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Lu, vu, entendu : « Commentaires extra lucides »

I. Eloges de la dépendance, en toute indépendance

- Franz-Olivier Giesbert, 1989

« Le premier pouvoir », France Culture, samedi 22 janvier 2005 (thème de l’émission : « Les medias, derniers bastions de l’autogestion ? »). Elisabeth Lévy, cru 2005, faussement naïve, se souvient de Franz-Olivier Giesbert, cru 1989, vraiment cynique.

Elisabeth Lévy (présentatrice de l’émission) : « Quoi qu’il en soit, est-ce qu’on peut demander aux propriétaires de médias d’être de purs mécènes sous prétexte que le produit qu’ils vendent n’est pas - pour reprendre une expression en vogue - une marchandise ? En 1989, Franz-Olivier Giesbert, qui était alors passé au Figaro, pensait déjà que le payeur doit être le décideur. Et il le disait au micro de Jacques Chancel. » Et l’on entend ceci :

Jacques Chancel : On vous a parfois censuré ? Par exemple : un article est prêt. Avez-vous reçu un coup de téléphone de Robert Hersant vous disant : "Non, il n’est pas question qu’on fasse cet article-là ! Il n’est pas question que l’on titre de cette manière-là !" ?
Franz-Olivier Giesbert : Ecoutez, ce sont des choses qui arrivent dans tous les journaux. Et, ça me paraît tout à fait normal. Je pense que tout propriétaire a des droits sur son journal. Hein ! D’une certaine manière, il est à lui le pouvoir. Vous parliez de mon pouvoir... Enfin, "mon pouvoir", excusez-moi, c’est une vaste rigolade...
J. C. : Disons : le pouvoir du journaliste...
F.-O. G. : Mais oui ! Mais oui !
J. C. : Disons : la "responsabilité".
F.-O. G. : Enfin, le pouvoir des journalistes... Les journalistes passent leur temps à pousser des gens qui s’écroulent, passent leur temps à créer des modes qui s’évanouissent aussi vite qu’elles sont apparues. Bon. Il y a des vrais pouvoirs. Les vrais pouvoirs stables, c’est le pouvoir du capital. Bon. Ca c’est le vrai pouvoir. Et il est tout à fait normal que le pouvoir s’exerce. Et je trouve pas ça anormal. Ca se passe dans tous les journaux. Y’a pas un journal où ça ne se passe pas. A L’Humanité comme... Tous les journaux fonctionnent de la même façon. » [1]

- Laurent Joffrin, 2004

Pour mémoire, rappelons que Laurent Joffrin déclarait récemment : « Quand on crée un journal, on ne va pas tout d’un coup donner les clés à une équipe de journalistes qu’on aurait recrutés pour les besoins de la cause. Il est logique que le propriétaire fixe une orientation. »
(Lire ici même : Indépendance de la presse : de « grands » journalistes papotent sur France Culture... ).

II. Les penseurs intensifs se recueillent

- A bien mérité du Monde

La page 12 du Monde du 23 janvier est consacrée à Florence Aubenas. L’article, signé Benoît Hopquin - titré « Florence Aubenas, passion reporter » -, brosse avec la chaleur qu’elle mérite le portrait de l’envoyée spéciale de Libération disparue à Bagdad. Quand, au détour d’une phrase, surgit l’incidente que nous avons soulignée :

« [...] Malgré ses états de service honorables sur les fronts de l’info, son jugement acéré et sa capacité d’introspection, elle refuse de devenir un bœuf carottes du journalisme. Tintin plutôt que Bourdieu . Cette ancienne téléspectatrice assidue de l’émission "La Course autour du monde" ne tarde jamais à refaire son paquetage [...] ».

Un grand journaliste, comme l’est certainement Benoît Hopquin, ne pouvait pas manquer, puisqu’il écrit dans Le Monde, de présenter Pierre Bourdieu, sociologue, comme un flic. Très exactement comme un fonctionnaire de la police des polices : un « boeuf carotte » dans le jargon des professionnels, popularisé par les feuilletons de la télévision.

Benoît Hopquin a bien mérité du Monde. Qu’on le nomme immédiatement directeur de la rédaction...

- Bernard Guetta, petit saucier de la démocratie, en redéfinit la recette

La recette de la démocratie selon Guetta : accommoder les chiffres pour servir les résultats escomptés.

France Inter, " Radiocom c’est vous ", lundi 31 janvier 2005, lendemain d’ « élections » en Irak. Occasion pour Bernard Guetta de justifier les trucages électoraux dans une saine démocratie.

Guetta : Je rappelais tout à l’heure - puisque la question nous a été posée à nous directement, gens d’Inter : comment estimez-vous, etc. ? -, donc je rappelais tout à l’heure que, en milieu d’après-midi, la première estimation de la commission électorale indépendante (indépendante de qui ? de quoi ? il faudrait arrêter d’utiliser ces adjectifs nobles à tort et à travers... Mais enfin, fermons la parenthèse !), cette commission donc disait 72 % de votants à cette heure, en milieu d’après-midi (à “cette”, le démonstratif) et puis deux ou trois heures après, c’était 60 %. Il est absolument clair que les chiffres qui sont donnés et qui seront donnés sont cuisinés [en insistant bien] et seront cuisinés. Cela étant... cela étant, il y a un fait majeur - majeur [avec une très forte insistance], très important, c’est qu’effectivement les Irakiens sont allés votés en masse hier  ! Et ça, c’est incontestable ! Les chiffres le sont !

Comprenne qui pourra : les chiffres sont cuisinés, mais sont vrais !

Paoli : C’était tout l’intérêt, là aussi - Lili Gruber le rappelait -, c’était tout l’intérêt des Chiites et, en tous cas, des Kurdes.

Guetta : Bien sûr ! Et c’est pour ça que le taux de participation [« cuisiné », non ?] a été fort.
Encore une chose : on nous dit “
les résultats du vote définitifs dans dix jours”. Non mais ! Pourquoi dans dix jours ? Pourquoi dans dix jours si ce n’est le temps qu’il sera nécessaire pour les accommoder politiquement. Et j’ajouterais une chose : ce n’est sans doute pas une mauvaise chose, car aujourd’hui il faut trouver un compromis, un équilibre, au minimum entre Kurdes, Sunnites et Chiites, et tous les sous-courants. Et il est peut-être probablement nécessaire d’accommoder les chiffres pour ça !

III. France Inter s’interroge

- Avis de bourrasques lexicales sur France Inter

- Alain Rey, chroniqueur sur France Inter, s’était déjà signalé, après l’intervention des intermittents du spectacle le 18 janvier 2005, en commentant le terme « perturbation ». Lire à ce propos la fin de notre article Des passagers inattendus sur le vaisseau de France Inter [2].

- Le 19 janvier, Alain Rey revient sur le sujet :

« Aujourd’hui on n’ose plus (vraiment ???) traiter les manifestants et les grévistes de grognards, ni de hargneux, ni de rogneux car on sait bien que les perturbations ont des causes sérieuses. Ce qui est perturbant ou perturbateur, c’est une évolution pénible des conditions de vie. Au passage, on peut noter que ceux qu’on accuse de prendre en otages les usagers, sont eux-mêmes des otages gravement coincés par l’économie en voie de mondialisation ; les réformes étant à la fois insuffisantes et inquiétantes, il est bien difficile de rester de marbre, comme en donne parfois l’impression notre premier ministre, grand imperturbable devant l’éternel. La majorité des français, sans doute plus fragiles ou plus sensibles, paraissent très perturbés, et ce trouble passe forcément aux usagers du transport, de l’enseignement, de la médecine, donc généralistes et spécialistes, qui sont censés en principe soigner nos perturbations. Ecoutons les bulletins météo de ce matin : on n’en est pas à l’avis de tempête, mais ça souffle et ça décoiffe. »

« On n’ose plus » : c’est un rêve. Mais cet avis autorisé sur les précautions lexicales que devraient prendre les journalistes est suivi d’un autre.

- Le médiateur de Radio France, Patrick Pépin, dans l’émission "Au fil d’inter" du dimanche 23 janvier, au terme d’un bavardage intensif sur l’intervention des intermittents (voir la rubrique Le mouvement des intermittents du spectacle), passe en revue le courrier des auditeurs :

« Et enfin, dernier élément, les mots “commando” et “prise d’otages" ont été critiqués et je pense que les auditeurs n’ont pas tout à fait tort, parce que je reçois beaucoup de courriers où le choix des mots tant des journalistes que des producteurs, est critiqué : le mot “grogne” qui est toujours accolé au mot "sociale" etc. Je crois que là les auditeurs ont raison » (lire La " grogne " : grévistes et manifestants sont-ils des animaux ? et Lexique pour temps de grèves et de manifestations).

Nous en sommes sûrs : tous les Jean-Marc Sylvestre de France Inter et d’ailleurs vont immédiatement changer de lexique ...

- Avis de modernisation libérale sur France Inter

France Inter, 13 h, lundi 17 et mardi 18 janvier 2005.

Pierre Weill est le joker de la station ; il remplace les malades ou les vacanciers dans les séquences infos de France Inter. Et par contraste, tant il est insupportable, on se prend à regretter Paoli ou un autre.

Pierre Weill est redoutable.

Le 17 janvier 2005, par exemple, Pierre Weill interrogeait Patrick Bourgeois, un secrétaire fédéral CGT de La Poste.

D’abord, il reprend l’argument du ministère de l’Industrie : " Le ministre de l’Industrie dit que le réseau actuel de la Poste date de la guerre 14-18. En gros, la Poste est surreprésentée en milieu rural, et pas assez en milieu urbain, et c’est pour ça qu’il voudrait faire quelques changements ".

Patrick Bourgeois répond avec précision. Avec trop de précision, vraisemblablement, puisque Pierre Weill ne comprend rien et l’interrompt : « Il y a beaucoup de mots : est-ce que vous êtes d’accord qu’il faut redéployer, changer l’organisation des bureaux de Poste à travers la France pour que ce soit plus efficace ?!?!?  »

Etre raisonnable, c’est l’être... libéralement. Cela est clairement sous-entendu : « Enfin, mon bon monsieur, vous êtes un homme raisonnable, n’est ce pas ? Comment donc pouvez-vous remettre en cause la volonté sincère de nos hautes instances administratives à rechercher le bien public en fermant des bureaux de Poste chez les bouseux ? Vous êtes un homme moderne, n’est-ce pas ? Alors comment pouvez-vous mettre en doute la bienfaisance de l’application d’une directive européenne visant à la modernisation de La Poste ? »

Patrick Bourgeois, qui dissimule admirablement son envie de bouffer le téléphone, tente de répondre : « La question n’est pas de redéployer, mais d’avoir un réseau de proximité efficace. »

Mais Pierre Weill rigole : « Mais est-ce qu’il l’est actuellement ? » La question, qui laisse entendre que le Ministre, lui, sait comment rendre la Poste efficace, n’appelle aucune réponse...

Mais il n’écoute pas la réponse du dirigeant syndical, puisqu’il prépare très professionnellement la question suivante : "La poste pourrait devenir une banque comme les autres ? Là aussi, vous êtes opposé. (Ca dépasse l’entendement, mais) Pourquoi  ? » (Il faut entendre le son de sa voix à cet instant...)

Réponse du dirigeant syndical, contestant qu’un service public se soumette aux mêmes règles de rentabilité financière que les banques, puis soudain, Pierre Weill pousse un cri :
« Mais La Poste doit aussi s’adapter à l’Europe, à la concurrence. Est-ce que ce n’est pas une nécessité, ça ?!?!? »

Le 18 janvier, interrogeant Elisabeth Guigou sur les grèves dans les secteurs publics, Pierre Weill récidive. Après avoir rappelé que le gouvernement PS est celui qui a le plus privatisé, il pousse ce nouveau cri du coeur : « On a l’impression qu’en France, il n’est pas possible de se moderniser, de s’adapter à la concurrence mondiale ou européenne, sans se heurter à de véritables forteresses assiégées !  »

« On a l’impression » qu’à France Inter la vulgate libérale est coulée dans du béton.

III. En vrac

-  Le Parisien en quête de surprises

Le Parisien (27 janvier), dans la rubrique « Bruit de couloirs » : « L’invité de Marco.
Nicolas Sarkozy a dit oui à Marc-Olivier Fogiel : il sera, le 6 février sur France 3, l’invité en direct de “On ne peut pas plaire à tout le monde ”
 ». Ce « scoop » est suivi d’un autre. Plus bas : « Les chaussures des Sarkozy ». En voilà, une « info » : « Samedi dernier, rue du Faubourg-Saint-Honoré, sur les coups de 14 heures, un couple a créé la surprise en venant profiter des soldes chez le célèbre magasin de chaussures Todd’s : Nicolas et Cécilia Sarkozy. Restés sur place trente minutes, ils ont acheté chacun cinq paires de chaussures. »

-  Le Monde Diplomatique s’offre une publicité d’American Express.

Les publicités du Monde Diplomatique n’en finissent pas d’irriter certains de ses lecteurs [3]. American Express vient de s’offrir 2 pleines pages de publicité (9 et 11) dans le numéro de décembre 2004. Un correspondant nous rappelle que le conseil d’administration d’American Express comprend, parmi ses dirigeants, Daniel F. Akerson, du fameux groupe Carlyle [4], et reproduit, à notre intention, à propos de l’AGCS (Accord général sur le commerce des services), les déclarations de David Hartridge, directeur de la division des services au secrétariat de l’OMC, cités par Suzan George (« Remettre l’OMC à sa place », éd. Mille et une nuit, 2001) :
« Sans les énormes pressions exercées par le secteur des services financiers américains, notamment par des compagnies comme American Express et Citicorp, il n’y aurait eu aucun accord sur les services et, de ce fait, peut-être pas de cycle de l’Uruguay et pas d’OMC. Les Etats-Unis se sont battus pour mettre les services à l’ordre du jour... » [5]

- Extensions du marketing

Dans les titres, mais aussi dans les faits, le marketing s’étend. Titres du 25 janvier 2005 : « L’Eglise s’ouvre aux méthodes rationnelles » (Les Echos) - « Nicolas Sarkozy veut vendre de l’UMP » (L’Humanité) - « Les socialistes cherchent du sang neuf à prix cassés » (Libération).

- Du Tsunami à Auschwitz : informer sur ... PPDA

Le 22 janvier, en Une de TV magazine (Socpresse), leader du marché des magazines télé avec 14 millions de lecteurs et 4,8 millions d’exemplaires pour 2003-2004 : « PPDA en Asie, ambassadeur de l’Unicef, “ne pas abandonner les enfants dont les yeux nous implorent” ». L’information sur le messager dévore l’information sur la catastrophe. Ce n’est pas fini. Page 13 : dossier sur la télévision à Auschwitz. Fort bien. Mais l’œil est attiré par la colonne de gauche. On y lit : « PPDA : “mon grand-père avait caché une famille” ». Dans Le Figaro, le 26 janvier, dans la rubrique « télévision » : « TF1/ PPDA pousse les portes d’Auschwitz ». Et dans Le Parisien, 26 janvier, « TF 1, Mercredi, 20. L’émotion de PPDA face au « “ plus grand cimetière du monde" ». Une émotion qui vaut à cette information de figurer dans les pages ... « politique » du Parisien. Vous avez dit « indécence » ?

- Des délégués du personnel encombrants

Dans Les Echos du 18 janvier 2005, une avocate qui vient cachetonner dans la rubrique "Droit" nous informe : « À l’issue de la période de protection, l’employeur ne retrouve sa liberté de licencier un salarié que pour des faits qui lui sont postérieurs ». De quoi se révolter : « “Tout vient à point à qui sait attendre” , dit le proverbe : ce n’est pas forcément vrai en droit du travail. Quel est, en effet, l’employeur qui n’a pas, un jour, exaspéré de son impuissance à rompre le contrat d’un salarié, compte tenu de sa protection, pensé que “celui-ci ne perdait rien pour attendre” ? Espoir fallacieux, si l’on en croit un arrêt de la Cour de cassation du 23 novembre 2004. C’est à un notaire que la leçon a été donnée, mais elle profitera à tous. »

Plaignons nos pauvres employeurs "exaspérés"...

- Davos, sommet des inégalités

Avec un bel ensemble, la plupart des médias se sont réjouis d’avoir entendu, en provenance de Davos, des déclarations de guerre à la pauvreté.... Et aux inégalités. Mais pas au point de s’interroger sur cette (discrète) information, parue dans Les Echos du 26 janvier 2005 :

« Pour cinq jours, le participant devra payer plus de 15.000 euros, sans compter l’adhésion au World Economic Forum. Puis il doit prendre l’avion pour aller à Zurich, louer une voiture pour monter à Davos (de 1.295 à 2.070 francs suisses l’aller-retour avec chauffeur), réserver une chambre d’hôtel aux tarifs helvétiques, payer chaque repas. Au total, la facture approche vite les 30.000 euros. Sans compter les faux frais ».

 

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