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Quand France 2 défend la santé publique contre des éboueurs en grève

par Jamel Lakhal,

Le 20 juin 2006 démarre à Marseille une grève des conducteurs de camions-bennes qui va durer une semaine. Un mouvement social suivi par près de 90% des conducteurs, de l’aveu de France 2 (23/6 - 13H). Devant l’ampleur du mouvement, les journaux télévisés de France 2, ainsi que ceux de France 3 et de TF1, probablement encore marqués par la grève de 5 semaines du printemps 2003 [1], ont pris une forme et un contenu nettement défavorables aux grévistes. Les habitués de ce type de couverture médiatique y reconnaîtront un exercice de routine.


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« Des rues encombrées de poubelles, et une odeur de moins en moins agréable. » Voici comment Elise Lucet inaugure sur France 2 (23/6 - 13H) la couverture de la grève des conducteurs marseillais de camions-bennes, qui a duré du 20 au 27 juin 2006. Une petite phrase qui en dit long sur l’esprit qui animera les journaux télévisés de cette chaîne du service public pendant ce mouvement social.

Le traitement infligé par France 2, ainsi que par France 3 et TF1, à ce mouvement social n’a rien d’original. L’acharnement des médias à montrer les conflits sociaux sur leur plus mauvais angle - ce qui encourage chez les téléspectateurs le sentiment de rejet des grévistes, et du principe de grève en général - a été constaté, critiqué et dénoncé à plusieurs reprises [2]. Malgré cela, nos médias continuent et persévèrent imperturbablement sur la même voie. Illustration avec cette grève.

Contrairement aux faits divers, rapportés instantanément avec menu détail, ce mouvement n’apparaît dans les JT de France 2 qu’au bout du 4e jour de grève (23/6 - 13H). Pis, Elise Lucet expédie l’« événement » en 15 secondes. France 3, de son côté, submergée d’actualité pressante, n’arrive à caser la nouvelle que le lendemain (24/6 - Soir 3) dans une brève de 13 secondes. Pourquoi toute cette attente ? Ont-ils espéré l’arrêt du mouvement dans les premiers jours, ce qui leur épargne la peine d’en parler ? Ont-ils attendu que les poubelles s’entassent dans les rues et que les ressentiments des habitants enflent pour avoir de la matière à filmer ?

L’examen des 7 sujets diffusés sur France 2 (13H et 20H confondus), du 23/6 au 27/6, révèle qu’ils sont sortis pratiquement d’un même moule. Un moule assez particulier qui découpe les sujets en deux parties : les impacts négatifs de la grève et l’évolution de la grève. Les JT de Soir 3 du 24/6, 12/13 du 26/6 et 12/13 du 27/6 de France 3 laissent à penser à que France 2 a dû aimablement prêter son moule à sa consœur du service public, qui elle-même a dû le passer à sa concurrente TF1 (13H et 20H du 26/6). Bel exemple de partage. A dire vrai, ils n’ont rien partagé : les mêmes automatismes se sont imposés à tous...

L’ordre des deux segments de l’information n’est nullement anodin. Mais l’importance qui leur est respectivement accordée est encore plus significative : hypertrophie du temps consacré aux conséquences, atrophie du temps consacré aux motifs et au déroulement du conflit.

L’impact de la grève

Ancrée systématiquement au début de chaque sujet (idem pour France 3 et TF1), l’information relative aux conséquences du conflit couvre 75% du temps, en moyenne.

La composition de cette excroissance est classique : une description orale et visuelle détaillée des conséquences du non-ramassage des poubelles sur la ville, les commerçants, les habitants et particulièrement les personnes vulnérables (enfants, mères, personnes âgées, ...), l’insistance sur les risques du prolongement du conflit (sanitaires, économiques avec la fuite des touristes, image de la ville, ...) et des micro-trottoirs de personnes excédées, incluant inexorablement le traditionnel coucou de notre « otage » de service.

Pour rendre hommage au courage des présentateurs des JT de France 2 qui ont tenu à nous informer, avec un professionnalisme sans faille, sur la nature, la composition, la quantité et l’odeur des ordures qui traînaient dans les rues, il suffit (mais c’est la moindre des choses... quand tant de perles pouvaient être récoltées dans les reportages...) de reproduire les titres d’annonce et les phrases de lancement des « sujets ».

- « Des rues encombrées de poubelles, et une odeur de moins en moins agréable. » (23/06 - 13H - Elise Lucet)
- « A Marseille, les ordures s’entassent dans plusieurs quartiers de la ville. » (25/06 - 13H et 20H - Béatrice Schönberg)
- « Une odeur pestilentielle et une situation sanitaire qui devient critique. » (26/06 - 13H - Elise Lucet). En titre : « Plus de deux milles tonnes de déchets s’entassent dans les rues de Marseille avec des températures avoisinant les 30 degrés. »
- «  Sans doute la fin du calvaire pour les marseillais. » (26/06- 20H - David Pujadas). En titre : « Vers la fin du conflit des éboueurs à Marseille. Un accord semble en vue avec les syndicats. La grève qui dure depuis une semaine, a transformé la ville en cloaque »
- « Les marseillais devraient respirer dans les jours qui viennent » (27/06- 13H - Elise Lucet)
- « Le ramassage des ordures a repris à Marseille. L’accord a finalement été signé par les conducteurs de bennes. Le mouvement, vous le savez, avait transformé la ville en dépotoir... » (27/06 - 20H - David Pujadas)

Il faut le reconnaître : les prestations des présentateurs des JT de France 3 et de TF1 valent largement celles de leur confrère et de leurs consœurs de France 2.

Les motifs et le déroulement de la grève

La présentation affligée et affligeante des conséquences de grève occupant 75% du temps, la présentation des motifs de la grève et le récit de son évolution doivent donc se contenter des 25% du temps restant, en moyenne.

Une moyenne qui cache bien des disparités, comme les 10 secondes homéopathiques, sur un sujet de 2 minutes, au 13H du 26/6 de France 2. Mais ce cas limite a été dépassé, haut la main, le jour-même, par Jean-Pierre Pernaut dans « son » 13H, avec un passage subliminal de 5 secondes sur un sujet de 1 minute et 15 secondes, ex æquo avec Eric Letellier au 12/13 sur France 3 [3].

Généralement, dans cette partie, la caméra tourne vers les protagonistes de la grève pour n’en rapporter que les propos exprimant des ressentiments, des accusations, des récits des va-et-vient des négociations, etc. Aucun mot ne filtrera sur l’objet de la grève, ni sur les revendications.

L’objet de la grève, n’étant certainement pas trop important pour les téléspectateurs, a été généralement expédié en une seule phrase, quand il a été traité [4]. Pour les téléspectateurs de France 2 qui l’ont raté, nous le leur rappelons gracieusement : « Les grévistes s’opposent  [5] à un projet de réorganisation du temps de travail . » (France 2 - 23/06/06 - 13H - Elise Lucet), ou plutôt, « Les conducteurs des bennes réclament une réorganisation de leurs services . » (France 2 - 25/06/06 - 13H et 20H - Béatrice Schönberg et), ou peut-être, « Ils protestent contre la suppression de la collecte du dimanche . » (France 2 - 26 juin 2006 - 13H - Elise Lucet). Enfin, on peut dire, sans prendre trop de risques, que « Le conflit portait sur la réorganisation des services  » (France 2 - 27 juin 2006 - 20H - David Pujadas).

Le récit du conflit n’est pas moins lacunaire que l’exposé de ses motifs. Mais il est surtout partial.

Ainsi, pour France 2, « A l’origine du conflit, les conducteurs de benne. » (27/6 - 13H). Oui, seuls, même si c’est la Communauté Urbaine de Marseille qui est à l’initiative de la « réorganisation des services ». Le 25/6 (13H), Béatrice Schönberg annonce que « L’issue de ce conflit est encore incertaine, tant que les revendications sur les conditions de travail des chauffeurs ne seront pas satisfaites ». Comprenne qui pourra, car si les revendications sont satisfaites, l’issue du conflit est certaine ; elle n’est incertaine que si les revendications ne sont pas satisfaites. Tout suggère que Béatrice Schönberg, a fusionné en une seule phrase la position des grévistes et son propre déplaisir.

Effets d’une hostilité coutumière, deux opérations permettent de donner du conflit une version nettement défavorable aux grévistes : d’abord mettre en scène l’opposition entre les grévistes et les « usagers » au lieu de s’intéresser au conflit entre grévistes et la Communauté Urbaine de Marseille ; ensuite et dans la foulée, présenter le mouvement comme impopulaire.

Illustration. France 2 annonce sans gêne que « Les commerçants sont évidemment les premiers concernés par ce mouvement de grève »[Et non les grévistes ou la Communauté Urbaine] (26/6 - 13H). Et assène, sans preuve, que « ce mouvement, est évidemment loin d’être populaire » (26/6 - 20H). Et enfonce le cou : « Quelques rares [sources des statistiques ?] commerçants comprennent le problème des grévistes, mais cette solidarité à des limites ». Et de répéter en insistant sur les désagréments « populaires » : « des tonnes de détritus ont envahi cette place où se tient l’un des marchés les plus populaires de la cité phocéenne » (25/6 - 20H). En plus, tous les micro-trottoirs, sans exception, du 23/6 au 27/6, rapportent des propos de « marseillais » excédés ou racontant leur peine pour contourner le problème. Parmi les témoignages, celui-ci : « On vit avec les rats. Voilà la liberté » (25/6 - 20H).

Ainsi, sur les motivations de ce conflit, son contexte, le but de la « réorganisation des services », le détail des négociations, ... bref, sur le minimum pour se faire une opinion, le téléspectateur peut passer son chemin. Ce n’est certainement pas trop important

Quant à l’issue du conflit, David Pujadas annonce sur un ton désabusé « Eh bien, des chauffeurs seront titularisés et la ville va acquérir de nouveaux matériels . » (France 2 - 27/06 - 20H). Sur France 3, Eric Letellier corrige : « Ce texte [protocole d’accord] prévoit des embauches , une prime au résultat , la rédaction d’un règlement intérieur  » (27/06 - 12/13 -). Quant à PPDA, sur TF1, il affiche une autre version : « Les syndicats ont obtenu, entre autres, la création de 15 postes supplémentaires , mais pas le versement d’une prime qui figurait aussi dans les revendications » (26/06 - 20H). Peu importe, du moment que la grève s’est arrêtée.

On peut avoir le cœur soulevé par les odeurs pestilentielles et nauséabondes quand les ordures s’accumulent. On peut éprouver aussi des accès de répulsion face des JT qui méprisent aussi ouvertement des salariés qui remplissent, eux, de véritables missions de service public...

Jamel Lakhal

(avec l’aide de Denis pour la collecte des données et les transcriptions)

 

Notes

[3France 3 a consacré plus de la moitié de son sujet du 12/13 (27/6 - Eric Letellier) à l’évolution de la grève. Fin de grève oblige.

[4La grève à la SNCM, à Marseille, du 3 juillet 2006 a été traitée par France 2 à 3 reprises : 3/7 - 20H, 4/7 - 13H et 4/7 - 20H. Sur l’ensemble des 3 sujets, une seule phrase a été prononcée concernant l’objet de la grève : « Des revendications sur l’effectif ». Pour la grève du contrôle aérien du 27 juin 2006 au Bourget, TF1 n’a pas daigné dire un seul mot sur l’objet de la grève (26/6 - 20H).

[5souligné par nous

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