Ainsi, Nicolas Beytout, un temps pressenti pour diriger l’information de TF1 [3] doit finalement « prendre la tĂŞte de DI Group, le pĂ´le mĂ©dias de LVMH » (Les Echos du 19 novembre 2007). Par ailleurs, selon LibĂ©ration du 21 novembre 2007, il serait remplacĂ© dans ses fonctions actuelles par Etienne Mougeotte, l’ancien numĂ©ro deux de TF1, qui avait pris la tĂŞte du Figaro Magazine en septembre 2007 [4].
Interdépendances
Certains journalistes de la rĂ©daction des Echos exprimaient leur dĂ©pit quant Ă l’annonce de cette dĂ©cision et, surtout, quant Ă ses modalitĂ©s. Comme le rĂ©sume, pour eux, LibĂ©ration [5] : « avoir fait grève et ferraillĂ© en justice pour dĂ©montrer les dangers du conflit d’intĂ©rĂŞt et voir que les nominations de patrons de presse trouvent une chambre d’écho Ă l’ElysĂ©e... ». A dire vrai, ce nouvel Ă©pisode ne fait que confirmer la connivence et la bienveillance du PrĂ©sident Ă l’endroit des oligarques qui possèdent les mĂ©dias français ; des sentiments rĂ©ciproques quand bien mĂŞme le candidat Sarkozy dĂ©clarait le 29 avril 2007 Ă la tribune d’un de ses derniers meeting de campagne : « Je veux ĂŞtre le candidat du peuple et non celui des mĂ©dias [6]. » Au Fouquet’s, au soir du second tour, le vainqueur festoyait entourĂ© de Martin Bouygues (TF1), Serge Dassault (propriĂ©taire du Figaro), Albert Frère (financier belge et actionnaire de M6), Alain Minc (PrĂ©sident du Conseil de surveillance du Monde), François Pinault (propriĂ©taire du Point) mais aussi Bernard Arnault, son tĂ©moin de mariage… et, dĂ©jĂ , Nicolas Beytout. Ivre de joie, au lendemain de cette belle soirĂ©e, le directeur de la rĂ©daction du Figaro s’enflammait le 7 mai au matin dans les tribunes de son quotidien : « Quelle victoire, quel souffle ! L’élection magistrale de Nicolas Sarkozy est certainement de celles qui marqueront durablement l’histoire du pays [7] ».
Mais, surtout, cette nomination et les modalités de son annonce confirment la tendance observée depuis quelques mois : l’interdépendance toujours plus forte du nouveau pouvoir politique et du pouvoir économique qui possède les médias comme les industries du divertissement et de la culture. Une interdépendance fondée sur la convergence d’intérêts politico-économiques, voire sur leur intrication. De cette intrication, Nicolas Beytout est le révélateur autant que l’agent : un adjudant de la normalisation économique et de l’assainissement éditorial.
« Les journaux se font avec des actionnaires » et des chefferies ajustĂ©es
Les salariés des Echos peuvent ainsi méditer les récents propos tenus par Beytout au micro de France Culture (le 6 octobre 2007) qui répondait alors aux questions de Frédéric Martel :
- N. Beytout : « L’indĂ©pendance Ă©ditoriale, ce n’est pas l’autonomie absolue par rapport Ă un propriĂ©taire. Si vous voulez, moi, je pense que les journalistes français font parfois un contresens Ă imaginer que l’indĂ©pendance, c’est l’autonomie absolue. Pendant très longtemps, on a vĂ©cu en France avec l’idĂ©e qu’un journal avait une mission, ce qu’il a probablement, mais… avait une mission, qu’il n’avait pas besoin de gagner de l’argent et que, au fond, son propriĂ©taire n’avait qu’une chose Ă faire… »
- F. Martel : « C’est se taire et payer ! »
- N. Beytout : « … Se taire et payer. »
- F. Martel : « Vous l’avez dit souvent… Vous avez souvent dit ça. »
- N. Beytout : « Mais, oui. C’est très frappant. Au fond, ça a nourri et ça nourrit encore probablement la culture de beaucoup de journalistes. Mais comment voulez-vous bâtir des entreprises de presse qui soient profitables et qui investissent et qui se dĂ©veloppent vĂ©ritablement, si vous n’avez pas un journal, une entreprise, un mĂ©dia qui gagne de l’argent et qui se dĂ©veloppe ? Premier point. Deuxième point : comment voulez-vous trouver des actionnaires qui aient suffisamment de surface et d’abnĂ©gation pour mettre de l’argent, beaucoup d’argent parfois, et simplement se taire ? Ça ne peut pas exister comme ça. »
Une espèce de Joffrin « de droite »
Parce qu’il accorde le primat Ă l’économique sur le rĂ©dactionnel et parce qu’il banalise l’information au rang de simple marchandise, le discours de Nicolas Beytout est en accord avec celui de Nicolas Sarkozy qui estime que « les journaux se font avec des actionnaires [8] » ou avec celui d’Alain Minc, dirigeant du Monde sur le dĂ©part, qui expliquait dans une interview au Figaro (le 16 octobre) : « L’indĂ©pendance d’un journal, c’est d’abord son Ă©quilibre financier ».
Parce qu’il est le porteur et le relais d’une vision libĂ©rale du secteur de la presse (le pouvoir aux actionnaires), Nicolas Beytout est parfaitement ajustĂ© aux attentes de ses mandants, hier Serge Dassault, aujourd’hui Bernard Arnault. Il est, en ce sens, le semblable « de droite » de son « adversaire » de dĂ©bat sur France Info, Laurent Joffrin passĂ© de la presse Perdriel (Le Nouvel Observateur) Ă la presse Rothschild (LibĂ©ration). Les rĂ©centes dĂ©clarations de Beytout sur France Culture font d’ailleurs Ă©cho Ă celles de Joffrin au micro de la mĂŞme radio le 2 octobre 2004 : « Quand on crĂ©e un journal, on ne va pas tout d’un coup donner les clĂ©s Ă une Ă©quipe de journalistes qu’on aurait recrutĂ©s pour les besoins de la cause. Il est logique que le propriĂ©taire fixe une orientation. »
Comme Beytout, Rothschild estime que « c’est un peu une vue utopique de vouloir diffĂ©rencier rĂ©daction et actionnaire » (France 2, 30 septembre 2005 [9]). Comme Joffrin, qui en dĂ©fend rĂ©gulièrement le principe dans ses Ă©ditoriaux, Beytout considère que les rapports entre les deux peuvent ĂŞtre rĂ©gulĂ©s par une charte. Ainsi quand FrĂ©dĂ©ric Martel lui demande « la solution, c’est quoi ? C’est donc une charte ? », Beytout rĂ©pond : « Oui, c’est une charte et c’est un mode de comportement. Si vous voulez, l’indĂ©pendance d’une rĂ©daction, Ă mon avis, elle est le fruit se son histoire, de la culture du journal, de la personnalitĂ© du patron de la rĂ©daction et de la façon dont il arrive Ă combiner ses idĂ©es Ă lui avec les souhaits de l’actionnaire… Après tout, un actionnaire, il est le propriĂ©taire de… » Après tout, les renards Arnault, Dassault et Rothschild sont libres de contribuer Ă dĂ©finir l’orientation Ă©ditoriale. Et libres de laisser les poules qu’ils consentent Ă employer se doter d’une charte dĂ©ontologique...
Dur avec les salariés, doux avec les annonceurs
Beytout est, en outre, apprĂ©ciĂ© des actionnaires parce qu’il semble avoir le goĂ»t du management Ă poigne [10]. Le directeur du Figaro a rĂ©cemment Ă©tĂ© mis en cause par la sociĂ©tĂ© des rĂ©dacteurs de son quotidien qui a dĂ©noncĂ© « un manque d’écoute et une brutalitĂ© qu’elle a dĂ©jĂ plusieurs fois soulignĂ©s, pratiques qui nuisent au climat, Ă la motivation et donc Ă l’efficacitĂ© de la rĂ©daction » (au sujet, notamment, de l’éviction d’Armelle HĂ©liot de son poste de rĂ©dactrice en chef du service culture [11]). Ses maĂ®tres savent, par ailleurs, grĂ© Ă Nicolas Beytout de veiller scrupuleusement aux rentrĂ©es publicitaires des titres dont il a la charge et aux bonnes relations Ă entretenir avec les annonceurs... au risque du mĂ©lange des genres [12]. Comme au Figaro . Dans le livre de Marie BĂ©nilde, On achète bien les cerveaux, on peut lire (p.70) :
Nicolas Beytout se flatte d’avoir assaini les relations avec les annonceurs. « Le titre doit ĂŞtre complètement indĂ©pendant de la publicitĂ©, des groupes de pression, mais cette indĂ©pendance est aussi permise par sa capacitĂ© Ă gagner de l’argent [13] », dĂ©clarait-il Ă son arrivĂ©e. Un an plus tard, nul ne sait si quelques dizaines de journalistes du Figaro travaillent encore aux « piges publicitaires » de quelque 60 guides hors sĂ©rie rĂ©munĂ©rĂ©es par la rĂ©gie Publiprint au tarif du feuillet journalistique [14]. On sait en revanche qu’à l’approche des fĂŞtes les rotatives continuent de cracher des catalogues « attrape-pub » ponctuĂ©s d’articulets plus ou moins Ă©logieux en fonction de l’importance du budget publicitaire (350 pages pour le « SpĂ©cial cadeaux » de NoĂ«l 2004). Quant aux pages « immobilier », elles sont encore garnies d’interviews de complaisance bien faites pour gratifier les gros pourvoyeurs en annonces. Le nouveau patron de la rĂ©daction a cependant poussĂ© l’exigence dĂ©ontologique jusqu’à faire figurer l’énigmatique et très discrète mention « Rubrique rĂ©alisĂ©e par Publiprint » sous un « article », par exemple, financĂ© par le Salon de la copropriĂ©tĂ© et signĂ© d’un certain Thierry Veyrier sur « Les consĂ©quences de la nouvelle donne » des copropriĂ©taires [15].
Nicolas Beytout a pourtant Ă©tĂ© membre de la commission d’éthique entrepreunariale du Medef. Parmi ses multiples activitĂ©s, on compte aussi l’enseignement Ă l’IEP de Paris et une participation au comitĂ© de rĂ©flexion chargĂ© de conseiller la direction de l’Ecole de journalisme créée par Sciences-Po [16]. Des lieux de production de l’idĂ©ologie dominante oĂą Beytout doit faire valoir son sens de la « pĂ©dagogie ».
Le 12 novembre sur France Info, lors de son duel face Ă Laurent Joffrin, il assène ainsi une magnifique leçon de commentaire journalistique au sujet de la mobilisation sociale opposĂ©e Ă la rĂ©forme des rĂ©gimes spĂ©ciaux de retraite : « Tout dĂ©pendra comment l’opinion publique, qui est pour l’instant favorable Ă la rĂ©forme, continue Ă l’ĂŞtre ; tout dĂ©pend aussi comment les mĂ©contements se cristallisent [...]. Nous sommes deux dans ce studio, trois avec Laurant Joffrin Ă l’extĂ©rieur[il est au tĂ©lĂ©phone], nous allons, nous cotiser 40 ans, Laurent Joffrin, Agnès Soubiran et moi et notre retraite sera calculĂ©e sur les 25 meilleures annĂ©es. Alors on peut dire qu’on fait pas un travail pĂ©nible mais, je sais pas Ă quelle heure vous ĂŞtes levĂ©e Agnès[Soubiran rĂ©pond « trois heures »].VoilĂ , on peut dire que c’est pas vraiment très facile et pĂ©nible et pourtant, vous allez cotiser pendant 40 ans. Avant d’arriver Ă la Maison de la Radio, j’ai traversĂ©, j’ai vu passer devant moi le bus n° 72 et juste derrière y avait, c’est juste pour comprendre, le conducteur du bus va prendre sa retraite Ă 55 ans et derrière y avait un routier qui venait de Lyon, de la rĂ©gion de Lyon, vu son immatriculation, lui y prendra sa retraite Ă 60, 65 peut-ĂŞtre 70 ans si c’est un artisan, et lĂ aussi je me suis dit qu’y avait une inĂ©galitĂ©. »
La vie pénible des dirigeants de presse
Nicolas Beytout a sans doute un travail pénible ; mais il est né à Neuilly-sur-Seine et son grand-père, Pierre Beytout, fut patron des laboratoires pharmaceutiques Roussel. En 1963, la deuxième femme de son grand-père, Jacqueline Beytout, rachète Les Echos à la famille Servan-Schreiber. C’est sous son règne que Nicolas est recruté comme chef du service économie générale en 1983 [17], sous son règne encore qu’il est promu rédacteur en chef en 1986 [18].
A qui doit-il sa nouvelle promotion ? Bernard Arnault ? Nicolas Bazire, numĂ©ro 2 de LVMH, ancien directeur de cabinet du Premier ministre Balladur et intime du nouveau PrĂ©sident ? Nicolas Sarkozy soi-mĂŞme ? Le Syndicat National des Journalistes (SNJ) estime au sujet de cette nomination et des conditions dans lesquelles elle est intervenue que « non content de faire savoir que tous les patrons de presse sont ses “frères”, le prĂ©sident de la RĂ©publique tient aussi Ă nous convaincre – s’il en Ă©tait encore besoin – qu’il entend faire la pluie et le beau temps dans les rĂ©dactions. » Le SNJ ajoute qu’ « une telle dĂ©marche contribue Ă ternir un peu plus l’image des mĂ©dias dont les lecteurs dĂ©noncent dĂ©jĂ la complaisance vis-Ă -vis des puissants » (LibĂ©ration, 21 novembre 2007).
Conseillers complaisants des princes, serviteurs appliquĂ©s des actionnaires qui les ont nommĂ©s pour assurer le maintien de l’ordre Ă©ditorial et managĂ©rial, les dirigeants comme Nicolas Beytout (mais aussi, « Ă gauche », comme Joffrin) sont les acteurs autant que les stigmates d’une convergence inĂ©dite des puissances d’argent, d’information et de gouvernement.
Grégory Rzepski (avec Pierre et Denis pour les transcriptions).