Accueil > Critiques > (...) > La presse professionnelle et spécialisée à l’encan

La presse spécialisée à l’encan

par Daniel Sauvaget,

Le monde de la presse et de l’édition subit d’intenses mouvements de fusions-acquisitions ; c’est un ballet continu de rachats, de ventes et de reventes. A l’évidence, les enjeux sont importants, et ils le sont tout particulièrement dans l’univers des éditions techniques et scientifiques, qui n’a pas la visibilité des groupes de la presse magazine, ce qui explique que l’annonce de la mise en vente du groupe Le Moniteur n’a pas suscité de commentaires dans la grande presse [1]. La précédente transaction dont ce même groupe avait été l’objet n’avait pas non plus fait couler beaucoup d’encre - c’était en 2002 (ce qui n’est pas si vieux), et le vendeur n’était autre que Vivendi, soucieux de rétablir sa situation financière et boursière et qui était en pleine frénésie de reventes.

Comme le secteur éducatif (se reporter aux déclarations de Messier du temps de sa splendeur, mais aussi de Lagardère), l’édition scientifique, technique et professionnelle, la presse spécialisée (droit, médecine, construction) attirent bien des convoitises, notamment dans le milieu des fonds d’investissement, à cause d’une permanence de revenus et d’une fidélité obligée de sa clientèle. Les mêmes décideurs, extérieurs au monde de l’édition, se passionnent pour des secteurs qui leur semblent offrir des garanties de revenus réguliers, ou mieux : des perspectives de croissance. Le rachat par Lagardère de Vivendi Universal Publishing, rebaptisé récemment Editis, n’est pas encore accepté par les autorités européennes de la concurrence ; d’après la Tribune du 3 octobre, qui titre « Les appétits s’aiguisent sur les maisons d’édition de VUP », les négociations pourraient s’accompagner de la vente de certains éditeurs (« nous achetons par lots » explique au quotidien un capital-investisseur), peut-être dans la branche éducation, puisque VUP détenait non seulement Larousse, Nathan, Bordas et Armand Colin, mais aussi Dalloz et Dunod... Mais revenons à l’actualité immédiate.

Le groupe Le Moniteur


Le Moniteur
, de son véritable nom Moniteur du bâtiment et des travaux publics, est un hebdo bien connu, né en 1903, qui a donné naissance à un groupe de publications spécialisées dans la construction (Cahiers techniques du bâtiment, l’Entrepreneur), l’architecture (AMC, le Moniteur Architecture) et l’information des collectivités locales où il occupe une position dominante (la Gazette des communes, le Courrier des maires, Collectivités locales), avec édition de livres techniques et sites Internet.

Le groupe Moniteur a été vendu par Vivendi en 2002 en même temps que trois autres groupes intervenant dans d’autres spécialités : Tests (presse informatique, dont Micro Hebdo), GISI (l’Usine Nouvelle) et la France Agricole (presse agricole et agro-alimentaire). Trois fonds d’investissement se sont associés dans cette acquisition. Ils gagnent à être connus ; ils se sont alors trouvés à la tête de 70 périodiques - soit 1,5 million d’abonnés fidèles - auxquels s’ajoutent l’édition de livres techniques, de guides et d’annuaires très rentables, et l’organisation de salons et congrès professionnels. Ce consortium rassemble sous la houlette de Cinven Carlyle et Apax partners, des private equity funds anglo-américains, c’est-à-dire des fonds dans lesquels l’équité n’a rien à voir (il s’agit de capitaux non cotés en bourse), assurant des prestations notamment (c’est le cas de Cinven) à des fonds de retraite. Etant donné les mœurs habituelles de ce type d’acquéreur soucieux de rentabilité à très court terme, parfois qualifié de « désosseurs » » ou de « dépeceurs » (même par le Ministre de la culture Aillagon), et la réputation sulfureuse de Carlyle [2] , les journalistes du groupe Tests, en particulier, avaient exprimé leur défiance vis-à-vis des acquéreurs. Non sans raison, puisqu’ils ont été l’objet d’un plan social de 120 emplois.

Les quatre groupes cédés par Vivendi ont alors été intégrés au sein d’un groupe nommé Aprovia, qui, moins d’un an plus tard, envisage de se défaire de certaines unités comme Le Moniteur au terme d’on ne sait trop quelle restructuration... Il se trouve qu’en 2002, presque simultanément, Cinven, Carlyle et Apax, toujours groupés, ont racheté à Vivendi son pôle d’édition médicale, c’est-à-dire le fameux Vidal et ses versions internationales, le Quotidien du Médecin, le Quotidien du Pharmacien, le Généraliste, Décision Santé, quelques autres titres ainsi que les éditions Masson. Les nouveaux propriétaires lui ont redonné le nom de Medimedia sous lequel on connaissait ce qui était alors le pôle Santé d’Havas, avec la même structure de capital que leur filiale Aprovia et le même PDG.

Très vite, dès juillet 2003, le nouveau Medimedia a été revendu 2003 à un groupe éditorial spécialisé, United Business Media. Cette vente n’est pas sans rapports avec d’autres acquisitions faites par Cinven, qu’il faut aussi évoquer - après avoir précisé que dans cette partie de bonneteau, Vivendi a cédé en juillet les 25 % conservés un an plus tôt dans Aprovia, et que les dirigeants d’Aprovia ont cédé un groupe de publications anglaises actives dans le même domaine que Le Moniteur, le domaine de la construction...

Les affaires du fonds Cirven

Le fonds d’investissement Cinven mérite d’être connu. Créé par le fonds de retraite des charbonnages britanniques, il a pris son indépendance tout en conservant la « clientèle » des charbonnages, à laquelle se sont ajoutées celles des chemins de fer et d’autres grandes entreprises notamment bancaires. Avec la constitution d’Aprovia, Cinven n’en était pas à son coup d’essai dans les médias. Déjà, au cours des années 1990, il a acheté et revendu avec profit des groupes de presse et d’édition, ainsi que des entreprises de loisirs - par exemple un réseau de salles de cinéma britanniques, revendu après restructuration. Cinven a été propriétaire du groupe de presse IPC, soit 69 magazines (dont Woman’s Own, What’s on TV, Country Life, Melody Maker, etc.), achetés en 1998 à Reed Elsevier, et revendus à Time Warner en 2001 [3].

Il a aussi acheté la vénérable maison d’édition Routledge Publishing, spécialisées dans les academic books and journals, qu’il a revendue à un concurrent de taille internationale, Taylor & Francis. A l’évidence, comme dans le domaine de l’édition [4] , le domaine de la presse spécialisée, scientifique, technique, professionnelle, constitue un marché séduisant pour les gros investisseurs, ainsi que pour ceux qui, comme Cinven, achètent pour revendre vite et avec profit.

Mais il arrive que des stratégies soient fixées à plus long terme. C’est ainsi que Cinven, parallèlement à la constitution d’Aprovia, s’est lancé dans d’autres acquisitions de maisons d’édition scientifiques et techniques, associé pour cela à un autre fonds d’investissemnt britannique nommé Candover. En décembre 2002, tout d’abord, Cinven et Candover ont acheté Kluwer Academic Publishers (KAP) à Wolters-Kluwer, le principal concurrent du leader mondial du secteur, Reed Elsevier - pour la modique somme de 600 millions d’euros, ce qui donne une idée du chiffre d’affaires de ces activités inconnues dans les kiosques à journaux. Puis en mars 2003, pour plus d’un milliard d’euros, c’est le rachat de Bertelsmann-Springer, secteur de la presse professionnelle, technique et médicale que le grand groupe allemand avait racheté du temps de sa splendeur à Springer en 1999. Cinven et Candover l’ont emporté sur les autres candidats mentionnés à l’époque par la presse économique : poids lourds de l’édition spécialisée comme Reed-Elsevier, Thomson Publishing et même Wolters-Kluwer, ou autres fonds spéculatifs comme celui de George Soros.

Cinven et Candover seront présents à la prochaine Foire de Francfort sous le nom de Springer Science+Business Media - il va falloir s’y retrouver entre toutes les entreprises qui ont hérité du nom de Springer, en France comme en Allemagne. Le futur groupe qui naîtra de la fusion entre le Springer/ex-Bertelsmann et KAP pourra afficher 1350 titres de périodiques spécialisés. La Commission européenne, par la direction de la concurrence, a déjà donné le 29 juillet son accord sous quelques réserves. Le rapport officiel signale que, compte tenu de la forte implication de Cinven dans Medimedia et dans le nouveau groupe en constitution, il disposera d’une position dominante en France dans le secteur médical, ce qui pourrait nuire à l’équité en matière de ressources publicitaires (facteur essentiel de la presse spécialisée dans les domaines médicaux et pharmaceutiques). D’où la proposition faite par Cinven à la Commission de céder Medimedia à un autre groupe, UBM, mentionné ci-dessus, et immédiatement concrétisée.

On notera avec intérêt que le rapport signé Mario Monti évoque (page 8) le risque de nouvelles hausses des prix des publications spécialisées, selon une évolution des dix dernières années déjà dénoncée en Europe et aux Etats-Unis par un certain nombre d’abonnés « obligés » comme les universités et les bibliothèques.

Daniel Sauvaget

 

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

Notes

[1Se reporter à « Groupes de presse à vendre : les médias muets », mis en ligne le 29 septembre 2003.

[2Le fonds Carlyle, dont les liens avec l’industrie de l’armement aux Etats-Unis sont bien connus, est celui-là même qui, en France, a tenté d’acheter Le Figaro. Il s’honore de compter parmi ses conseillers des hommes politiques tels que George Bush Senior et parmi ses dirigeants d’anciens responsables de la CIA comme Frank Carlucci (président jusqu’en janvier 2003). Le distingué John Major, Premier Ministre du Royaume Uni de 1990 à 1997 est devenu conseiller de la filiale européenne en 1998, puis président en 2001. Carlyle veut « rompre avec l’image qui le lie à l’administration Bush et au pentagone » (Stratégies, N° 1291, 28 août 2003)

[3Cf. Stratégies, N°1282, 23 mai 2003.

[4Ainsi les filiales françaises de Reed-Elsevier et de Wolters-Kluwer, inconnues du grand public sous ce nom bien que l’une d’entre elle détienne le Salon du livre de Paris, figurent parmi les huit plus grands éditeurs français. Reed-Elsevier a racheté par exemple Juris-Classeur, Lexis-Nexis, Stratégies, ESF ; quant à Wolters-Kluwer, il détient le groupe Liaisons, Lamy, Dalian, Doin, les Editions Scientifiques et Médicales, la Vie Judiciaire. Chacun des deux groupes publient en France de nombreux périodiques.

A la une

Européennes : Macron envahit la presse régionale, avec la bénédiction des rédactions

Servilité et pluralisme en berne dans la PQR.

Gilets jaunes : Sonia Devillers défend Radio France et élude la critique des médias

Autocritique impossible sur France Inter : rebelote.

6 juin à Paris - Médias et gilets jaunes : pour une information indépendante !

Une réunion publique organisée avec des gilets jaunes et des journalistes indépendants.