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Quand la « mondialisation heureuse » de Macron fait le bonheur de Raphaël Kahane (France 24)

par Jean Pérès, Pauline Perrenot,

L’émission « Le débat » animée par Raphaël Kahane sur la chaine du service public France 24 (information internationale) a offert, le 24 janvier 2018, au lendemain du discours du président français au Forum économique mondial [1], un véritable récital de propagande pro-Macron. Sous le titre « Emmanuel Macron à Davos : le retour de la France ? », son animateur et ses invités, tous à l’unisson, se sont livrés à un concert d’éloges de la politique présidentielle à faire rougir d’envie un Laurent Delahousse que l’on croyait pourtant hors d’atteinte dans ce domaine.

Il est vrai que le dispositif de l’émission laissait augurer d’un débat plutôt limité. Son animateur, Raphaël Kahane et ses invités, entrepreneurs, économistes et communicants étaient en effet tous d’accord sur l’essentiel, et même au-delà : l’impérieuse nécessité, pour « La France », de mettre en œuvre de vigoureuses politiques néolibérales de dérégulation de l’économie, d’une part, et la gratitude due à Emmanuel Macron pour son action héroïque et rédemptrice en ce sens, d’autre part. Aucun syndicaliste mal embouché, pas l’ombre d’un économiste non libéral, nulle voix quelque peu divergente, en somme, ne viendra troubler le bel ordonnancement de cette causerie amicale.

Au rang des « experts » du jour : Catherine Barba, « serial entrepreneuse » et « business angel » selon les mots du présentateur [2], fondatrice du Women in Innovation Forum à New-York et du Peps Lab, un observatoire sur l’innovation dans le commerce. À ses côtés, François Chardon, « consultant » et « expert en communication », Philippe Moreau-Chevrolet, « communicant et président de MCBG conseil », et enfin, Richard Attias, homme d’affaires connu pour son goût des paradis fiscaux et son implication, entre autres, dans les campagnes de l’UMP [3]. Le seul intervenant qui introduit un soupçon de divergence et de dissension dans cette ode à la libéralisation macronienne de la France est Marc Touati [4], qui plaide quant à lui pour… davantage de libéralisme !

Quant au journaliste qui anime l’émission, il affiche quasiment le même pedigree que ses invités – cela facilite les échanges ! Raphaël Kahane, diplômé de l’ESCP [5], est un ancien « opérateur des marchés financiers à New York et à Londres », auteur d’un livre au titre éloquent : Chômage, un choix français.


« Standing ovation » pour Macron !

Dès les premières minutes de l’émission, Raphaël Kahane demande à son envoyée spéciale à Davos de parler des effets de l’intervention d’Emmanuel Macron au forum de Davos. D’une analyse de fond du discours présidentiel, il ne sera pas vraiment question. Un détail scénique a en revanche particulièrement retenu l’attention de la journaliste sur place – et celle du présentateur :

- Raphaël Kahane : Stéphanie, Emmanuel Macron qui est allé porter ce message de Versailles jusqu’à Davos pour faire investir en France ; c’est passé comment auprès de ce public d’hommes d’affaires ?

- Stéphanie Antoine : Bien écoutez, il a été très applaudi [...] Emmanuel Macron, il a même eu droit à une standing ovation. Et je crois qu’il y en a eu très peu à Davos de standing ovations. Donc autant dire que le fait qu’il ait parlé de ses réformes, notamment les réformes fiscales et réformes économiques, et bien ça a beaucoup plu ici, ça a beaucoup plu aux investisseurs. Et d’ailleurs j’en ai un avec moi, c’est le président directeur d’Eurazeo, Patrick Sayer […]. Alors vous avez assisté justement à ce discours, il y a eu véritablement une standing ovation, est-ce que vous êtes enthousiaste ?

Patrick Sayer [6] confirme :

Écoutez : c’est la troisième, je crois, standing ovation après Barack Obama et Clinton, donc ça fait évidemment plaisir. Ce qui est en train de se passer en 2018 est pour moi aussi important que la chute du mur de Berlin. Qu’est-ce qu’elle a amené la chute du mur de Berlin ? Après la construction de l’après-guerre des institutions internationales, il y a eu ce pas extraordinaire vers la mondialisation, sauf que la mondialisation n’a pas fait que des heureux. Et qu’est-ce que nous a donné le président Macron aujourd’hui ? Il nous a donné un guide possible de la mondialisation heureuse.


N’en jetez plus ! Mais ce n’était pas fini… :

- Stéphanie Antoine : Pour vous justement comme investisseur, concrètement, on a envie aujourd’hui d’investir en France ? La France est-elle plus attractive aujourd’hui ?
- Patrick Sayer : […] J’ai spontanément une demande de rendez-vous pour travailler avec nous sur nos entreprises que j’ai jamais eue depuis les douze dernières années.
- Stéphanie Antoine : Vous êtes sincère là ? […] Vous voyez, c’est l’enthousiasme ici Raphaël !

Une mondialisation heureuse qui compte visiblement une heureuse adepte.


Est-ce que vous pouvez nous le cloner, ce président ?

Sur le plateau, journalistes et invités font partie du même monde, partagent les mêmes intérêts et ne s’en cachent pas. Cette version totalement décomplexée du journalisme d’élite offre, dans la suite de l’émission, des épisodes de choix :

Raphaël Kahane : Catherine Barba, vous qui êtes partie vous installer à New-York justement, est-ce que ce que dit Emmanuel Macron, pas seulement aujourd’hui bien sûr mais depuis qu’il est entré à l’Élysée en mai dernier, est-ce que c’est de nature à vous faire revenir ?


L’espoir d’un retour au pays des capitalistes prodigues est tel que Raphaël Kahane s’empresse de s’enquérir des intentions d’une de ses invitées qui se trouve justement être une entrepreneuse expatriée. Laquelle rassure et livre ses impressions :

Catherine Barba : Nombre d’américains me disent, mais est-ce que vous pouvez nous le cloner, ce président ? On en voudrait bien un comme ça ! [ …] Moi c’est la première fois que je me sens aussi proche de l’administration et du gouvernement. Avant, il y avait vraiment, dans une salle, les entrepreneurs d’un côté, les gens du gouvernement de l’autre, on savait assez vite dire qui fait quoi, qui est qui. Pour la première fois, je trouve qu’on parle la même langue.


Et on ne sait plus dire qui fait quoi ni qui est qui ?

L’empathie de Raphaël Kahane est revue à la baisse au moment d’évoquer (et seulement d’évoquer…) les contestataires de la politique d’Emmanuel Macron :

Raphaël Kahane : François Chardon, ses adversaires ont affublé Emmanuel Macron de l’étiquette de “président des riches”. Est-ce qu’un discours comme celui-là, est-ce que le fait-même de se rendre à Davos, est-ce que recevoir à Versailles 140 grands patrons d’entreprises, parfois décriés par les milieux dits altermondialistes, je pense à… Bon, je vais pas citer de marques pour ne pas leur porter préjudice, mais en tout cas est-ce que ça ne risque pas de renforcer cette image de “président des riches” ?


En bon journaliste ayant la déontologie chevillée au corps, Raphaël Kahane prend grand soin de se distinguer, au gré de tournures passablement péjoratives, des dits contestataires. Notons que l’animateur ne souhaite pas citer, par égard pour elles, les différentes entreprises faisant l’objet de « critiques » de la part des « milieux dits altermondialistes », dont il ne dit, du reste, rien non plus. En revanche, nommer ces mêmes entreprises dans des contextes qui leur sont, à ses yeux, favorables, ne lui pose subitement plus aucun problème :

Raphaël Kahane : […] On va revenir aussi d’ailleurs sur la réunion qui a eu lieu plus tôt cette semaine, parce que c’est vrai que c’est impressionnant, les patrons de Toyota, Coca Cola, Google, Facebook, Goldman Sachs, Ali Baba, Ikea… Hein bon, voilà, ça a été… rien que ça, c’est déjà un succès en soi de faire venir tous ces gens-là en France, est-ce que ça témoigne, euh, de l’attractivité de la France, ou bien plutôt d’une équation personnelle, la curiosité que suscite Emmanuel Macron ?


Peu après, on assiste en direct à d’émouvantes retrouvailles à l’occasion de l’entrée sur le plateau de Richard Attias. Ou quand, sous le haut patronage de Raphaël Kahane, un plateau du service public d’information se transforme en club de rencontre pour entrepreneurs en goguette :

- Raphaël Kahane : On va partir tout de suite à Davos où nous attend Richard Attias. Richard Attias, bonjour ! Vous avez le salut, hein, au passage de Catherine Barba, qui est à mes côtés.
- Richard Attias : « Bonsoir Catherine ! [Bonsoir Richard !]

Sans commentaire…

Mais la familiarité assumée de Raphaël Kahane avec le monde entrepreneurial n’est pas la moindre de ses qualités journalistiques. Nous le disions déontologue, le voici à présent enquêteur sourcilleux :

Raphaël Kahane à Catherine Barba : On voit souvent les géants du numérique qui ont beau s’installer en France, et on dit : “Ils ne paient pas d’impôts”. Est-ce que ça, ce sont des idées reçues, est-ce que c’est vrai, est-ce que surtout ça peut changer d’après vous ?

Étrange conception du journalisme que celle de demander à une « serial entrepreneuse » si des faits amplement documentés par des confrères – y compris au sein de sa propre rédaction ! – [7], sont vrais ou non… Au vu de son mépris des faits, nul ne s’étonnera que toute donnée qui ne convient pas à Raphaël Kahane, y compris quand lui-même cite des chiffres à l’appui, soit systématiquement sujette à caution :

Raphaël Kahane : On va voir peut-être Le Canard Enchaîné qui cite un extrait de rapport de l’OFCE qui indique que les 5% des Français les plus modestes subiront avec les réformes fiscales d’Emmanuel Macron une baisse de 0,6 % de leur pouvoir d’achat cette année. En gros, c’est l’augmentation de la CSG, tandis que les 5 % les plus riches eux verront leurs revenus augmenter, leur pouvoir d’achat pardon, de 1,6 %. Marc Touati est-ce que c’est ça aussi cette politique ou est-ce qu’on se trompe ?


De questions rhétoriques en partis pris décomplexés

Dans cette dernière partie, on se contentera de recenser les questions de Raphaël Kahane, tant les réponses sont évidentes, quand elles ne sont pas déjà contenues dans l’interrogation…

- À Richard Attias : « Vous avez vu évoluer de nombreux dirigeants, chefs d’État, personnalités ; il y a quelque-chose de particulier avec Emmanuel Macron aujourd’hui ? »

- « Vous qui rencontrez justement pour votre activité des dirigeants politiques et d’entreprises de tous les pays, vous avez le sentiment que l’image de la France est en train de changer ? (…) »

- À François Chardon : « C’est un succès de comm avant tout Emmanuel Macron ou est-ce que c’est aussi une adhésion aux réformes qu’il porte et aux idées qui l’ont amené à l’Élysée ? »

- « La France est un pays qui fait rêver mais est-ce que c’est un pays qui attire ? »

- Au PDG Patrick Sayer : « On parle de ça à Davos, on a des attentes de baisse de la dépense publique ? »

- « Vous avez le sentiment que les gens qui dirigent la France aujourd’hui, on parle beaucoup d’Emmanuel Macron mais il y a aussi Mounir Mahjoubi, des gens qui connaissent ce domaine précisément, vous avez l’impression qu’ils comprennent [tous ces effets positifs] et qu’ils font passer cette perception à l’administration française ? »

- « Il y a aussi cette “flat tax” sur les revenus financiers. Je parlais de la baisse d’impôts sur les sociétés, mais un des autres axes effectivement pour faire revenir les investisseurs, c’est ce taux d’impôt unique à 30 % sur les revenus du capital. Ça c’est déterminant pour les jeunes créateurs d’entreprise, pour ceux en tout cas qui arrivent à faire prospérer leurs idées ? »

- À Patrick Sayer, après que Marc Touati a évoqué la fameuse « théorie du ruissellement » [8] : « Faut que ça profite à tous les Français ! Patrick Sayer, avec nous en direct de Davos, cette théorie du ruissellement vous avez l’impression qu’elle est mieux comprise par les Français aujourd’hui ou simplement qu’un certain nombre de salariés sont résignés, ce qui fait qu’il n’y a pas de mouvements sociaux finalement depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée ? »

- À Philippe Moreau-Chevrolet [9] : « C’est paru ici, en France, comme une réunion de happy few, d’une certaine manière un peu déconnectée, j’allais dire, des réalités du peuple ? »

- Toujours à Philippe Moreau-Chevrolet, expliquant que les réunions à Davos ne sont plus ce qu’elles étaient, qu’elles sont plus transparentes et que tout le monde les accepte : « Parce qu’on a ouvert Davos aussi aux caméras, d’une certaine manière, ça a permis de démystifier les choses ? »

- « On a la ressource, on a un environnement plus favorable aussi aujourd’hui avec la réforme notamment du marché du travail ? Tout ça, ça participe à créer un contexte plus favorable ? […] On a aussi les financements ? Est-ce que les banques sont des bons partenaires ? »

- À Marc Touati : « Donc il faut faire de la retraite par capitalisation en France, c’est ça que vous dites, pour créer une culture financière ? »

Et pour finir en beauté :

- « […] est-ce qu’Emmanuel Macron brille aujourd’hui parce que c’est un président de toute évidence intelligent et talentueux et qui a des idées, ou est-ce qu’il brille parce que justement ce sont les autres qui font peur ? »

Troisième et dernière hypothèse : brille-t-il grâce aux coups de brosse à reluire de Raphaël Kahane et de ses invités ?


***


Copinage et connivence, mépris des faits, bras d’honneur au pluralisme, questions rhétoriques, pédagogie envers « ceux-qui-n’ont-rien-compris », journalisme d’élite autant que de complaisance… L’émission « Le débat » de France 24, qui ne « débat » évidemment que dans son titre, est un condensé du pire de ce que peut offrir le journalisme. Et si Raphaël Kahane occupait le rôle de chef d’orchestre dans ce concert pro-Macron donné en l’honneur des milieux d’affaires, bien d’autres musiciens ont joué la partition du libéralisme décomplexé, se répartissant à l’envi entre chaînes d’info et télévisions privées. Ainsi le recensait Samuel Gontier qui donnait, de surcroît, le titre de la célébration : « Choose France et make Macron great again » !


Jean Pérès et Pauline Perrenot

 

Notes

[1Le Forum économique mondial de Davos, qui n’a aucune représentativité démocratique, réunit chaque année les PDG des plus grosses entreprises (1900 en 2018), un certain nombre de chefs d’État et de gouvernement (70 en 2018), et des journalistes (plus de 500 en 2018). C’est un grand moment de célébration du libéralisme économique.

[2Pour les non avertis, les « business angels » sont des « investisseurs providentiels », soit, selon le site dédié franceangel.org, des « passionnés de l’aventure entrepreneuriale qui investissent leur argent personnel dans de jeunes entreprises aux concepts novateurs. » Un mode de financement de l’économie qui a plus qu’à son tour l’attention des grands médias car il soutient souvent le développement des « jeunes pousses » et autres « start-ups », notamment dans le domaine des hautes technologies, symboles d’un capitalisme triomphant qui fascine tout particulièrement les journalistes spécialisés, ou non…

[3Plusieurs fois cité dans les Panama Papers, il dirige la New York Richard Attias & Associates, société qui organise des forums « où s’entremêlent conférences et réseautage, business et politique, et cela dans des pays émergents, souvent africains : Gabon, Congo-Brazzaville, Rwanda, Égypte », selon un article du Monde.

[4Marc Touati est le chef d’une entreprise modestement intitulée ACDFI, soit Aux commandes de l’économie et de la finance.

[5École supérieure de commerce de Paris.

[6PDG d’Eurazeo, une société d’investissement.

[7Afin d’aiguiller Raphaël Kahane sur la question, nous lui conseillons par exemple la lecture de ses propres collègues et des très gauchistes Figaro, Challenges et RTL.

[8Doctrine politique selon laquelle l’enrichissement des plus riches profiterait à l’ensemble de la société.

[9Ancien journaliste, Philippe Moreau-Chevrolet conseille les dirigeants pour leur communication (société MCBG).

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