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Régimes spéciaux pour François Chérèque et Bernard Thibault sur France Inter

par Benoît Vernière,

Le 9 septembre 2007, François Fillon annonce sur Canal + que la réforme des régimes spéciaux de retraite est « prête ». Le lendemain, France Inter reçoit (au « 7-9 ») François Chérèque, secrétaire général de la CFDT et (au « Franc-parler »), Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Deux interviews le même jour, l’occasion de constater une différence de traitement entre les deux leaders syndicaux, favorable – surprise… – à Chérèque, ce « réformiste [qui] va l’avant » [1]. L’occasion aussi de constater, plus généralement, comment et combien les interviewers de France Inter, comme la plupart des journalistes les plus en vue se comportent en gardien du consensus [2].

Différence de ton

Les questions posées à François Chérèque et Bernard Thibault le sont dans deux émissions distinctes, par des animateurs qui diffèrent au moins par leur style. Mais, sous ces différences, perce un ajustement à la modernité libérale commun aux interviewers. C’est à l’aune de ce réformisme régressif que sont appréciés les deux syndicalistes, dans des registres presque opposés.

François Chérèque est considéré comme un syndicaliste ouvert aux « réformes » et pragmatique. Les questions de Nicolas Demorand posées sans la moindre hostilité fonctionnent comme des lancements de son interlocuteur : « Mais vous pensez que la méthode mise en place, très rapide, effectivement, d’ouverture de chantiers quasi quotidiens sur les salaires, le pouvoir d’achat, la réforme du contrat de travail… Est-ce que tout ça, c’est une bonne méthode ? »

Les questions, parce qu’elles sont relativement « ouvertes » permettent à Chérèque de développer ses arguments. Exemple : « Votre réaction, François Chéreque, à une accélération, visiblement, du calendrier ? ». Ou encore : « Comment sentez-vous, François Chérèque, je dirais, l’état psychique et moral du pays ? »

Bernard Thibault, quelques heures plus tard, est présenté, en introduction du « Franc parler », comme le « symbole de la résistance à la réforme des régimes spéciaux de retraite » de 1995. Cette résistance suscite celle de son interviewer. Contredit à plusieurs reprises, il se voit privé de la possibilité d’aller jusqu’au bout de ses arguments.

Ainsi, lorsque Bernard Thibault s’étonne des dissonances qui se manifestent au sein de l’équipe gouvernementale et s’interroge sur la volonté du gouvernement de négocier, Thomas Hugues « rectifie » : « Ce n’est pas contradictoire, le premier ministre peut dire il y a un texte, il est prêt et ça va être la base de la négociation ! ».

Ou encore, lors de cet autre échange quand le même Thomas Hugues l’interrompt :

- Bernard Thibault : - « J’entends bien de la part des employeurs qu’au motif que l’espérance de vie va croissante, on vit de plus en plus âgés, notre sort devrait être condamné de travailler de plus en plus vieux. »
- Thomas Hugues : - « C’est ce qui s’est passé dans beaucoup d’autres pays européens. »
- B. Thibault : - « Pas systématiquement, non. »
- T. Hugues : - « En Allemagne, par exemple »

On pourrait voir dans ces interruptions un signe de refus de toute complaisance. Mais, à la différence de celles qui étaient posées le matin même à François Chérèque, les questions posées à Bernard Thibault appellent des justifications défensives et non une argumentation précise. Comme dans cet échange où Thomas Hugues réclame des explications qu’il traite comme des prétextes à de nouvelles objections… qui épousent, sans le dire, l’argumentaire gouvernemental :

- T. Hugues : - « Mais je ne comprends pas comment on finance sans travailler plus longtemps ? »
- B. Thibault : - « C’est ça dont il faut discuter … »
- T. Hugues : - « Ben, j’aimerais comprendre, expliquez-moi comment vous comptez faire. »

Les explications de Thibault suivent mais Hugues le coupe à nouveau :

- T. Hugues : - « Oui mais il faut le prendre ailleurs cet argent, concrètement, on le prend où cet argent ? »
- B. Thibault : - « Mais c’est de ça dont il faut discuter. »
- T. Hugues : - « On est déjà dans une situation déficitaire alors on le prend où ? »

Enfin, lorsque Bernard Thibault ne répond pas assez promptement ou pas exactement dans le sens souhaité, l’agacement de Thomas Hugues révèle son goût pour le changement … parce que c’est le changement : «  Si vous êtes dans cet état d’esprit effectivement.... On se dit ça va pas avancer !  »

Les ouverts et les fermés

Les questions posées aux deux syndicalistes sont structurées par une opposition entre l’ouverture au dialogue et à la négociation, vertu prêtée à la CFDT, et la tentation de l’immobilisme et du blocage, vice imputable à la CGT. Evidemment, c’est l’accord avec la réforme préparée par le gouvement qui sous-tend cette opposition.

Ainsi, tandis que Nicolas Demorand demande à François Chérèque pour permettre à ce dernier de se démarquer « Certains syndicats parlent aujourd’hui d’une “déclaration de guerre”. Vous reprenez cette rhétorique à votre compte ? », son prédécesseur à la matinale de France Inter, Stéphane Paoli, demande, lui, à Bernard Thibault : « Est-ce qui faut s’attendre, je ne sais pas moi, on parlait de 1995, à un blocage  ? Est-ce que vous êtes de nouveau dans un rapport de force  ? » Ces questions réduisent la controverse à la polarité habituelle dans le traitement médiatique des questions sociales : d’un côté les réformateurs raisonnables et, de l’autre, les tenants de la « guerre » et du « blocage ». Thomas Hugues, par exemple, met en demeure Bernard Thibault : « Qu’est ce que vous, Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT, vous prônez ? Est-ce qu’on continue comme ça ou est ce qu’il faut réformer  ? » Une alternative absurde qui suppose que toute réforme est bonne puisque c’est une réforme.

Interviewer ou éditorialiste ?

Si les questions posées circonscrivent le débat dans les limites de ce que les interviewers estiment être « pensable », elles leur offrent aussi la possibilité d’éditorialiser en interrogeant. Exemple de ces petits éditoriaux qui reprennent les termes et les idées des promoteurs gouvernementaux de la réforme ou… du Medef : Thomas Hugues explique à Bernard Thibault que les licenciements peuvent « faire aussi les emplois d’aujourd’hui, un patron peut embaucher parce qu’il saura qu’il a plus de facilité à licencier... » Stéphane Paoli n’est pas en reste quand il rappelle au secrétaire général de la CGT qu’« il y a un enjeu important qui est celui de l’équité  »… pour reprendre le terme employé par Sarkozy et le gouvernement.

Rien de bien surprenant au fond : aujourd’hui comme hier, les parti pris non seulement des commentateurs, mais des interviewers (1995, 2003, 2006...), sont à direction constante : cap sur le démantèlement de l’Etat social et du droit du travail.

Benoît Vernière

 

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Notes

[1Expression employée par Paris Match dans un portrait de François Chérèque, le 15 mai 2003. Un précédent de traitement différentiel puisque dans la même édition de l’hebdomadaire Lagardère, on pouvait lire un portrait de Marc Blondel (alors à la tête de FO) en « monsieur no ». Lire « Paris Match : le poids du mépris, le choc des portraits ».

[2Voir « Régimes spéciaux : le retour des gardiens du consensus » et, pour un aperçu plus général, Henri Maler et Mathias Reymond, Médias et mobilisations sociales, la morgue et le mépris ?, Syllepse, 2007.

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