« Je croyais lire un journal, je lisais un roman »
Vincent Delacroix (Libération, 17.07.2004)
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Lundi 12 juillet 2004 : le vent tourne Ă l’AFP
C’est le lundi soir, du cĂŽtĂ© de l’AFP, que parviennent les premiers doutes sĂ©rieux.
A 20h40, une premiĂšre dĂ©pĂȘche fait Ă©tat des « "contradictions" dans le tĂ©moignage de la victime », rapportĂ©e par le syndicat de police Synergie-officiers. Une nouvelle occasion de retrouver un familier des mĂ©dias...
« “Depuis hier soir sont apparues des contradictions. Il n’y a pas assez d’Ă©lĂ©ments probants", a dĂ©clarĂ© Ă l’AFP M. Beschizza. [...] "Il y a des incohĂ©rences dans les dĂ©clarations (de la jeune femme)", a prĂ©cisĂ© un autre responsable de Synergie-Officiers, Frank Carabin. Il a notamment fait Ă©tat de "l’absence de tĂ©moins", et du fait que le personnel de guichets de la SNCF, Ă qui la victime affirme avoir dĂ©noncĂ© l’agression, ne se souvienne pas de l’affaire. »
9 minutes plus tard, les prĂ©cautions d’usage font enfin leur apparition dans le fil AFP...
La mĂȘme dĂ©pĂȘche est republiĂ©e, additionnĂ©e d’un court rĂ©sumĂ© des faits, qui commence Ă prendre ses distances avec le tĂ©moignage de Marie (« La jeune femme a racontĂ© aux enquĂȘteurs (...) », « selon ses dĂ©clarations (...) »), qui jusqu’Ă prĂ©sent Ă©tait toujours prĂ©sentĂ© comme un fait Ă©tabli.
Cette soudaine conscience professionnelle se confirme une heure plus tard dans une nouvelle dĂ©pĂȘche mise Ă jour expliquant Ă nouveau que « L’enquĂȘte sur l’agression dans un train rencontre des "contradictions" ».
Cette fois, les prĂ©cautions se multiplient : « [...] La jeune femme, ĂągĂ©e de 23 ans, a dĂ©clarĂ© que six jeunes l’avaient attaquĂ©e [...] La jeune femme a dĂ©clarĂ© aux enquĂȘteurs [...] Selon ses dĂ©clarations, aprĂšs s’ĂȘtre emparĂ©s de son sac, les agresseurs, la croyant juive, lui ont coupĂ© des mĂšches de cheveux, ont lacĂ©rĂ© ses vĂȘtements et lui ont dessinĂ© au marqueur des croix gammĂ©es sur le ventre [...] Toujours selon le rĂ©cit de la jeune femme, les voyageurs prĂ©sents dans la rame n’ont pas rĂ©agi. [...] »
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Mardi 13 juillet : L’HumanitĂ© et Charlie Ă contretemps
Charlie Hebdo , qui, pour cause de fĂȘte nationale, paraĂźt exceptionnellement ce Mardi, nous offre en « une » une illustration sans ambiguĂŻtĂ© : s’il n’y a pas de tĂ©moins, si les passagers sont restĂ©s passifs, c’est Ă cause de leur lĂąchetĂ©.
L’HumanitĂ© , qui a bouclĂ© la veille vers 16 h30, n’a pas pris connaissance des doutes des enquĂȘteurs et continue sur sa lancĂ©e.
Si le quotidien ne fait plus sa « une » sur le sujet, le titre de l’article consacrĂ© au sujet est explicite, puisqu’il demande (avec une pointe d’inquiĂ©tude ?) : « Les tĂ©moins resteront-ils Ă quai ? ».
Les deux rĂ©dacteurs nous expliquent que « l’Ă©motion reste immense », puis que « La gravitĂ© des faits [qui ne sont donc pas remis en cause] indique, au-delĂ de l’augmentation du nombre des agressions racistes, qu’un palier supplĂ©mentaire a Ă©tĂ© franchi dans l’Ă©chelle des violences gratuites et antisĂ©mites. »
Le refrain est maintenant bien connu. Et l’article se demande ensuite avec une mauvaise foi stupĂ©fiante s’il s’agit lĂ d’un « rappel brutal d’un lourd passĂ© antisĂ©mite français, comme l’invitent Ă penser certains commentateurs ? ». Comme si l’HumanitĂ© n’avait pas largement participĂ© Ă ces commentaires !
Et pour couronner le tout, les journalistes enchaĂźnent : « Ce qui est sĂ»r, et qui provoque l’indignation de tout un chacun, c’est que l’agression s’est produite dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. Personne n’a bougĂ©, ni tirer le signal d’alarme. » [soulignĂ© par nous]
Puis le quotidien laisse sagement la parole Ă une psychologue et Ă un sociologue.
Carole Damiani, psychologue chargĂ©e de mission Ă l’INAVEM (Institut national d’aide aux victimes et de mĂ©diation), peut ainsi nous expliquer qu’il est « extrĂȘmement grave que les gens ne se sentent pas concernĂ©s par la souffrance des autres », avant de dĂ©crĂ©ter qu’« aujourd’hui, beaucoup plus qu’auparavant, nous avons des rĂ©actions individualistes. »
Mais, nous assure-t-elle, comme en rĂ©ponse Ă l’inquiĂ©tude affichĂ©e en titre par L’HumanitĂ©, « les tĂ©moins de l’agression, s’ils sont "normalement nĂ©vrosĂ©s" ne pourront pas passer Ă cĂŽtĂ© de la culpabilitĂ© et devraient normalement venir tĂ©moigner. Ou alors, c’est inquiĂ©tant et cela en dirait long sur l’Ă©tat de cohĂ©sion sociale de notre sociĂ©tĂ©... »
Ou alors c’est qu’il n’y a pas eu d’agression...
Quant au sociologue, il s’agit de Michel Wieviorka, qui lui aussi commente doctement l’affaire comme un fait avĂ©rĂ©. Le problĂšme c’est, bien entendu, le « sentiment d’impunitĂ© », et le fait « que la sociĂ©tĂ©, et le monde entier, aient créé les conditions qui font que parler ou agir ainsi est lĂ©gitime, que la haine des juifs est lĂ©gitime ». RĂ©sultat ? « Il s’agit d’une criminalitĂ© de gens qui ont plus que la haine : ils ont la rage ».
Et concernant l’apparente apathie des tĂ©moins, Michel Wieviorka rassure, lui aussi, L’HumanitĂ© : « Il est fort possible que les tĂ©moins aient Ă©tĂ© tĂ©tanisĂ©s, terrorisĂ©s. Il faut s’imaginer la scĂšne, d’une extrĂȘme agressivitĂ©, d’une grande violence ».
Et l’universitaire de conclure en exhortant les tĂ©moins Ă « [sortir] de cet Ă©tat de terreur ou de honte d’avoir Ă©tĂ© victimes de quelque chose qui les a salis, et [Ă aller] porter plainte »
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Mardi 13 juillet : Métro et Ouest France sur leur lancée...
D’autres journaux ont clairement dĂ©cidĂ© de continuer Ă « faire campagne » pour la jeune femme.
MĂ©tro rapporte lui aussi l’absence de tĂ©moin, mais plutĂŽt sous forme de l’exhortation. Le court article est ainsi titrĂ© « A la recherche de tĂ©moins » et insiste sur les appels Ă tĂ©moins.
Ouest-France , continue de jouer la sobriĂ©tĂ©, avec un simple titre en « une » : « Face Ă l’agression du RER D, la passivitĂ© des passagers fait dĂ©bat » indique le surtitre, tandis que le titre reste on ne peut plus neutre : « RER : la difficile recherche des tĂ©moins »
En pages page 2, si l’article affirme en titre que « La police peine Ă retrouver des tĂ©moins », le corps de l’article continue d’accrĂ©diter la version de la jeune femme.
Toujours rapportĂ©e Ă l’indicatif, la rĂ©alitĂ© de cette « terrible agression dont une jeune femme a Ă©tĂ© victime » n’est toujours pas mise en doute. Le quotidien insiste Ă nouveau sur « le calvaire de cette mĂšre de famille bousculĂ©e avec son bĂ©bĂ©, insultĂ©e, et marquĂ©e d’ignobles croix gammĂ©es sur le ventre », puis offre une large place aux rĂ©actions d’usagers et aux nombreuses « voix [qui] s’Ă©lĂšvent pour fustiger [la] passivitĂ© » des passagers, Ă commencer par celle de Jean-Pierre Raffarin.
Ce n’est qu’une fois passĂ© les huit dixiĂšmes du corps de l’article [1], que nous apprenons (et encore au conditionnel) que « pour l’instant, la police ne disposerait d’aucun tĂ©moignage » puis que « devant cette absence d’indices, des doutes ont surgi sur les dĂ©clarations de la victime ». « Mais, nous prĂ©cise aussitĂŽt le quotidien, le procureur de la RĂ©publique de Cergy-Pontoise indique “tout faire pour corroborer ses dires”. »
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Mardi 13 juillet : schizophrénies éditoriales
Alors les interrogations commencent Ă poindre, d’avisĂ©s commentateurs confortent leurs certitudes.
Ainsi, A 7h42, sur RTL, Alain Duhamel nous livre nĂ©anmoins une analyse de haute volĂ©e : selon lui, quoi qu’il en soit, la stigmatisation des français Ă la peau noire ou basanĂ©e est justifiĂ©e, et la pire des choses serait de les voir comme des victimes. Et surtout, quoi qu’il arrive, la rĂ©pression reste justifiĂ©e.
« Quelles que soient les questions nĂ©cessaires et lĂ©gitimes qu’il faut se poser sur la vĂ©racitĂ© et sur l’exactitude des faits, l’affaire du RER a au moins dĂ©montrĂ© quelque chose [...] la France officielle, la France d’en haut elle, est d’un bloc hostile Ă toute forme d’antisĂ©mitisme ». A l’inverse, nous explique l’analyste, « ça n’empĂȘche pas le fait qu’il y ait aujourd’hui une explosion d’antisĂ©mitisme au sein d’une fraction des jeunes beurs »
Le thĂšme de l’impuissance est toujours prĂ©sent (« faute de pouvoir faire changer rapidement la rĂ©alitĂ© des faits, on proteste »), tout comme l’appel Ă la rĂ©pression. Comme le Monde, Alain Duhamel nous explique en effet qu’ « on sait bien qu’il y a en rĂ©alitĂ© deux types de mesures Ă prendre. Il y a d’une part la rĂ©pression contre tous ceux qui participent Ă des formes de propagande antisĂ©mites dans les milieux des jeunes beurs. En particulier on sait qu’il y a un certain nombre d’imams qui tiennent des propos radicaux, violents, et racistes ; et contre ceux lĂ qui sont gĂ©nĂ©ralement de nationalitĂ© Ă©trangĂšre, il n’y a qu’une seule solution, c’est Ă©videmment l’expulsion. »
« Et si jamais les faits ne s’Ă©taient pas dĂ©roulĂ©s comme l’a dĂ©clarĂ© la jeune femme ? » lui demande l’animateur de la tranche matinale de RTL ? La rĂ©ponse ne se fait pas attendre. « Ce serait extrĂȘmement embarrassant et ce serait surtout extrĂȘmement nĂ©gatif, parce que ça enracinerait, ça encrerait l’idĂ©e justement de la minoritĂ© des jeunes beurs, crĂ©dules et qui est accessible Ă l’antisĂ©mitisme dans l’idĂ©e que ce sont en rĂ©alitĂ© eux les persĂ©cutĂ©s, ce qui serait la pire des choses. »
Quelques minutes plus tard, sur la mĂȘme antenne, Jean-Michel Aphatie reçoit Jean-François CopĂ©, qui fait preuve d’une grande prudence. Il use et abuse outranciĂšrement de la langue de bois, et entonne l’air claironnĂ© par la majoritĂ© des hommes politiques pris en dĂ©faut dans cette histoire : si ce fait divers est faux, ce n’est pas grave c’est comme s’il l’Ă©tait puisqu’il y en a tous les jours de semblables...
« Je vais vous dire une chose : il faut bien voir qu’au-delĂ de l’Ă©motion considĂ©rable qu’un rĂ©cit comme celui-lĂ peut provoquer, chez toute personne, il y a une rĂ©alitĂ©... Cette rĂ©alitĂ©, quoi qu’il arrive, ne doit pas ĂȘtre dissimulĂ©e : l’explosion du nombre d’actes racistes et antisĂ©mites, commis dans notre pays ces derniĂšres annĂ©es, est une rĂ©alitĂ© que nous devons combattre, car c’est un mal qui est rĂ©el, qui est probablement profond, et qui nĂ©cessitera Ă la fois beaucoup de moyens, beaucoup de temps et une intransigeance totale. »
Mais Sud Ouest - nous y reviendrons - nous offre un bien bel exemple de schizophrĂ©nie Ă©ditoriale : si l’information fait dĂ©sormais place aux interrogations, les encadrĂ©s et les commentaires n’en tiennent aucun compte. Des « mises en perspective » d’un non-Ă©vĂ©nement, en quelques sortes...
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Mardi 13 juillet : La presse écrite en marche arriÚre
La plupart des journaux rapportent dĂ©sormais les doutes qui planent sur l’enquĂȘte [2].
La Croix continue de se montrer (sur ce sujet prĂ©cis en tous les cas) exemplaire. Titre neutre (« La police cherche des tĂ©moins »), prioritĂ© Ă l’appel Ă tĂ©moin, un rĂ©cit toujours systĂ©matiquement au conditionnel. Ne s’Ă©tant pas engagĂ© avec force dans un sens ou dans l’autre, le journal n’Ă©prouve donc logiquement ni le besoin de camoufler les piĂ©tinements de l’enquĂȘte, ni le besoin de faire du zĂšle sur les doutes supposĂ©s des enquĂȘteurs ou sur la personnalitĂ© de Marie, la possibilitĂ© d’une agression n’Ă©tant pas nĂ©cessairement dĂ©finitivement Ă©cartĂ©e, mĂȘme s’il est dĂ©sormais relativement improbable qu’elle se soit dĂ©roulĂ©e telle que l’affirme la jeune femme.
20 minutes , tout en consacrant une brĂšve aux « manifestations de soutien qui se multiplient », rapporte que « trois jours aprĂšs les faits, les policiers de Versailles sont toujours dans le brouillard » car « aucun Ă©lĂ©ment probant n’est venu confirmer les dires de la jeune femme » qui, nous prĂ©cise le quotidien gratuit, « affirme avoir Ă©tĂ© agressĂ©e ».
Les DerniĂšres nouvelles d’Alsace notent en titre que « l’enquĂȘte se heurte Ă des contradictions », et fait clairement Ă©tat des « doutes affichĂ©s sur l’authenticitĂ© du tĂ©moignage de la jeune femme ».
MĂȘme attitude dans le Parisien , qui rĂ©tablit le conditionnel et, faisant Ă©chos aux doutes des enquĂȘteurs, explique que « l’enquĂȘte pose plus de questions qu’elle n’apporte de rĂ©ponses »
Le Figaro titre en pages intĂ©rieures sur « l’agression en question », et rapporte, outre les Ă©lĂ©ments Ă charge contre le tĂ©moignage de la jeune femme et quelques prĂ©cĂ©dents de canulars « qui ont dĂ©jĂ dĂ©frayĂ© la chronique », un entretien avec « Madame X [qui] connaĂźt Marie depuis une dizaine d’annĂ©e », l’un des deux tĂ©moins entendu par la police de Versailles. Celle-ci affirme que « Marie raconte frĂ©quemment des histoires. Son entourage s’en amuse rĂ©guliĂšrement. Lorsqu’elle est marquĂ©e par un Ă©vĂ©nement dans l’actualitĂ© ou un Ă©pisode de la vie d’un de ses proches, il lui arrive de se l’approprier comme si elle l’avait vĂ©cu. Lorsque j’ai compris qu’elle Ă©tait la victime dont toute la presse parlait, j’ai tout de suite pensĂ© Ă un canular. Je me suis dit : « C’est sĂ»rement un « mytho » de Marie. » Lorsque j’ai vu l’ampleur que prenait l’affaire, je ne voulais pas y croire. Je pense qu’il y a 99,9% de chances que cette affaire soit inventĂ©e de toutes piĂšces. »
Mais le quotidien n’oublie pas malgrĂ© tout sa position habituelle de chantre d’une politique sĂ©curitaire et ultra-rĂ©pressive, en consacrant un article Ă « un sentiment tenace d’insĂ©curitĂ© dans les transports », car, nous affirme le surtitre, « en dĂ©pit des premiers progrĂšs enregistrĂ©s, la peur des franciliens reste Ă©levĂ©e ».
LibĂ©ration titre Ă©galement en pages intĂ©rieures sur les « zones d’ombre de l’agression », en constatant qu’il n’y a « toujours pas de tĂ©moins, trois jours aprĂšs l’agression dont une jeune femme affirme avoir Ă©tĂ© victime ». Le conditionnel effectue un retour en force et la rĂ©alitĂ© se mue prudemment en « version de Marie », en « affirmations » et en « dĂ©clarations ».
Puis l’article dĂ©taille les doutes des enquĂȘteurs, les Ă©lĂ©ments Ă charge, en prĂ©cisant « toutes informations que le cabinet du ministĂšre de l’IntĂ©rieur refusait hier soir de confirmer. » Comme si c’Ă©tait au ministĂšre de veiller Ă la rigueur du contenu de la presse, et non aux journaux d’attendre d’en savoir plus avant d’Ă©crire sur une affaire en cours.
En fin d’aprĂšs-midi paraĂźt Le Monde , datĂ© du mercredi 14 juillet. Le quotidien, ayant appris la mise en garde Ă vue de la jeune femme, se montre plus prudent que ses confĂšres. Il titre : « Agression du RER : le doute s’installe », puis consacre un premier article aux « rĂ©actions prudentes dans les milieux politiques ».
Le second, signĂ© Piotr Smolar, se demande : « Marie L . se trouvait-elle rĂ©ellement en gare de Garges-Sarcelles, vendredi 9 juillet vers 10 heures, au moment oĂč, selon ses dĂ©positions, six individus ont fait tomber sa poussette de la rame et se sont enfuis aprĂšs l’avoir agressĂ©e pendant son trajet ? Les enquĂȘteurs de la direction rĂ©gionale de la police judiciaire (DRPJ) de Versailles en doutent ».
En consĂ©quence de quoi, le journaliste rĂ©tabli immĂ©diatement l’emploi systĂ©matique du conditionnel et rĂ©serve une large place aux doutes des enquĂȘteurs.
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Mardi 13 juillet : Les JT entre deux chaises
Sur France 2, au journal de 8h, Olivier Galzi ouvre sur l’affaire et amorce avec prudence : « AprĂšs l’Ă©motion, le doute. Il semblerait que le rĂ©cit de la jeune femme qui affirme avoir Ă©tĂ© agressĂ© vendredi dans le RER comporte de nombreuses incohĂ©rences ». Mais, tempĂšre-t-il, « pour l’instant cela ne fait pas de la jeune fille une affabulatrice ».
A 12h, France 3 relĂšgue l’affaire en troisiĂšme position (aprĂšs l’Ă©pave du Bugaled Breizh, et l’affaire Fourniret) et titre sur les « zones d’ombre », en Ă©voquant les doutes sur l’enquĂȘte.
France 2, en revanche, ouvre son Ă©dition de 13h sur l’affaire. Le bandeau Ă l’Ă©cran titre « RER D. L’ombre d’un doute ». Et Daniel Bilalian consent cette fois Ă ĂȘtre un peu plus prudent : « l’agression d’une jeune femme dans le RER - les dĂ©clarations de la victime ne sont confirmĂ©es par aucun tĂ©moin - le doute s’est installĂ© sur la rĂ©alitĂ© des faits ».
Une fois terminĂ©e l’annonce des autres titres, il reprend : « L’agression ignoble [...] a-t-elle vraiment eu lieu ? C’est une question qu’on est en droit de se poser ce matin. »
Ce matin seulement ? Pourtant, dĂšs la veille, au moins, les Ă©lĂ©ments de doutes (plusieurs plaintes dĂ©posĂ©es prĂ©cĂ©demment pas la jeune femme, aucune dĂ©claration confirmĂ©e, aucun tĂ©moin) Ă©taient dĂ©jĂ disponibles, mais on n’Ă©tait pas « en droit » de se poser des questions ? « Bref, les enquĂȘteurs sont de plus en plus circonspects », conclut-il, la circonspection ne pouvant concerner que la police, les journalistes se bornant Ă suivre.
Au mĂȘme moment, sur TF1, Ă la suite d’un reportage exposant les doutes croissants des enquĂȘteurs, JP Pernaut ajoute : « Oui, en tout cas la plus extrĂȘme prudence s’impose maintenant aprĂšs l’empressement des politiques Ă dĂ©noncer l’antisĂ©mitisme qui semblait se dĂ©gager de cette affaire qui a en tout cas rĂ©vĂ©lĂ©, d’aprĂšs tous les tĂ©moignages recueillis ensuite , la rĂ©alitĂ© des bandes de voyous qui font rĂ©gner la terreur dans les trains. Ca c’est vrai. » [c’est nous qui soulignons].
Cet aveu est proprement inoubliable : qu’importe ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©, puisque ce fut pour TF1, notamment, l’occasion de parler des « bandes de voyous » ! Telle Ă©tait l’allĂšgre contribution de TF1 Ă la symphonie sĂ©curitaire - propagation des fantasmes d’explosion de la violence qui permettent d’emporter l’adhĂ©sion des foules aux solutions extrĂȘmes qu’impose cette situation d’urgence.
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Du cĂŽtĂ© de l’Agence France-presse
Du cĂŽtĂ© de l’AFP, « la plus extrĂȘme prudence » semble Ă©galement s’imposer...
A 12h49, l’agence publie un rĂ©sumĂ© qui multiplie Ă nouveau les prĂ©cautions (c’est nous qui soulignons).
« L’agression du RER D [...] suscite des interrogations depuis lundi, a-t-on appris de source policiĂšre . [...] L’analyse des bandes vidĂ©o de la gare de Sarcelles - oĂč seraient descendus les agresseurs - n’avait pas permis lundi soir de repĂ©rer les agresseurs, avait indiquĂ© une source proche de l’enquĂȘte . [...] Une source policiĂšre a indiquĂ© mardi que la jeune femme avait dĂ©jĂ portĂ© plainte Ă six reprises ces derniĂšres annĂ©es [...] Les enquĂȘtes ouvertes Ă la suite de ces plaintes n’ont jusqu’Ă prĂ©sent abouti Ă aucune arrestation , a-t-on prĂ©cisĂ© de mĂȘme source . La jeune femme a affirmĂ© aux enquĂȘteurs avoir Ă©tĂ© agressĂ©e vendredi matin par six jeunes, dont quatre d’origine maghrĂ©bine selon elle [...] Selon ses dĂ©clarations, aprĂšs s’ĂȘtre emparĂ© de son sac, ses agresseurs, la croyant juive, lui ont coupĂ© des mĂšches de cheveux (...) »
En dĂ©but d’aprĂšs midi, une autre dĂ©pĂȘche signale que le Syndicat national des officiers de police (SNOP - majoritaire) dĂ©nonce les « pressions » qui pĂšsent sur les enquĂȘteurs, dues Ă la « surmĂ©diatisation » et la « politisation » de l’affaire. « SurmĂ©diatisation [qui] a Ă©tĂ© aidĂ©e par les dĂ©clarations de certains responsables syndicaux qui veulent se faire de la publicitĂ© et finissent par dire n’importe quoi », a dĂ©clarĂ© Ă l’AFP le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral adjoint du SNOP, Dominique Achispon, qui souhaite que l’on « [laisse] les enquĂȘteurs travailler dans le calme et la sĂ©rĂ©nitĂ© » (AFP, 13h12)
« Il n’a pas citĂ© d’organisation mais fait rĂ©fĂ©rence aux dĂ©clarations, lundi soir, de deux responsables du syndicat de police Synergie (second syndicat chez les officiers) », prĂ©cise la dĂ©pĂȘche de l’AFP.
Frank Carabin a les oreilles qui sifflent...
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Quand le vent tourne...
Quand le vent tourne, les girouettes le font aussi. Plus ou moins rapidement. Et non sans grincer. Des grincements qui annoncent dĂ©jĂ la suite : « C’est la police qui nous a induit en erreur, avant de rectifier » ; « On a eu (un peu, beaucoup...) raison d’avoir tort » ; « Qu’importe, puisque l’antisĂ©mitisme existe bel et bien » et que...
« Cette affaire [...] a en tout cas rĂ©vĂ©lĂ©, d’aprĂšs tous les tĂ©moignages recueillis ensuite, la rĂ©alitĂ© des bandes de voyous qui font rĂ©gner la terreur dans les trains. Ăa c’est vrai. » (Jean-Pierre Pernaut)
Que l’on imagine un seul instant quelles rĂ©actions - lĂ©gitimes - susciterait une transposition comme celle-ci :
« Cette affaire [...] a en tout cas rĂ©vĂ©lĂ©, d’aprĂšs tous les tĂ©moignages recueillis ensuite, la rĂ©alitĂ© d’une bande de pseudo-journalistes qui font rĂ©gner le bavardage dans les mĂ©dias. Ăa c’est vrai. »
A 17h05, l’AFP apprend Ă ses clients que « La jeune femme [...] a Ă©tĂ© placĂ©e en garde Ă vue ». Puis, Ă 18h45, l’agence prĂ©cise qu’elle « a avouĂ© lors de sa garde Ă vue mardi aprĂšs-midi qu’elle avait menti. » Une information confirmĂ©e plus tard par le procureur de la RĂ©publique de Pontoise (AFP, 20h17).
Comment sauver alors le peu qu’il reste des apparences ?