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Des passagers inattendus sur le vaisseau de France Inter

Avec une transcription (quasi) complète - document joint en fin d’article - nous vous proposons ici quelques informations, fragments de transcription et éléments d’analyse. Cet article, exceptionnellement, est susceptible d’être remanié. (Acrimed, le 18 janvier, à 22 h30)

Le 18 janvier 2005, une soixantaine de militants d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) et de la Coordination nationale des intermittents et précaires d’Ile-de-France, se sont invités dans les locaux de France Inter, à l’occasion du 7-9.

7h45 : nous sommes sur France Inter la chaîne qui vous met de bonne humeur pour aller travailler...
Les militants font irruption dans les studios. Confusion [...] Le « 7 à 9 » est interrompu. Intermède musical.

Non au « commando » !

Quand soudain...

- Patrick ROGER [PR] : - Vous écoutez France Inter, il est 8 h 8, vous l’avez remarqué, depuis maintenant une bonne vingtaine de minutes, donc ... les programmes ... de notre chaîne sont perturbés à la suite d’une manifestation soudaine dans nos studios ... Patrice Bertin, vous êtes le directeur adjoint de la rédaction, alors dites-nous effectivement précisément ce qui se passe ...

- Patrice BERTIN [PB] : - Oh, mais ce qui s’est passé ... est relativement simple : un commando ... de manifestants a envahi France Inter tôt ce matin peu après 7h, ce commando ... a fait irruption dans le studio du 7-9 de ... de Stéphane Paoli, provoquant une rupture d’antenne à 8h moins le quart, euh ... je en vous dirai pas ce que revendique ce commando, ce serait trop facile, disons que ça n’a strictement rien à voir, ni avec l’antenne de France Inter, ni avec la politique générale de Radio France.
Nous avons refusé, j’ai refusé : premièrement, une intervention de la police, je pense que ce serait disproportionné ; j’ai refusé également que ... les ... preneurs de studio [PR intervient, pendant que PB poursuit]

- PR : - les manifestants ...

- PB : - ... disposent de l’antenne, parce que ce serait ... également trop simple, nous avons donc ... zappé notre programme sur un programme musical, pendant à peu près 20 minutes, et là, nous reprenons ... tant bien que faire se peut, notre ... programme normal, avec le « 8h », et avec vous-même, Patrick Roger.

- PR : - Oui, voilà, nous avons changé de locaux, effectivement, pour ce journal. Il est 8 h 09, donc ... [début du journal]

[Suivent le journal, l’interview téléphonique de Jean-François Copé, mené par PR en lieu et place de Paoli, puis la revue de presse d’Yves Decaens.]

Finalement le « commando », ainsi désigné par Patrice Bertin, a obtenu, après négociations, que trois personnes puissent répondre pendant un quart d’heure aux questions de Stéphane Paoli, en fin d’émission.

Oui au « débat » !

A 8h45, donc, changement de ton :

- PR : - 9 h moins le quart à l’écoute de France Inter, malaise, Yves Decaens vous avez dit malaise, qui dit malaise ? Non, il y a eu une petite interruption des programmes, tout à l’heure, c’est Patrick Roger qui est avec vous, qui était avec vous depuis 8h10, et nous allons retrouver Stéphane Paoli, donc, coincé dans un autre studio ...

- Stéphane PAOLI [SP] : - Non, non ... [PR continue]

- PR : - ... il n’y a pas d’autre mot ...

- SP : - Non, non, pas coincé, justement. Et puis ... après tout, malaise ... Est-ce que c’est ... le bon mot ? C’est à sa capacité à répondre à une situation nouvelle qu’on peut aussi ... prendre la mesure de ce qu’est une grande radio comme la nôtre ... Bon : s’est produit ce matin un fait ... des manifestants sont arrivés dans un studio en cours d’une tranche d’information. Alors il y a deux solutions : ou on constitue un blocage en disant « C’est inadmissible, on ne prend pas l’antenne de France Inter de force » et on coupe l’antenne et il ne se passe plus rien, ou on essaie de trouver une solution plus intelligente, et se demander ce qui se passe, pourquoi ça se passe, comment ça se passe, et comment peut-être on peut en sortir. C’est ce que nous avons décidé de faire, c’est-à-dire que nous allons ... prendre maintenant le point de vue de Jean-Francis, de la coordination, de Jérôme, lui aussi de la coordination des intermittents et des précaires, ils sont l’un et l’autre comédien, nous allons prendre le point de vue de ... Nadia, qui elle milite à AC !, c’est-à-dire à l’association « Agir contre ... contre le chômage » ...

- Nadia : - ... « ensemble ... ».

- SP : - ... euh ... « ensemble » [...] »

Eh oui ! « Agir ensemble contre le chômage ». Mais revenons aux propos de Stéphane Paoli :

- SP : - ... euh ... « ensemble » ... Cette manifestation, dans ... dans ... dans le studio d’Inter ce matin, alors évidemment qu’elle prend une forme ... Jean-Francis, qui est, comment dire les choses ? qui est brutale ... Pourquoi en êtes-vous obligés ... est-ce que c’est .. est-ce qu’on décidément tout le temps dans le mal français, c’est-à-dire cette incapacité à se parler autrement ou se poser des questions autrement que dans un rapport de forces ?

- Jean-Francis : - Oui ... je peux pas vous laisser tout à fait dire que c’est brutal, puisque finalement nous savons ... nous sommes entrés dans ce studio, et nous avons dialogué avec vous, et maintenant nous avons trouvé un accord et nous pouvons parler. Donc la brutalité ...

- SP : - Non, mais il a fallu ... il a fallu ... il y a eu irruption, quand même ...

- Jean-Francis : - ... Ben, bien sûr, il est évident qu’on est dans une situation où on ne nous demande pas toujours notre avis, dans plein de situations. Il se trouve qu’aujourd’hui c’est l’assemblée générale du MEDEF, on voit bien depuis deux ans que le MEDEF ne nous demande plus notre avis, à nous, par rapport au problème des intermittents. Mais il y a pas seulement nous, c’est tout le problème de ... c’est tout le problème de l’UNEDIC, c’est tout le problème des salariés et des chômeurs qui est mis en question, qui va être mis en question, et rediscuté le 31 décembre 2005. C’est bien pour ça que maintenant on a, que maintenant on est arrivés à un stade où il faut bien qu’on prenne la parole parce que on ne nous écoute pas ! Et c’est pas seulement nous, c’est pas seulement nous, petits intermittents ici, c’est un peu partout, c’est ... c’est un problème qui est général, dans d’autres pays, le problème se pose dans les mêmes termes, le patronat ... Il y a une reprise en main du patronat, une remise au travail du salarié ... On remet en question les droits acquis, on remet en question les conventions collectives qui ont été négociées depuis des années, y’a des gens qui sont morts pour ça !

- SP : - Oui ...

- Jean-Francis : - ... et c’est absolument scandaleux que ça soit aujourd’hui remis en question sous cette forme. Donc voilà, on dit : assez !

- SP : - Mais est-ce que ... alors, bon ... pourquoi pas ? Mais ... Nadia ... quand j’ai dit, à l’instant, c’est à cette capacité à se remettre en cause et à gérer une situation nouvelle qu’on peut reconnaître une grande radio ... T’t à coup je vois un peu d’ironie, mais : est-ce que vous n’avez pas conscience qu’une radio comme celle-là, France Inter, qui s’ouvre à tous les courants, à tous les courants, à droite comme à gauche, que cet outil-là est un outil qui devrait permettre une meilleure communication ? Pourquoi décidément toujours en arriver à des situations, j’allais dire presque des situations de rupture ? Il a fallu qu’on se parle pas loin de 40 minutes pour arriver à ... à débloquer le ... la situation ce matin...

« France Inter, qui s’ouvre à tous les courants, à tous les courants, à droite comme à gauche », dit Paoli. Cette version politique, pour ne pas dire politicienne de « l’ouverture » en dit assez long sur la diversité dont se prévaut - spontanément- Stéphane Paaoli.

- Nadia : - Monsieur Paoli, moi je suis RMIste, vous êtes journaliste, manifestement ici ce n’est pas vous qui décidez, c’est votre patron, et aujourd’hui ...

- SP : - Ben il a permis qu’on se parle, le patron !

- Nadia : - ... c’est la ... oui, il a permis sous la pression, comme le MEDEF, je l’espère, permettra sous la pression de reculer sur les contrats d’avenir, de reculer sur l’avenir qui nous est fait à nous chômeurs et précaires, donc voilà pourquoi on est obligés de venir ici, parce que sinon, on n’aurait pas parlé de notre manifestation aujourd’hui devant le MEDEF, on n’aurait pas parlé des sans-papiers qui occupent depuis des jours le siège du Parti Socialiste, on parle pas de nous quand on fait des réquisitions de richesses au moment de Noël, donc voilà pourquoi on est obligés de venir ici, parce que je suis RMIste et que je me fais pas d’illusions ! Mon point de vue, à part si je viens dire que c’est vraiment pas sympa que les Restos du Coeur, ils donnent pas assez à manger, ils n’ont, il n’est pas entendu sur France Inter.

[Pour une transcription détaillée de la suite, voir le fichier joint en fin d’article]

Pourquoi ? Comment ?


Pourquoi est-il besoin, pour les mouvements sociaux, d’envahir un studio de radio ou un plateau de télévision se faire entendre ? Cette question, pas plus Patrice Bertin, directeur adjoint de la rédaction de France Inter, que Stéphane Paoli, animateur du 7-9, ne veulent se la poser. Au contraire, ils font semblant de ne pas comprendre. « Je ne vous dirai pas ce que revendique ce commando. Ce serait trop facile. Disons que cela n’a strictement rien à voir, ni avec l’antenne de France. Inter ni avec la politique générale de Radio France  », a déclaré à l’antenne M. Bertin. Stéphane Paoli joue, lui, les innocents. En substance : « je ne comprends pas, notre radio est pluraliste, on invite tout le monde. ».

Pourtant, par leur contenu même, les interventions de Jean-Francis, Jérôme et Nadia justifient leur action. Quand a-t-on entendu sur France Inter (et ailleurs) exposer réellement, c’est-à-dire crûment, que le nouveau régime des intermittents repose sur un diagnostic dénué de fondement (de l’aveu M. Guillot, l’expert nommé par le gouvernement) ? Et que pourtant ledit régime continue d’être appliqué ? Quand a-t-on sur France Inter (et ailleurs), par exemple, vraiment parlé, c’est-à-dire crûment, la situation des exclus et par exemple des condamnations en justice des précaires qui prennent le train sans payer parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ?

Or lorsque intermittents, précaires, exclus ont la parole, c’est-à-dire le plus rarement possible, c’est généralement comme des victimes invités à témoigner, et aussi rarement qu’on le peut comme acteurs qui ont des revendications et des propositions à formuler.

Une preuve indirecte ? Jean-Francis, Jérôme et Nadia ont imposé leur prise de parole. Et quand elle leur fut concédée, on entendit effectivement d’autres voix... mais noyées autant qu’on le put par celles des présentateurs et commentateurs (Stéphane Paoli, Vincent Josse, Brigitte Jeanperrin) : sur les quinze minutes de la séquence imposée, Jean-Francis, Jérôme et Nadia ont parlé ... cinq minutes. Il faudra qu’ils reviennent. Eux ou d’autres...

Comment priver de parole, autant que possible, ceux à qui l’on la concède ?

- Occuper, on vient de le voir, le maximum de temps d’antenne et en multiplier les avis « extérieurs » ou « transverses », comme dit Stéphane Paoli : en clair en faisant appel aux experts de la maisons. Stéphane Paoli : « Alors... Vincent Josse... Peut-être un regard extérieur, maintenant... ». Ou encore : « Alors, Brigitte Jeanperrin, tout de même, encore une fois pour un observateur... j’allais dire « extérieur » [...].

- Mettre en scène sa mansuétude, son « ouverture », son goût du « dialogue », quitte à occuper le maximum de temps pour réduire ce « dialogue » à la portion congrue. Stéphane Paoli, vertueux médiateur [1] : « Alors, Brigitte Jeanperrin, tout de même, encore une fois pour un observateur... j’allais dire « extérieur »... pas tout à fait tout de même... on est toujours dans ce blocage à la française avec des ministres qui viennent en studio et qui nous disent : « mais ça y est, la question est résolue ! »... avec des représentants syndicaux - Bernard Thibault était là il n’y a même pas quatre jours ! - nous disant « mais pas du tout, ce pays est dans l’incapacité absolue de communiquer : on ne sait pas se parler ! »... et cet état de fait ce matin qui est une illustration du blocage. Qu’en est-il de la réalité sociale de ce pays aujourd’hui ? On est en train de dire que, du point de vue technologique, Airbus est une formidable réussite, on envoie des sondes aux confins de l’univers, et on est incapable de prendre un téléphone et de se parler ? »

- Et pour couronner le tout, affecter de donner raison aux « envahisseurs », même quand on explique au fond qu’ils ont tort. Dans ce » rôle, Brigittte Jeanperrin est parfaite. A peine Stéphane Paoli a-t-il terminé la tirade que nous avons citée, à peine vient-il de s’interroger sur « la réalité sociale de ce pays aujourd’hui », que Brigitte Jeanperrin rebondit aussitôt : « Je crois qu’y a quelque chose de très important dans ce que vous dites , il n’y a pas que le social : il y a l’économique  ! Michel Crozier disait, depuis très longtemps : « une société ne se réforme pas par décrets. » Cela dit, il y a des exigences économiques qui sont nécessaires à mettre en place. ». Suit alors un long galimatias dont la phrase que nous venons de citer - référence « savante » à l’appui... - donne une idée suffisante.

Bilan : cinq minutes sur une quinzaine. Ce qui n’a pas empêché Alain Passerel, présentateur du journal de 9 heures, d’annoncer triomphalement : « Ils ont pu finalement s’exprimer pendant un quart d’heure. »

Cinq minutes sur une quinzaine, y compris - reconnaissons-le - les deux minutes de la chronique non-conformiste d’Alain Rey... que voici, en guise de conclusion provisoire :

- Stéphane PAOLI : - Alain Rey, j’avais pas envie de conclure ...sans tout de même vous redonner tout de même la parole. Il se trouve alors que ...sans que nous nous soyons concertés...le mot que vous aviez choisi ce matin pour finir, c’était, c’était « perturbation », ô combien !

- Alain REY : - Oui ça me paraissait s’imposer parce que non seulement les situations sociales sont perturbantes et perturbées mais que le mot perturbation qui vient de turbare, en latin troubler, concerne aussi les psychologies. Et il est certain que... il y a une certaine façon de traiter les gens et de les non traiter plus exactement qui conduit à des perturbations aussi bien psychologiques que, qui se traduit par des comportements d’affrontement et les comportements d’affrontement sont nécessaires si on veut faire avancer les choses. Parce que sinon on est justement dans le comportement qui est ridiculement considéré comme prise d’otages alors que très souvent la prise d’otages se fait dans le sens opposé. C’est-à-dire que on est pris en otage quand on n’a pas d’argent, on est pris en otage quand on est maltraité et non pas quand on décide de faire grève même si c’est un peu perturbant effectivement et ennuyeux pour les utilisateurs et les usagers qui ne sont pas de gens neutres et qui, eux aussi, ont leurs propres problèmes. Donc, de toute façon, perturbation de la société c’est peut-être inévitable mais (euh) on est vite conduit à réfléchir sur la nécessité de rétablir, non pas l’ordre parce que c’est le pire, mais une certaine, un certain calme à la fois psychologique et moral et je vais remarquer que par un hasard bizarre aujourd’hui, perturbation qui est un mot qui a été imposé comme mot courant -avant il était très savant et très rare-, par la météo, et bien nous en avons l’exemple de Vents et pluie sur Télumée miracle [*] , c’était un très beau roman de Schwartz Bart sur une jeune femme antillaise, je crois qu’en ce moment, nous sommes tous les Français et les européens, et d’autres pays encore pire, pris par ce genre de perturbation générale. [Applaudissements dans le studio]

A suivre...

(Première version : le 18 janvier, à 22h30. Dernière version : le 20 janvier à 8h30)

Transcription réalisée par Christiane, Ricar, Philippe et Stanislas. Version (presque) complète :

- Lire sur le site de la Coordination des Intermittents et Précaires d’Ile de France : « Intervention au “7 à 9” de France inter et rassemblement pendant l’AG (sic) du Medef », avec le fichier son offert par Ricar.

 

Notes

[*Pour information, Ricar nous signale que le titre exact du livre de Schwarz-Bart est Pluie et vent sur Télumée Miracle (Paris, Seuil,1979) [note ajoutée le 19.01.2005].

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