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Maxime Lledo en tournée : et la « grande gueule » devint coqueluche des médias

par Pauline Perrenot,

Une carrière médiatique, ça se construit ! Depuis sa première émission des « Grandes Gueules » le 9 octobre 2017 – « la réalisation d’un rêve », à 19 ans – Maxime Lledo n’a pas chômé. Il a parlé de tout ou presque, fait des vocalises et jonglé avec son arrogance. Jusqu’à la double consécration : un livre chez Fayard – Génération fracassée. Plaidoyer pour une jeunesse libre ! – qui lui a valu une tournée médiatique dans les règles de l’art. Fascinés devant ce bon client, les journalistes ont réussi le tour de force de le hisser au rang de porte-parole de la jeunesse miséreuse.

C’est une « Grande Gueule » depuis octobre 2017. Le prototype « étudiant » façon RMC. « Jeune dynamique », la gouaille qui va bien, une légitimité auto-octroyée à s’exprimer sur tous les sujets, et l’ambition du parfait client. D’ailleurs, dès son entrée dans le PAF, Maxime Lledo a immédiatement « fait événement ». À l’époque, un autre genre de jeunes dynamiques le conviaient en plateau pour le simple fait d’être « le benjamin des "Grandes Gueules" » et « le plus jeune chroniqueur de France ».


Une escroquerie médiatique


C’était le 18 octobre 2017 sur le plateau de Yann Barthès (« Quotidien », TMC). L’assurance du jeune premier semblait alors captiver les journalistes, s’amusant de ses expressions d’antan et de son « franc-parler » (l’impertinence est une notion toute relative chez Yann Barthès), et lui, bien heureux de régaler la galerie. « Quotidien » avait même réalisé un reportage : deux journalistes avaient été envoyés à Angers pour filmer Maxime Lledo au sortir de sa résidence étudiante à 5h23 du matin, avant de le suivre dans un train pour Paris, puis jusqu’aux locaux de RMC, où les deux « reporters » s’enquirent de ses « qualités » et « défauts » auprès de l’un des patrons des « GG », Alain Marschall. Le nombrilisme médiatique se mordant la queue.

Et à l’entendre faire son autoportrait, on comprend vite que les premières sont plus nombreuses que les seconds ! Bosseur, « [il] télécharge généralement la presse juste quand [il se] lève ». Lucide, il pense que « la richesse [des "Grandes Gueules"], c’est qu’on parle de tout avec tout le monde ». Critique, il affirme qu’« [il] ne bourrine pas encore assez sur certains sujets » : les GG « veulent qu’[il] l’ouvre encore un peu ». Intelligent, Maxime Lledo a vite appris. Deux mois plus tard, il dispense par exemple des leçons de marxisme à Philippe Poutou (porte-parole du NPA), qu’il qualifie sans bégayer d’« idiot utile du capitalisme », « pourri par [la] doctrine anticapitaliste » [1]. Trois ans plus tard, on peut même dire que le petit bourrin est devenu grand :

- Olivier Truchot (à propos de l’élection municipale de 2020) : Philippe Poutou à 12% ! Qui l’eut cru ? Le « phénomène Poutou » à Bordeaux, comment vous l’expliquez Maxime Lledo ? Ça te fait rire !

- Maxime Lledo : Oui, ça me fait rire ! Pour plusieurs raisons. Déjà, Philippe Poutou, c’est quelqu’un qui me donne envie d’être un grand patron, de virer mes employés et de délocaliser. […] À chaque fois qu’il dénonce des choses, ça me paraît tellement… tellement bête parfois, tellement absurde, tellement coupé d’une réalité ! (« Les grandes gueules », 21 février 2020.)

Élégante tirade, seulement deux semaines après que Philippe Poutou – et 849 travailleurs avec lui – avaient été (réellement) licenciés de l’usine Ford-Blanquefort.

Et puis, fort de son contact avec « la réalité », éveillé par de moult « clashs » et de riches bavardages, Maxime Lledo a commis un livre. Comme bien des « grandes gueules » avant lui. Et avec l’aide d’une autre « grande gueule », puisque son éditrice n’est autre qu’Isabelle Saporta – sa consœur sur RMC donc, mais également chroniqueuse multicarte sur BFM-TV après un passage trop court sur le service public (entre autres).

Un livre sur « la jeunesse ». Et la jeunesse qui souffre. De ça aussi, Maxime Lledo est spécialiste. Il l’avait d’ailleurs prouvé cinq ans auparavant au moment de choisir, entre trois, le sujet qui allait lui valoir un recrutement chez les « Grandes Gueules ». « La baisse des APL : les étudiants sont-ils maltraités ? », « Êtes-vous déçu par Emmanuel Macron ? » ou « Le terrorisme a-t-il changé vos habitudes de vie ? » Réponse du jeune anticonformiste : Emmanuel Macron. « Parce que les APL, je pensais que ça allait être déjà assez choisi, qu’on en avait déjà assez parlé. » Au contraire d’Emmanuel Macron. Mais « Emmanuel Macron, ce n’est pas forcément là où on allait attendre un jeune de 19 ans. La politique, ça ne fait pas jeune. » [2] Son avenir médiatique semblait écrit.

On mesure aussi toute sa révolte contre la précarité étudiante à son empathie pour les jeunes livreurs Deliveroo et Uber Eats [3], lorsqu’en août 2019, les premiers appelaient les clients au boycott pour dénoncer une baisse de 30 à 50% de leurs rémunérations :

Uber Eats, c’est une révolution ! Il faut bien être conscient de ça. Certes, c’est une application pour la flemme, mais c’est l’application de la régalade, du plaisir. […] C’est une certaine vision du luxe moderne qui entraîne certes, parfois en effet, quelques déconvenues [4] au sein de la société, j’en conviens, mais finalement, qu’est-ce que quelques coups de pédales pour un très bon tacos chaud ? (« Les Grandes Gueules », 9 août 2019 - ici en vidéo.)

Voilà qui valait bien un accueil (médiatiquement) retentissant pour le livre de Maxime Lledo sur la « génération fracassée », et l’intronisation de ce dernier comme « porte-parole de ses camarades d’infortune ».


Au cœur du torrent


Car ce sont bien là les mots de Judith Waintraub pour Le Figaro Magazine, là où tout a commencé. Quatre pleines pages, le 26 février, où se succèdent un portrait (« Libre comme Maxime Lledo ») et les bonnes feuilles de l’opus. Comme l’augurait le titre, la journaliste n’a pas laissé l’emphase au placard. Célébrant « une exploration sans complaisance du conflit des générations qui point », elle magnifie « le mécontemporain qui a "démissionné de son époque" pour fuir une violence idéologique qui le navre ». Les témoignages d’amis s’empilent : son éditrice, son patron – vantant un jeune « atypique […] qui cite François Sureau et qui est fan de Natacha Polony » – en passant par « son copain de fac » et… Nicolas Bedos (« Maxime est un garçon brillant et courageusement libre »), accablé comme Maxime Lledo par « les imprécations » du monde moderne et de « l’ordre sanitaire ».

Les bonnes feuilles qui suivent ne font pas tâche dans Le Figaro Magazine : BHLien, Maxime Lledo se révolte contre « les » médecins, déplorant qu’« on [ait] passé beaucoup trop de temps à écouter des gens nous reprocher d’essayer d’être heureux. Mais enfin, foutez-nous la paix. » Onfrayien, il affirme qu’« en France, ce n’est pas que l’on ne peut plus rien dire. C’est presque pire. » [5] Finkielkrautien, il tacle les « prières venant des apôtres écologistes », étrille les « néoféministes » et pleure sur l’abandon de « l’universalisme ». Enthovenien, il critique « les plateaux télé et les radios [où] se succèdent les mêmes personnes aux théories douteuses : Rokhaya Diallo en tête » (sic).

Sans oublier de se vivre, à l’instar de tous ces maîtres-à-penser, comme un lanceur d’alerte pour « sa » génération, qu’il décrète « anesthésiée » : « Le plus inquiétant, c’est la résignation. […] On a entendu les professeurs […] se mettre en grève, […] mais on n’a jamais entendu les élèves. » C’est normal : lorsque collégiens et lycéens recevaient des coups de matraque comme seule réponse aux revendications sanitaires qu’ils défendaient pour leurs établissements, Maxime Lledo avait « Grandes Gueules ». Bref, dit Judith Waintraub : « Pas de doute, le "jeune réac" ira loin ». On le craint, en effet.

« Loin », et tout près en même temps. Car dans l’écosystème médiatique, l’entretien du Figaro Magazine a sonné l’Angélus. Cinq jours plus tard, c’est Le Monde (3 mars) qui y va de ses éloges, saluant un « livre coup de poing », et « un cri de colère générationnel » qui « alerte sur le mal de la jeunesse depuis le début de la crise sanitaire ». Que des journalistes du Monde aient dû attendre Maxime Lledo et le 3 mars 2021 pour être « alertés » sur la situation des étudiants est une autre affaire ! Reste que l’éditrice, polie, n’oublie pas de dire merci pour le service après-vente :



Et de la presse, Maxime Lledo passa au petit écran. Il débute même avec un gros tremplin sur France 5, puisque l’émission très prescriptrice « La Grande librairie » [6] le reçoit le 3 mars (toujours). Et François Busnel est ravi :

Place aux jeunes ce soir ! La jeunesse d’aujourd’hui, que pense-t-elle ? Comment vit-elle dans ce monde frappé par le Covid ? Quels sont ses idéaux et ses idées hautes ? On en parle souvent de la jeunesse, mais au lieu d’en parler, on ferait peut-être mieux de l’écouter. […] C’est vous la jeunesse ! Je vous le demande : est-ce qu’elle a encore la fièvre ?

Et « la jeunesse » de répliquer :

Je ne peux pas ne pas écrire un livre, et avec la petite tribune médiatique que j’ai, ne pas essayer d’expliquer un peu la rumeur du monde.

Modestement. Doté d’un fort sens de l’humour, le chroniqueur des « Grandes Gueules » profitera même de cette autre tribune pour faire l’éloge de « la nuance » et alerter sur l’avenir de la « liberté d’opinion ou de donner son avis, soumis à énormément d’aléas. À la radio, je le sens aussi ». Un festival d’inepties qui ne semble pas perturber le présentateur, déjà conquis en début d’émission, « impressionné, tant par l’originalité et la qualité de [sa] plume que par la finesse de [son] analyse. » [7]

Et l’histoire ne s’est pas (du tout) arrêtée là. Le lendemain, le 4 mars, Maxime Lledo est à 7h45 dans la matinale de France Inter face à Léa Salamé. Il en part juste à temps pour rejoindre les locaux de RMC à 9h, où il réalise une promo-maison sur le plateau des « Grandes Gueules ». Puis, à 19h, France 5 (« C à vous ») lui ouvre de nouveau ses portes. Et à 19h45, le « jeune fracassé » se rend dans les studios d’Europe 1, où Julian Bugier l’attend comme son « invité actu ». À épingler également dans le bilan du 4 mars, un article dans la presse locale : « La "Grande Gueule" des Sables-d’Olonne, Maxime Lledo, star des plateaux TV pour la sortie de son livre » (Les Sables, Vendée Journal).

Le marathon reprend cinq jours plus tard. Le 9 mars, il effectue un bref passage dans le « 12h45 » de M6 avant de se rendre chez son amie « grande gueule », Pascal Perri, qui anime une quotidienne, le « Perri Scope », sur LCI. Et le même jour, le journal libéral Contrepoints lui consacre un article louangeur, célébrant « un cri vibrant, une charge virulente et sans concession au sujet d’une jeunesse en souffrance, contre une certaine forme de mépris et les discours moralisateurs. »

Le 10 mars, c’est la diète : on le verra uniquement sur Paris Première, où il « débat » avec Éric Zemmour et Éric Naulleau dans l’émission qui porte humblement leurs noms. Mais tout redémarre le 11 mars. Le Point chronique le livre et l’étudiant, Le Figaro en remet une couche via une interview façon « Brut » diffusée sur les réseaux sociaux, et Le Courrier de l’Ouest sonne la révolte : « "Né trop vieux dans un monde trop jeune", Maxime Lledo réclame le droit à la nuance ». Pour parfaire sa journée, Maxime Lledo se rend de nouveau sur LCI, cette fois sur le plateau de David Pujadas, en compagnie de Louis de Raguenel (ex Valeurs actuelles, désormais chez Europe 1) et de Jean Quatremer.

Le 12 mars, le chef du service politique de France Inter Yaël Goosz parle du livre dans sa chronique « La semaine politique ». Le 13 mars, Maxime Lledo retourne pour la troisième fois sur LCI dans l’émission « Le Brunch » et le 15 mars, pour la troisième fois également, il est accueilli sur France 5 dans l’émission « C ce soir », intitulée pour l’occasion… « À la recherche de la jeunesse perdue ». Le matin du 15 mars, Maxime Lledo était également l’invité de la matinale de Sud Radio, où le copinage allait bon train :

- Cécile de Ménibus : « Les Grandes gueules » qu’on embrasse bien entendu !

- Patrick Roger : Salut les GG ! Refilez-nous quelques-uns des auditeurs, qu’ils viennent se balader et écouter Sud Radio. Et qu’ils naviguent sur les ondes, c’est ça aussi le monde des médias !

Puis, le 16 mars, il est l’invité de Laurence Ferrari dans « Punchline » sur CNews et le 18 mars, c’est au tour de Valeurs actuelles de lui consacrer son encadré « Le livre ». L’hebdomadaire a notamment fort apprécié que l’étudiant « se lâche sur les néoféministes comme Alice Coffin, les antiracistes comme Rokhaya Diallo ». Et de poursuivre la promotion : « Le titre pouvait laisser croire à un jeunisme débridé truffé de complaintes. Ce n’est en fait pas le cas. L’ouvrage de Maxime Lledo […] est en fait un appel à la rébellion d’une jeunesse muselée ». On rit. Le 19 mars, Marianne ne résiste pas aux sirènes du conformisme, proposant à ses lecteurs une pleine page d’entretien avec le jeune écrivain. « Un brûlot aussi vif qu’excessif », mais qui bénéficie néanmoins, comme (presque) partout ailleurs, d’une page de publicité. C’est également le cas sur TV5 Monde le 22 mars, et dans le Figaro Étudiant le 26, qui donne le clap de fin en publiant une nouvelle interview.


Mimétisme, cirage et copinage


Aux yeux de tous ces journalistes, Maxime Lledo est donc le visage de « la jeunesse ». Aucun d’entre eux n’aura l’idée – et pour cause ! – de réellement questionner sa légitimité ou le statut de sa parole. Ni de lui rappeler ses pamphlets contre les organisations étudiantes – et notamment l’Unef – diffusés à l’antenne de RMC [8]. Car les journalistes adorent les francs-tireurs, surtout ceux qui leur ressemblent. À tel point que les interviews tournent souvent au burlesque. Comme sur Sud Radio, où Maxime Lledo remet en cause le « porte-parolat » symbolique qu’a pu incarner Adèle Haenel dans les luttes féministes :

- Maxime Lledo : Je dis juste que se lever et la considérer comme une égérie… Elle a le pouvoir de le faire, le pouvoir des caméras, le pouvoir médiatique, le pouvoir du cinéma. Est-ce qu’il faut la considérer comme une égérie ? […] La caissière qui subit des pressions, est-ce qu’elle peut se lever et dire « la honte ! » ? Est-ce qu’elle peut se barrer comme ça au détriment d’un salaire ? Je ne suis pas sûr, donc c’est un peu ça que je dénonce.

- Cécile de Ménibus : Elle, et toutes les égéries cosmétiques dont vous parlez, qui font des tribunes et qui ne sont pas sur le terrain !

- Maxime Lledo : Bien sûr ! Et de toutes les causes ! […]

- Cécile de Ménibus : C’est de l’entre-soi ?

Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Et l’esbrouffe est imputable au moins autant au chroniqueur des « Grandes Gueules » qu’aux journalistes qui lui servent la soupe. « J’hésite à offrir votre livre à mon fils qui a 17 ans, parce que ça va le radicaliser un peu plus ! […] Par ailleurs, vous êtes brillant ! » s’esclaffe Anne-Élisabeth Lemoine (France 5). « C’est en train de devenir une petite sensation littéraire, est-ce que ça vous étonne déjà que votre livre rencontre un tel succès ? » bave Julian Bugier (Europe 1). « De quel homme ou femme politique vous sentez-vous proche ? Qu’est-ce que vous voulez, devenir Président de la République ? » ose Léa Salamé (France Inter). Mais rien ne vaut le lyrisme d’Éric Naulleau (Paris Première) : « C’est avec reconnaissance que les vieux mousquetaires, occupés depuis si longtemps à ferrailler contre les nouveaux gardes du cardinal, voient un jeune D’Artagnan surgir pour leur prêter main forte. […] Et de frapper d’estoc et de taille les égarements d’un néoféminisme […] ! Et de parer les plus secrètes bottes du politiquement correct […] ! »

Sans oublier le plaisir que prennent les intervieweurs à lire les uns après les autres le même extrait du livre, dans lequel Maxime Lledo s’emporte contre « la » génération de 68 : « Vous avez des mots très durs sur la génération précédente, les soixante-huitards ! » lance Léa Salamé ; « Vous en avez particulièrement contre la génération de 68 ! » tonne Anne-Élisabeth Lemoine ; « Vous attaquez donc frontalement la génération de 68 ! » tousse Julian Bugier.

Et la farce se répète à chaque interview. Démonstration :

- Le 4 mars à 7h45, Léa Salamé (France Inter) : Vous donnez les témoignages de tous vos amis : une jeune canadienne qui perd son stage et qui revient à Paris, votre frère qui ne trouve pas de boulot, ceux qui prennent des anti-dépresseurs, ceux qui font des tentatives de suicide. J’entends ce que vous dites mais n’avez-vous pas l’impression qu’il y a quand même une prise de conscience depuis quelques semaines de ce que traversent les jeunes ? Le programme du gouvernement « un jeune, une solution », les repas à 2 euros, l’appel ce matin dans Le Parisien de 158 personnalités pour sauver les jeunes. Vous n’avez pas l’impression qu’il y a une prise de conscience là ?

- Le 4 mars à 19h, Marion Ruggieri (France 5) : Dans ce livre Maxime, vous livrez les témoignages de vos amis : une jeune canadienne qui perd son stage, qui est obligée de rentrer à Paris, votre frère qui ne trouve toujours pas de travail, certains sont sous anti-dépresseurs, vous parlez même de tentatives de suicide. Alors vous le disiez tout à l’heure : "On a été méprisé par le gouvernement pendant un an". Pourtant, certaines choses ont été faites ces derniers temps : par exemple, les repas à 2 euros. C’est un début ? C’est trop timide pour vous ?

Et c’est ainsi que les journalistes confisquent la question de la précarité étudiante, sélectionnant les « interlocuteurs » légitimes : Maxime Lledo, le gouvernement et 158 personnalités qui s’affichent en Une du Parisien – parmi lesquelles de nombreux jeunes désœuvrés, comme Jean-Hervé Lorenzi, Muriel Pénicaud, Éric Naulleau, Jean-Michel Aulas, Xavier Niel et moults autres PDG.

Rideau !


***


De l’ode au « burger revisité de McDo » à sa déclaration d’amour pour Nicolas Sarkozy, en passant par son indignation face à l’« immigration incontrôlée » et sa détestation des grèves, Maxime Lledo a fait ses armes sur RMC. Il peut désormais ajouter à sa pièce de théâtre une promotion marketing orchestrée par la quasi-totalité du système médiatique. Un royaume d’entre soi, où se renvoient les ascenseurs et où s’entre-congratulent les copains. Un royaume de l’esbrouffe, où citer Bernanos et Camus en prenant un air inspiré suffit à s’ouvrir le cœur de journalistes béats. Un royaume de faussaires, où un chroniqueur rémunéré par les « Grandes Gueules » et entrepreneur de causes peut être invité pour vendre son produit, adoubé pour porter la parole d’une jeunesse dans la misère. Bref, le royaume des grands médias. Au moment de débuter dans le sérail, Maxime Lledo racontait à Yann Barthès son amour de la « parlote » qui, disait Jacques Brel, « d’un faussaire fait un orfèvre » : « Je faisais chier mes parents, mes amis, donc je me suis dit : "Tiens, si j’allais en faire chier d’autres". » Ça, au moins, c’est réussi.


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1« Le grand oral de Philippe Poutou », RMC, 18 décembre 2017. Et plus particulièrement la séquence débutant à 23’40.

[2« Quotidien », 18 octobre 2017.

[3Chez Uber Eats, les travailleurs (parfois des collégiens et lycéens illégalement embauchés) ont en moyenne 26 ans selon une enquête de Libération, « Plateformes de livraison : pour les mineurs, une course à l’argent facile », 3 mai 2019.

[4On n’ose imaginer, dès lors, comment Maxime Lledo aurait qualifié la mort d’un livreur Uber Eats de 19 ans, survenue deux mois avant cette belle tirade. « Accidents, agressions… Les livreurs laissés sur le bord de la route », Libération, 3 juin 2019.

[5Maxime Lledo est évidemment un proche et assidu collaborateur de la revue Front populaire de Michel Onfray.

[6Dans l’étude « Les médias qui font vendre » (Livre Hebdo, 7 sept. 2018), « La Grande librairie » est considérée comme l’émission la plus influente sur l’achat d’ouvrages (selon 86% des libraires interrogés).

[7Les louanges s’adressaient aux trois écrivains en plateau.

[8Par exemple, le 29 octobre 2019 : « Les syndicats des étudiants, ils ne se battent pas pour les étudiants, mais pour faire de la politique ! L’année dernière, Unef, ils se sont battus pour le droit du travail, d’où ça nous a impactés ? Aujourd’hui, ils se battent pour la retraite, d’où ça nous impacte ? »

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