Le titre - « L’Auberge espagnole du Larzac nantais » - n’annonce rien de bon. Et les premières lignes donnent le ton :
« C’est l’Auberge espagnole de la revendication. Un Larzac sur asphalte. Un micro Porto Alegre coincĂ© entre la Fnac du richissime François Pinault et le Gaumont, mastodonte du multiplexe. En ce samedi oĂą le soleil n’est pas pingre, le fric est vilipendĂ©. Le militant voudrait lui faire la peau une bonne fois pour toutes. Mais sa (douce) armĂ©e manque de bras pour harponner le capitalisme. »
Dans cette prose qui se veut elle-mĂŞme ensoleillĂ©e, le mĂ©pris suinte dĂ©jĂ : un forum ridicule et hargneux, tenu par un militant (heureusement) dĂ©sarmĂ©. Le militant, comme on va le voir, archĂ©type de tous les militants, est un condensĂ© de tous les personnages d’une farce grotesque. Le mĂ©pris alors dĂ©gouline abondamment :
« Alors ? Alors, le militant dĂ©bat sans fin, s’insurge, pousse des coups de gueule qui tournoient dans des airs plutĂ´t dĂ©sertiques. Bref, il se fait du bien en se retrouvant en famille. En espĂ©rant, au fond de lui, convaincre le piĂ©ton venu baguenauder dans la sociĂ©tĂ© consommatrice (…) Aujourd’hui comme hier, le militant a mal Ă son Europe et Ă son monde. ».
Ce personnage pitoyable, quand il cite quelques auteurs, est de surcroît nécrophage :
« Ă€ deux pas, on appelle les morts Ă la rescousse : Sartre ("Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent. "), Camus (" Ce n’est pas la rĂ©volte en elle-mĂŞme qui est belle, c’est ce qu’elle exige. "), Jaurès (" Le capitalisme porte la guerre comme la nuĂ©e porte l’orage ")... ».
Faut-il comprendre que, selon le très chrĂ©tien Ouest-France, ces morts sont convoquĂ©s depuis l’enfer oĂą ils devraient sĂ©journer ?
Vient alors le tour d’un exemplaire du militant, ce produit de synthèse fabriquĂ© par un « journaliste de terrain ». Un exemplaire sans doute imaginaire, qui, Ă propos de ces morts appelĂ©s Ă la rescousse, aurait dĂ©clarĂ© : « "Seront-ils un jour entendus ?, s’interroge cette jeune femme, dont l’intonation de voix fait le grand Ă©cart entre la dĂ©sillusion et l’enthousiasme de la lutte. »
La condescendance du dĂ©tecteur d’intonation prĂ©pare les derniers paragraphes, qu’annonce le sous-titre : « Lupuline, douce Lupuline ».
Et d’abord ceci :
« Une lutte hybride, aux fronts multiples qui ne donne aucun rĂ©pit au soldat altermondialiste. Palestine, OGM, " troupes d’occupation en Irak ", commerce Ă©quitable, " privatisation des ressources en eau "... DrĂ´le de monde aussi oĂą l’assassinat rĂ´de plus souvent qu’Ă son tour ; lĂ , c’est " le Medef et le gouvernement (qui) assassinent la culture " ; ici, " c’est la protection sociale qu’on assassine ". Pendant ce temps, toujours en France, " 48 000 femmes, entre 20 et 59 ans, ont Ă©tĂ© victimes de viol en un an " et " deux millions sont battues par leur conjoint ".
La lutte au fronts multiples est, bien sĂ»r, « hybride ». Le militant, bien sĂ»r, est devenu « soldat ». Le monde rĂ©el des conquĂŞtes sociales piĂ©tinĂ©es et des violences infligĂ©es aux femmes devient un « drĂ´le de monde » N’en jetez plus !
Et pourtant, il reste encore une dernière pelletée à déverser :
« Heureusement, au beau milieu de ce monde, Lupuline, Ursule, Urbain et Unique paissent la fleur bleue, celle de la salvatrice naĂŻvetĂ© face au dĂ©senchantement. Les charolaises, normandes, nantaises... des paysans de la ConfĂ©dĂ©ration paysanne redonnent en choeur du baume au militant. Une ferme, fĂ»t-elle place Royale, est une bouĂ©e de sauvetage face aux Invasions barbares. »
Seules les vaches enchantent ce « drĂ´le de monde ». Leurs meuglements soutiennent le moral du militant qui tient enfin une « bouĂ©e de sauvetage ». Et pour finir, une fine allusion aux les « Invasions barbares », dont on ne sait si elles dĂ©signent ici les militants ou le « drĂ´le de monde » : si c’est la seconde hypothèse qui est la bonne, nul doute que notre bon journaliste y fait de la figuration.
Cet exercice de style a un auteur : Jean-François Martin. Ce n’est en rien un article d’information, mais une satire. Mais pas n’importe quelle satire : une satire rĂ©actionnaire. Et alors ? Alors, Ouest-France se prĂ©sente comme un journal quasiment apolitique, fier de son « humanisme ». Il est grand temps de dĂ©noncer par tous les moyens cette imposture.