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Lubrizol et Chirac : retour sur une éclipse médiatique

par Frédéric Lemaire,

Quelques jours après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen et la mort de Jacques Chirac, nous faisions le constat de la disparition abrupte du premier évènement au profit du second, en particulier dans les JT de TF1 et de France 2. Or depuis le 26 septembre, plusieurs éléments ont tantôt conforté, tantôt remis en cause le constat d’une « éclipse médiatique » de l’incendie de Lubrizol. Qu’en est-il exactement ?

Dans les jours qui ont suivi le 26 septembre, plusieurs articles ont documenté la disparition médiatique de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen au profit du flot d’hommages et de rétrospectives sur la mort de Jacques Chirac. Samuel Gontier est revenu sur le basculement des chaînes d’information en continu à l’annonce de la mort de l’ancien président ; avec des éditions spéciales non-stop ne laissant aucune place aux premières informations pourtant inquiétantes sur les retombées de l’incendie. Arrêt sur images s’est intéressé plus particulièrement au cas de BFM-TV, en comptabilisant le temps d’antenne dédié à la mort de Jacques Chirac dans les 24h à partir de l’annonce de sa mort. Bilan : près de 23h en tout, contre 54 minutes pour l’incendie de l’usine Lubrizol.

Dans un précédent article, nous avons également abordé la question de « l’éclipse » de l’incendie de Lubrizol, en examinant les journaux télévisés de TF1 et de France 2. Là encore, le constat était sans appel : enfilant les anecdotes ineptes et les hommages convenus sur l’ancien président pendant leur longue émission spéciale de la mi-journée, les deux chaînes ont en revanche « oublié » de mentionner l’incendie. Rebelote le soir, avec cette fois à peine quelques minutes dédiées à cet accident industriel majeur.

Le quotidien Paris Normandie est, enfin, revenu sur la disparition de l’accident industriel des chaînes d’info, en documentant les conséquences pratiques de ce choix éditorial : ou comment les journalistes nationaux, venus en nombre le matin lors de la conférence de presse à la préfecture de Rouen, ont rapidement plié bagage à l’annonce de la mort de Jacques Chirac. Avec à la clé, les réactions accablées et cocasses des envoyés spéciaux :

- Putain Chirac est mort. On va plus nous prendre.

- À moins que Chirac ne soit mort à Rouen, mon direct est fichu.

- (À propos de Christophe Castaner) Bon, on parle un peu de l’incendie mais il faut vraiment qu’on le fasse réagir sur Chirac. Mon rédac’ chef va me disputer si je n’ai pas ce son.

Le quotidien normand est d’ailleurs le seul, au lendemain de la catastrophe industrielle, à ne pas avoir dédié sa Une à la mort de Jacques Chirac :



L’autocritique n’étant, on le sait, pas vraiment le fort des grands médias, ces différentes études, analyses ou témoignages n’ont pas provoqué de remise en cause de la part des grandes rédactions [1]. Comme si l’écrasement de l’actualité concernant un accident industriel majeur (et aux retombées encore inconnues) par l’annonce de la mort d’un ancien président s’imposait et allait de soi.

Elles ont cependant suscité deux réponses, qui remettent en cause… le constat d’une « éclipse » de l’incendie de Lubrizol. Le 1er octobre, un article du Parisien, en forme de plaidoyer pro domo, s’interroge ainsi sur la couverture des deux informations et appelle à la « nuance ». Avec à la clé, une méthodologie… toute particulière. Le quotidien se base en effet sur un décompte des tweets « d’une centaine de médias français » entre le 26 et le 30 septembre.

Cet indicateur pose question à plusieurs égards : d’une, la quantité de tweets publiés par un média à propos d’une information n’est pas forcément représentative de l’importance qui lui est accordée. Un tweet peut renvoyer aussi bien vers une émission spéciale de plusieurs heures en hommage à Jacques Chirac, comme au bâtonnage d’une dépêche AFP sur l’incendie de Lubrizol. De deux, Le Parisien prend un échantillon d’une centaine de médias français… mais on ne sait pas lesquels.

Tout bancal qu’il soit, cet indicateur témoigne, selon le quotidien, d’une disproportion manifeste avec quatre fois plus de tweets dédiés à l’ancien président. Cependant, ajoute Le Parisien, graphique à la clé, « deux jours après le décès de Jacques Chirac, les comptes Twitter d’une centaine de médias français évoquaient autant cet évènement que le sinistre de l’usine Lubrizol de Rouen » :



Admirons la grande rigueur du commentaire du quotidien qui ne retient, sur les cinq jours étudiés, que celui qui permet de « nuancer » la disproportion…

Puis, l’article embraye en se focalisant sur le compte Twitter du Parisien. Et là encore, la maison est blanchie : après un « déséquilibre » initial, le quotidien aurait « posté au même rythme des informations concernant les deux évènements ».



Problème : le graphique témoigne du contraire. Sur la période du 27 au 30 septembre, les tweets publiés sur Lubrizol se font à un rythme bien plus faible (87 tweets soit 22 par jour en moyenne) que ceux sur Chirac (149 tweets soit 37 par jour en moyenne). Et si les courbes donnent une apparence de progression parallèle, c’est à partir d’un écart de départ important et qui continue de s’agrandir au fil des jours (exception faite du samedi 28 septembre) :



Et ce n’est pas tout, puisque Le Parisien généralise la conclusion – manifestement fausse – tirée de ses « analyses » tweetesques à l’ensemble des médias. Ainsi le quotidien assène que, malgré un déséquilibre au moment de la mort de l’ancien président, « une très grande partie des médias, notamment en ligne, ont ensuite continué à apporter un maximum d’informations à leurs lecteurs. » Il faut croire le quotidien sur parole… De même lorsqu’il fait état, en vrac, de « 53 articles ou vidéos » publiés par le quotidien sur l’incendie de Lubrizol (combien sur Chirac ?), qui classeraient ainsi l’événement « parmi les plus traités sur une période de quelques jours par notre journal depuis le début de l’année ».

Ce bel exercice de mauvaise foi se poursuit avec un nouveau lot d’autojustifications : si les rédactions en ont fait davantage sur la mort de Jacques Chirac, c’est qu’elles étaient préparées pour l’événement, alors que les informations sur l’incendie auraient été, elles, trop minces. Bel hommage au journalisme d’enquête ! Autre argument imparable : les médias n’auraient fait qu’offrir ce que les « Français » attendaient. Avec à l’appui, une autre méthodologie audacieuse : mettre en perspective le nombre de recherches effectuées via Google du terme « Chirac » et du terme « Rouen ». Un indicateur tout aussi bancal que le précédent, qui passe par exemple à la trappe toutes les recherches faites via le terme « Lubrizol », « incendie » ou autres… Et qui comporte évidemment un second angle mort : les personnes n’ayant pas effectué de recherche Google tout court, parce qu’elles ont, d’une part, d’autres pratiques pour s’informer, ou, d’autre part, parce qu’elles n’étaient simplement pas au courant qu’un incendie avait eu lieu !

Le quotidien se permet également de remettre en cause le constat d’un désintérêt des chaînes d’info vis-à-vis de Lubrizol (pourtant documenté par Arrêt sur images et pointé par Paris-Normandie) en citant… le directeur adjoint de la rédaction de BFM-TV. Qui explique, tout en décontraction, que « le lendemain matin, l’incendie de Lubrizol était un titre ». Il faudrait donc se réjouir que le quasi black-out n’ait duré que 24h…

À l’exercice d’autojustification drolatique du Parisien a succédé une seconde étude plus sérieuse, publiée le 5 octobre dans la revue des médias de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). L’institut affirme en introduction avoir mesuré « le temps de traitement accordé, sur les chaînes d’info et Twitter, au décès de Jacques Chirac et à la couverture de l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen. » Et d’en tirer « un bilan plus nuancé que les accusations "d’éclipse" de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, lancées en premier lieu. »

Pourtant à bien lire l’étude, on se demande en quoi celle-ci permet de nuancer le constat d’une disparition de l’actualité concernant la catastrophe de Rouen. Une première analyse se base sur une observation systématique des sujets traités par quatre chaînes d’information en continu (France Info, BFM-TV, LCI et CNews). Elle montre, comme l’indique l’étude elle-même, « que l’actualité [concernant Lubrizol] a été écrasée le jeudi 26 septembre par le décès de l’ancien président Jacques Chirac ». Et d’évoquer même... « un effet d’éclipse médiatique ». Le graphique est parlant :



L’écrasement est donc sensible. Et la tendance est également observable sur les jours qui ont suivi le 26 septembre si l’on prend les données agrégées :



Ou bien les données jour par jour :



Comme l’article du Parisien, l’étude de l’INA se repose cependant sur une journée particulière, celle du samedi 28 septembre, pour affirmer que « l’effet d’éclipse médiatique ne perdure pas ». Au prétexte que s’opérerait un « équilibrage » pourtant loin d’être évident (25% de temps d’antenne pour Chirac, 15% pour Lubrizol). À noter que l’autre sujet d’actualité qui vient « voler la vedette » à Jacques Chirac n’est autre que la « convention de la droite » organisée le jour même par Marion Maréchal Le Pen. Pourtant les autres jours, l’effet d’éclipse se poursuit bel et bien : le dimanche 29, selon ce même graphique, on relève 59% de temps d’antenne pour Chirac… et 4% pour Lubrizol.

L’étude se poursuit d’ailleurs en donnant des éléments d’explication (ou de justification ?) de cette « domination médiatique ». Les logiques d’audience sont avancées, là encore, selon les projections fantasmées des journalistes concernant le rapport des Français à l’information : le décès de l’ancien président serait « fédérateur », tandis que la « mise en récit » de l’incendie de Lubrizol serait « plus complexe ».

Par la suite, deux responsables de chaînes d’info se succèdent pour expliquer que l’événement aurait été moins traité… faute d’informations : « Les informations arrivaient au compte-goutte. C’était très compliqué d’avoir des informations fiables. » (Céline Pigalle, BFM-TV) Une première : les traitements « au compte-goutte » ne posent pourtant d’ordinaire aucun problème à la chaîne d’info [2]… Autre argument : « Peut-être que nos équipes ont sous-estimé l’événement, mais on ne connaissait pas encore les dangers de cette pollution et la nature des produits. » On s’étonne que personne n’ait daigné leur expliquer que c’était aussi le rôle d’un journaliste que d’enquêter et de chercher l’information…

Notons que l’étude de l’INA se conclut tout de même, à la différence du Parisien, sur une mise en question de la hiérarchie de l’information dans les médias, qui « fonctionnent au drame » selon les termes du rédacteur en chef de Paris-Normandie.

Mais en bref, et mise à part la « nuance » concernant la journée du 28 septembre, l’étude ne contredit pas vraiment le constat d’une éclipse médiatique de l’incendie de Lubrizol… c’est même tout le contraire, puisque les chiffres fournis par l’INA confortent les observations que nous avions faites, avec d’autres, dans les jours qui ont suivi le 26 septembre. La mort de Jacques Chirac a bel et bien évincé des écrans l’actualité concernant une catastrophe pourtant majeure, aux conséquences sanitaires encore inconnues.


***


L’éclipse médiatique de l’incendie de Lubrizol ne pose pas seulement la question, comme le suggère l’étude de l’INA, d’une hiérarchie de l’information entièrement contrainte par les logiques de l’audimat ; elle interroge également l’impossible autocritique au sein des grands médias, dont l’étude du Parisien est un exemple emblématique – tout comme les suites de l’affaire Dupont de Ligonnès. Les graves dysfonctionnements dont ces épisodes témoignent ne seront pas réglés par un sursaut « éthique » de la part des journalistes – quand bien même il serait bienvenu. Mais par une transformation en profondeur du fonctionnement du système médiatique et de sa structure ; par la remise en cause de la mainmise des grandes entreprises médiatiques et de leurs propriétaires sur l’information ; et par le remplacement des logiques d’audimat triomphantes par des orientations de service public dans le secteur des médias et de l’information.


Frédéric Lemaire

 

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Notes

[1NDLR (29/10) : à noter toutefois, la chronique de Camille Crosnier du 4 octobre dans la « Terre au Carré », sur France Inter, intitulée « Lubrizol : comment la mort de Jacques Chirac a éclipsé une actualité environnementale majeure ».

[2On peut se référer à l’affaire Dupont de Ligonnès, aux couvertures des chaînes d’information pendant les attentats, etc.

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