel au sein des cercles dirigeants. » [1] Une indépendance largement mise à mal dans le paysage médiatique dominant, à en juger par le nombre de rédactions – publiques et privées – ayant dépêché des journalistes aux Rencontres afin qu’ils y animent des « débats ». Une indépendance – et un pluralisme – même doublement bafoués lorsqu’on s’attache à analyser, comme nous allons le faire dans ce deuxième volet, le traitement qu’ont réservé ces mêmes médias à l’événement dont ils étaient partenaires.

À la différence des « Rencontres déconnomiques » qui n’ont bénéficié à notre connaissance d’aucune couverture dans les grands médias [2], les Rencontres économiques ont été l’occasion d’une vaste (et élogieuse) campagne dans les médias dominants – en particulier chez les médias dits « partenaires » – qui se sont attelés à en décupler l’écho, avant et après leur déroulement.


De contenus sponsorisés en contenus originaux promotionnels

Poussant les logiques de connivence jusqu’à l’extrême, certains médias ont directement confié la rédaction d’articles à un « partenaire » impliqué dans l’organisation des Rencontres. Ainsi de La Nouvelle République et des articles « Rencontres économiques d’Aix-en-Provence : ces jeunes pousses qui inventent le monde de Demain » et « Rencontres économiques d’Aix-en-Provence : un regard sur le monde Demain » respectivement publiés les 12 et 16 juillet. Le premier consiste en une description panégyrique, entre deux reproductions de tweets de Bpifrance, des différents débats, là où le second ressemble à un dépliant de communication des différentes starts-ups présentes sur place (des liens hypertextes renvoient d’ailleurs systématiquement à leurs sites internet). Rien de surprenant lorsque l’on peut observer, en toute fin des deux articles :



Si la rédaction n’a pas participé à la rédaction des articles en question, elle a en revanche choisi de les publier, de les faire figurer dans la rubrique « Économie » traditionnelle de son édition web, aux côtés de papiers signés de ses propres journalistes, et de les éditer – hormis deux signalements discrets – de la même manière, en arborant une photo aux couleurs de Bpifrance, fournie bien évidemment par ce dernier…

Dans la plupart des autres grands médias, la rédaction peut se prévaloir d’un contenu original, mais qui n’a guère à envier aux contenus produits par les partenaires eux-mêmes. Outre BFM-Business, dont le direct s’est transformé en une chambre d’écho des Rencontres durant trois jours, nombre de médias ont repris à leur compte « l’expertise » du Cercle des économistes – pour résoudre « les problèmes du monde et de la France » (JDD, 08/07) – parfois annoncé comme le représentant exclusif de la pensée économique en France :



Le JDD, 8 juillet



L’Express, 8 juillet



Le Figaro, 7 juillet



La Croix, 8 juillet



La Croix, 7 juillet


« Les » économistes ont donc pu compter sur le soutien des médias dominants pour relayer non seulement leurs façons de cadrer les problèmes économiques actuels mais également leurs préconisations en matière de politique publique (économique, sociale, etc.). Ces derniers ont ainsi, et parfois sans le moindre questionnement, épousé le rôle de lobbying joué – et revendiqué – par le think tank libéral :



Le JDD, 10 juillet



La Croix, 8 juillet



France Info, 6 juillet



Le Monde, 8 juillet



L’Opinion, 9 juillet


Certains, après avoir reproduit l’intégralité des préconisations énoncées dans la déclaration finale de Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, ont toutefois tenté quelques questionnements. Ainsi la rédactrice en chef du service économie de L’Obs, qui interroge, inquiète :

Mais est-ce suffisant ? Ces chantiers sont-ils susceptibles d’éteindre « la colère souvent sonore », le « ras-le-bol », la « volonté de rompre et de casser », dont, à Aix, le premier ministre Édouard Philippe a reconnu l’émergence ? Sans doute pas. [3]

On attendait donc une parole critique. Ce que tente de faire la journaliste, en appuyant son propos sur une référence à… Jacques Attali, figure bien connue de l’hétérodoxie économique [4] :

Mais les Rencontres économiques d’Aix sont trop dans l’entre-soi de ce qu’Attali appelle « l’hyper-classe nomade » pour proposer des solutions non conventionnelles. On y croise pléthore d’économistes prestigieux, de responsables politiques, de grands patrons (mécènes de l’événement) et quelques leaders syndicaux. On y entend d’innombrables exhortations à innover toujours davantage et « disrupter pour ne pas être disrupté » (John Chambers). Mais pas vraiment de voix dissonantes. Ce qui laisse, de fait, peu de place à l’expression des laissés pour compte de la mondialisation.

Gageons que Jacques Attali, célèbre « voix dissonante  », non moins célèbre « laissé pour compte de la mondialisation », et invité permanent des Rencontres économiques d’Aix, trouvera des solutions « non conventionnelles » dès l’année prochaine.


Jean-Hervé Lorenzi, le pape des médias

Les véritables voix économiques dissonantes n’ont effectivement pas été au menu des grands médias, fidèles à la ligne économique qu’ils animent le reste de l’année. Les mois de juin et juillet ont été en revanche l’occasion d’une recrudescence de la médiatisation du Cercle des économistes, généralement en la personne de son président, Jean-Hervé Lorenzi, mais pas seulement. Certains éditorialistes n’ont même pas pris la peine d’imiter les fausses pudeurs de L’Obs. Ainsi L’Opinion et son journaliste Cyrille Lachèvre, ancien chef adjoint du service marché des Échos et ex-rédacteur en chef du service macro-économie du Figaro, qui brosse le portrait de son idole :




Outre les citations et autres mentions élogieuses (à sa vie, à son œuvre) disséminées dans d’innombrables articles de presse qu’il serait difficile de recenser [5], le président du Cercle – et ses acolytes – ont littéralement envahi les médias depuis le mois de juin. Profitant des tribunes et micros qui lui sont constamment ouverts, le think tank a pu faire la promotion des Rencontres et livrer ses « préconisations ». Nous avons recensé – de manière non exhaustive faute de moyens – les interventions de quatre membres du Cercle des économistes depuis début juin : Jean-Hervé Lorenzi, son président, Christian de Boissieu, son vice-président, Jean Pisani-Ferry, membre du Cercle, qui a multiplié les casquettes de directeur de think tanks en tous genres avant d’être l’inspirateur du programme économique d’Emmanuel Macron dont il a rejoint la campagne, et Clara Pisani-Ferry, directrice exécutive et membre du directoire du Cercle :


6 juin
Arte, « 28 minutes » (Jean-Hervé Lorenzi)

10 juin
France Info, « Le débrief éco » (Christian de Boissieu)

19 juin
France 3, « Soir 3 » (Jean-Hervé Lorenzi)

21 juin
Les Échos, Tribune de Christian de Boissieu et Jean-Hervé Lorenzi, « La seconde mort de Bretton Woods »

22 juin
BFM-TV, « 19h Ruth Elkrief » (Jean-Hervé Lorenzi)

25 juin
BFM-Business, « 18h l’heure H » (Clara Pisani-Ferry et Jean-Hervé Lorenzi)

28 juin
La Croix, Entretien avec Clara Pisani-Ferry : « Faire dialoguer des personnes qui n’échangent pas entre elles habituellement »

29 juin
L’Opinion, « L’opinion de » (Jean-Hervé Lorenzi)

30 juin
La Provence, Entretien avec Jean-Hervé Lorenzi : « On arrive à mettre 30 pays autour de la table »

1er juillet
- Le Figaro, Tribune de Jean-Hervé Lorenzi, « L’Europe sera-t-elle la victime d’un accord Washington-Pékin ? »
- France Info, « Le Debrief éco » (Jean Pisani-Ferry)
- Europe 1, « C’est arrivé demain » (Jean-Hervé Lorenzi)

2 juillet
- France Info, « L’interview éco » (Jean-Hervé Lorenzi)
- France Inter, « 7/9 », (Jean-Hervé Lorenzi)

3 juillet
RFI, « L’invité du matin » (Christian de Boissieu)

5 juillet
L’Opinion, Tribune de Jean-Hervé Lorenzi et Patrick Artus, « Il faut aujourd’hui une Europe forte »

6 juillet
- Marianne, Entretien avec Jean-Hervé Lorenzi, « Emmanuel Macron est-il le nouveau Giscard d’Estaing ? »
- BFM-Business (Christian de Boissieu)
- L’Express, Entretien avec Jean-Hervé Lorenzi, « Les règles du nouveau monde restent à écrire »
- La Tribune, Entretien avec Jean-Hervé Lorenzi, « Le monde est dans une période tragique où le dialogue est rompu »
- Les Échos, Tribune de Jean-Hervé Lorenzi et Clara Pisani-Ferry, « Retrouver la maîtrise de notre évolution »
- Les Échos, Tribune de Jean-Hervé Lorenzi, « Mort et renouveau du multilatéralisme »

7 juillet
RTL, « Le journal inattendu » (Jean-Hervé Lorenzi)

8 juillet
La Tribune, Tribune du Cercle des économistes, « Le Cercle des économistes appelle à refonder l’Europe et le multilatéralisme »

11 juillet
Les Échos, Tribune de Christian de Boissieu et Jean-Hervé Lorenzi, « Multilatéralisme : ce que nous proposons »


Économistes… et marathoniens.


***


Comme nous le signalions dans notre précédent article, le simple fait que des journalistes animent des débats lors des Rencontres économiques, servant la plupart du temps la soupe aux grands patrons, membres du gouvernement et autres « start-upers » sans avoir le choix des invités – car préalablement sélectionnés par le Cercle des économistes – en dit déjà long sur l’indépendance dont ils peuvent se prévaloir. Comment espérer, dans un tel entre-soi allant des relations de proximité au copinage et à la connivence les plus assumés, que ces mêmes rédactions garantissent au public une couverture relativement autonome – nous n’osons même pas écrire « critique » – de l’événement ? En effet, la place qu’ont occupée les Rencontres et ses organisateurs – au premier rang desquels le Cercle des économistes – et la bienveillance dont ils ont fait l’objet au cours des mois de juin et juillet donnent un énième exemple du périmètre – très restreint – assigné à la pensée économique dans les grands médias français, allant grosso modo de l’économie de marché un peu régulée au néolibéralisme le plus décomplexé.

Tout au long de l’année, la plupart des grands médias légitiment le libéralisme en situant exclusivement dans ce périmètre leur ligne éditoriale économique [6]. La couverture médiatique des « Rencontres » ne fait que consacrer ponctuellement cette légitimation : que ce soit par le biais de contenus sponsorisés déguisés en « articles maison », d’articles journalistiques – mais non moins promotionnels, de tribunes ou d’interviews massivement accordées aux représentants du Cercle des économistes, les grands médias construisent et assurent le pré-carré du néolibéralisme en le faisant passer pour l’unique voix/voie possible.

En ce sens, les « Rencontres » s’inscrivent dans le sillon des rendez-vous institutionnalisés (sommet de Davos, université d’été du Medef, etc.) et le Cercle des économistes dans celui des structures privées (think tanks en tout genre, le Siècle, etc.) qui garantissent à la pensée économique dominante des temps et des lieux pour sa production, sa reproduction et... sa co-production avec les grands médias. Des médias impliqués individuellement via des journalistes participant à des débats, ou collectivement, quand des rédactions en chef dépêchent des équipes et mobilisent un espace éditorial démesuré pour couvrir ces événements/structures – quand ils n’en sont pas tout simplement les organisateurs, comme nous l’avions critiqué à l’occasion de « C’est mon boulot » (événement patronal organisé par France Info) [7].


Pauline Perrenot (avec Maxime Friot)

 

Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Les propos cités sont les nôtres, issus de notre précédent article.

[2Hormis une mention dans La Provence. Rectificatif (31/07 - 16h00) - Suite à un signalement des Déconnomistes, le constat s’aggrave : cette année, les Déconnomistes ont envoyé plus de 300 dossiers de presse. Bilan des courses ? Une couverture dans 4 numéros de La Provence, un retour de la part de Reporterre et un article dans Zibeline. Les médias dominants sont donc bel et bien, quant à eux, aux abonnés absents.

[4Voir les quelques articles que nous avons consacrés au personnage, également épinglé dans « Les Nouveaux chiens de garde ».

[5Voir par exemple, l’article « Rencontres économiques d’Aix-en-Provence : au pays de la prospérité inquiète » publié par Le Monde le 7 juillet.

[6Que viendra teinter, de temps à autres, la présence d’une bête curieuse hétérodoxe – voire anticapitaliste ! – noyée dans un « débat » déséquilibré et sans qu’aucune condition d’expression lui permettant de rattraper des décennies de légitimation du libéralisme ne lui soit évidemment allouée.

[7Nul doute que de tels événements – souvent rebaptisés « opérations de diversification » – deviendront bientôt la norme dans le paysage médiatique, en particulier quand on sait à quel point ils constituent une priorité des nouveaux managers médiatiques, dont celle de Sybile Veil à Radio France.

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