Accueil > Critiques > (...) > Attentats aux Etats-Unis d’Amérique

Puisque nous sommes tous américains (3)

"Nous" et "Les Autres"

par Henri Maler,

Puisque nous sommes tous américains (ou presque...), il y a "nous" et "les autres". Et les "autres" - indubitablement - doivent nous rendre des comptes, sans que nous ayons à faire de grands efforts pour comprendre, puisque "comprendre" ce serait immédiatement - ou presque - "justifier".
Ainsi dit la rumeur médiatique.
Et cela a commencé le jour même des attentats par l’exhibition - évidemment réprobatrice - de certaines "manisfestations de joie" qu l’on passa en boucle, avant de s’aviser que l’on faisait peut-être un peu trop…
(22 août 2002)

Les "manifestations de joie"

- "Union sacrée" : Sous ce titre, Pierre Marcelle, dans Libération (13-09-2201, p. 35), relève fort justement :

" Dans les images diffusées en boucle sur toutes les télés, l’islam s’incarna tout au long de la nuit de mardi dans les " manifestations " de quelques Palestiniens, à Naplouse, Jérusalem et au Liban-Sud, où l’on remarqua surtout que ce que les perroquets imbéciles de la télé qualifiaient d’ " explosions de joie " ne nous fut restitué qu’en plans brefs et serrés, sur lesquels on ne dénombra jamais plus d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles certaines qui sous trois kalachnikovs brandies vers Allah, traversaient le champ avec un ostentatoire souci de s’en démarquer. " .

Et Pierre Marcelle de conclure :

" face à une opinion vite susceptible de faire de tous les " Arabes " (terme générique) de potentiels terroristes, dire et redire non ".

- Le Monde, à son tour, sous-titre ainsi un article intitulé "Les responsables palestiniens s’efforcent de montrer leur solidarité" (Le Monde du 14-09, p. 5) :

"L’ampleur des manifestations de joie a été exagérée", et reconnaît que "les images de la télévision ont sans aucun doute donné à l’événement une dimension disproportionnée". Non sans préciser que" la plupart des personnes rencontrées se réjouissaient sans vergogne de cette Amérique plongée dans le malheur".

Pas un mot ici sur la Palestine plongée dans le malheur : ce sera pour un autre article...

- TF1 a moins de scrupules. Le 14 septembre vers 21 heures, la chaîne rediffuse ces images, sans préciser ni à quelle date elles ont été prises, ni dans quelles circonstances. Mais c’est pour expliquer que les dirigeants palestiniens s’emploient ... à les minimiser. Il faut attendre le journal de 13 heures, le samedi 15 septembre pour entendre Isabelle Marque parler, au détour d’une phrase de "manifestations de joie, même extrêmement limitées".

- Sur France 2, en revanche, l’émission du médiateur du 15-09 donne à Charles Enderlin (correspondant à Jérusalem) est l’occasion de préciser - mieux vaut tard que jamais - que ces images ont été tournées par des agences de presse et qu’il faut "relativiser" l’importance de ces manifestations : quelques dizaines de Palestiniens à Jérusalem-Est et 2000 à 4000 à Naplouse. Pierre Thuillier prétend alors que ces images ont été diffusées en prenant du recul : cela ne nous avait pas frappé. En tout cas, la profondeur du "sentiment antiaméricain et antiisraélien" - pour parler comme Charles Enderlin - nous sera expliqué une prochaine fois. Sans doute pour ne pas risquer de confondre explication et justification…
(Première publication : 13 et 15-09-2001)

Si certains responsables et journalistes de télévision reconnaissent , après coup et partiellement, un défaut de prudence et d’explication, ils se rassurent à bon compte., en prétendant qu’ils ont très vite rétabli la vérité, l’équilibre et la complexité. Imperturbable, en revanche, Catherine Nayl (TF1) - flagrant délit de mensonge - déclare : "Nos correspondants ont montré que la réalité était plus complexe que ces quelques scènes". Quand ? Après combien de diffusions complaisantes ? [Source : Télérama du 22 au 29 septembre, p. 94 et 95.]

Première publication : 05-10-2001)

Ethnocentrisme

La plupart des médias font preuve, en ces circonstances, d’un ethnocentrisme quasi-spontané et totalement irresponsable.

Les sentiments collectifs des peuples - de tous les peuples - sont les produits des expériences historiques qu’ils ont vécues. L’émotion, quand elle gagne de larges secteurs de la population européenne, n’est pas a priori marqué du sceau d’une rationalité dont l’Occident aurait le monopole face à la déraison, que l’on qualifiera, indifféremment, d’arabe ou de musulmane.

Comment s’étonner que la sympathie spontanée avec les victimes américaines puisse faire défaut ou manquer de chaleur, quand on connaît les expériences que certains peuples ont faites de la puissance américaine ? A-t-on le droit de montrer, voire de stigmatiser, des réactions - de l’indifférence à la haine -sans rien dire de leurs mobiles ? Pourquoi le devoir d’information tourne-t-il court quand il s’agit, non de justifier, mais de comprendre ?

Quels sentiments entretient-on - à moins que l’on ne vise à les susciter - quand on diffuse des propos ou que l’on exhibe des images qui témoigneraient des réactions des foules du Moyen-Orient et d’Amérique Latine, sans dire un mot des violences ouvertes ou cachées qu’elles ont eu à subir, venant d’une superpuissance, dont le moins que l’on puisse dire, est que la politique étrangère n’est pas guidée par la compassion ?

Pourquoi toutes ces questions - que certains journalistes se posent - sont-elles éludées ? De quelle indépendance le journalisme dominant osera-t-il encore se prévaloir ?

(Première publication : 17-09-2001)

- Ainsi dans Libération du 15-16 septembre 2001.

Le monde entier en une double page, mais dévorée aux deux tiers par des photos et des titres. Un premier titre dit, à peu près, le contenu de l’article : "L’hommage rendu d’un bout à l’autre de la planète a mis au jour les nouveaux clivages politico-culturels". Un second titre prétend nous éclairer sur le sens du précédent : "Solidarité occidentale, schizophrénie musulmane, indifférence latino-américaine".
Vous avez bien lu : schizophrénie musulmane

(Première publication : 16-09-2001- sous le titre "Schizophrénie musulmane" )

- Ou encore, sous la plume de Laurent Joffrin, dans Le Nouvel Observateur du 20-26 septembre (page 89).

"Le regard d’en face" : sous ce titre qui oppose une fois encore "nous" et les "autres", Laurent Joffrin, nous propose de partager, son grand effort de compréhension :

"Et si l’on essayait - un instant - de décentrer nos consciences occidentales ? Et si l’on s’efforçait, même maladroitement de comprendre un tant soi peu l’état d’esprit d’un habitant du Caire, d’Alger ou d’Islamabad ?".

La bonne idée ! Mais pourquoi faut-il en limiter l’usage à "un instant" ? Pourquoi nous inviter à une "empathie provisoire", et seulement provisoire ? Et d’ailleurs pourquoi cette invitation ?

Joffrin répond : "Pour juger des représailles nécessaires"…

Où l’on voit que l’objectif immédiatement militaire risque fort de censurer la noble intention "provisoire"…

C’est qu’il s’agit, pour Laurent Joffrin, de nous expliquer d’abord pourquoi le terme de "croisade" était mal choisi, "non que le président ait métaphoriquement tort".

Mais voilà : "L’ennui, c’est que le mot a un autre sens : la mobilisation de tous les chétiens contre l"islam impie".

Il y a donc eu erreur sur la métaphore…

Suivent alors les résultats de l’"empathie provisoire" : laissons au lecteur le soin de les apprécier. Reste la conclusion :

"quand il s’agira de mettre en marche les forces armée de la démocratie, animées d’un juste courroux, on devra, malgré tout, se livrer à une introspection. Un examen de bonne conscience… ".

L’introspection nécessaire à la bonne marche des "armées de la démocratie" occidentale.

(Première publication : 20-09-2001)

Islamologie

Sur les chaînes de télévision - la presse écrite est souvent plus prudente -, la langue automatique employée par nombre de journalistes, quand elle ne procède pas directement à l’amalgame entre Islam, Islamisme et terrorisme, se contente de le suggérer.

Ainsi, le " monde arabe " - tout aussi peu unifié que d’autres " mondes " - se confond avec le " monde musulman ", au sein de laquelle s’agite une " nébuleuse terroriste ", quand ce n’est pas une " nébuleuse islamique " (Sur France 3, le 11-09).

Une fois constitués ce " monde " et cette " nébuleuse " - ces images de l’autre destinées à constituer un " nous autres " et à faire peur -, les distinctions deviennent secondaires. Quelques journalistes les mentionnent ou, de préférence, se défaussent sur quelques spécialistes ou responsables politiques (Lionel Jospin, dans sa déclaration du mercredi 12 septembre) pour qu’ils assurent ce service minimum.
Les jours suivants, ce "service" sera renforcé par de multiples reportages sur les réactions de français musulmans.

C’est à eux de démentir !

(Première publication : 13 et 15-09 2001- sous le titre " Autocritique de l’amalgame ?")

Mais après que Georges Bush se soit rendu dans une mosquée pour déclarer - à l’intention (pour des motifs politiques compréhensibles) de l’"opinion" des pays dont la majorité de la population est de confession musulmane, au moins autant qu’à l’intention de ses concitoyens - que "l’islam, c’est la paix", les reportages sur la tolérance islamique se sont multipliés sur les chaînes de télé. Une relation de cause à effet ?

(Première publication : 19-09-2001)

Subtilités figaresques

Le 13-09-2001, dans Le Figaro, Michel Schifres éditorialise :
" Notre solidarité, notre soutien, notre compassion vont au peuple américain, lui qui nous a rendu notre liberté et qui appartient à notre civilisation "(je souligne).

Va pour la guerre des civilisations ?

Mais Schifres s’interroge :
" Comment avons-nous pu oublier que les idées de martyr et de cause demeurent le mirage des peuples désespérés et des religions expansionnistes, nous qui sommes également héritiers du sacrifice et de la barbarie " ?

Héritiers de cela, et de bien d’autres choses...

Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas :
" Il ne s’agit pas de battre, une nouvelle fois sa coulpe et de faire entendre le long sanglot de l’homme blanc (...) ".

Ouf !

- Le 13-09-2001, Le Figaro interroge Pascal Bruckner : " Comment prendre la mesure d’un tel événement ? ".

Pascal Bruckner répond en substance que les politiques n’ont pas assez prêté attention au cinéma américain, au " prophéties d’Hollywood ", comme titre l’article pour résumer son propos. Pascal Bruckner a pris la mesure...

D’ailleurs, " le monde musulman est un monde à part (...) Nous prisons la vie individuelle, alors que dans les franges radicales du monde musulman la vie personnelle ne vaut rien. Puisqu’on promet aux martyrs soixante vierges et une éternité d’orgasmes. Or il faut bien souligner que c’est un rêve de frustrés, je dirai même d’abrutis "

(Première publication : 13-09-2001)

- Max Clos, dans Le Figaro du 14-09-2001, s’interroge : "Faut-il condamner l’Islam ?".

Et répond :

"Des voix s’élèvent un peu partout, y compris en France, pour condamner par avance une "attitude manichéenne" qui condamnerait en bloc l’Islam. Le terrorisme islamiste ne serait, selon ces voix, qu’une déviation ne concernant qu’une petite minorité de musulmans, ne justifiant en rien une réaction militaire brutale. On répondra que que le manichéisme peut certes conduire à des excès et des injustices.
Mais comment ignorer que les criminels qui ont frappré le coeur des Etats-Unis, ceux qui égorgent en Algérie ou qui oppriment les femmes en Afghanistan, le font au nom d’Allah".

Donc ?

(Première publication : 14-09-2001- Sous le titre "Eloge du "manichéisme", par Max Clos)

- Deux semaines après les attentats aux États-Unis, Max Clos, dans son " Bloc-notes", publié dans Le Figaro du 28 septembre, laisse libre cours à son délire.

"[…] Depuis les attentats du 11 septembre, la communauté musulmane se déclare victime de manifestations d’hostilité. Question : qui est victime, les croyants ou les 7000 morts de New York et de Washington ? Qui est persécuté dans les banlieues à risque, les " jeunes " ou bien les enseignants agressés, les policiers attaqués, les conducteurs de bus caillassés, les pompiers harcelés ? Mercredi, s’est ouvert devant la cour d’assises de Versailles le procès du policier Pascal Hiblot, accusé d’avoir tué en 1991, à Mantes-la-Jolie, un jeune Algérien conduisant un véhicule volé au cours d’un " rodéo " après qu’il eût renversé et mortellement blessé une femme policier. Une manifestation est organisée devant le tribunal. Les " jeunes " réclament la " justice ", c’est-à-dire une lourde condamnation pour le policier. Schéma classique. Mais ils n’en restent pas là. L’affaire dégénère en démonstration pro-islamique, au cours de laquelle on acclame les chefs des pays arabes et l’on conspue les Américains. Islam pacifique ? Une " guerre sainte " a été déclarée à l’Occident. Nous sommes en danger, en situation de légitime défense, et l’ennemi est identifié. Le choix est entre se battre ou se laisser égorger comme des moutons bêlants."

Quelques heures après la publication de cet article, le policier Hiblot, qui avait tiré dans le dos de la victime, était acquitté par la cour d’assises de Versailles. Pour une fois, les policiers n’auront pas été "persécutés " au profit des " jeunes ".

(Première publication : 03-10-200, sous le titre "L’ennemi musulman, par Marx Clos "- Avec PLPL)

Suite
Puisque nous sommes tous américains (3)
Haro sur l’ennemi intérieur : l’"antimondialisme"

 

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

A la une

Dupont de Ligonnès : à France Info, le fait divers était presque parfait

La triste fin d’un fait divers cuisiné aux petits oignons.

Le journaliste Guillaume Bernard arrêté à Toulouse : une atteinte grave à la liberté de la presse (SNJ et SNJ-CGT)

Un communiqué suite à l’interpellation et à la convocation en justice d’un journaliste indépendant.

Sortie de Médiacritiques n°33 : Où va le journalisme ?

Le nouveau Médiacritiques est arrivé ! Articles, dessins inédits et nouveau format.