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Lu, vu, entendu : « Ainsi font, font, font »

Lutter contre l’amnésie, ce mal endémique du monde des médias, en conservant - pieusement... - quelques fragments recueillis sur la planète « médias » : tel est l’objet de ces « brèves » dont nous avions interrompu la parution (partiellement remplacée, à l’occasion de la Présidentielle par nos « Brèves de campagne »). Pour lire la série précédente, voir notre rubrique, de septembre 2004 à juin 2006.


Faire l’opinion ?

« Sondage - Royal élue à gauche ». Le 22 mai 2007, Libération fait sa « une » sur une enquête de l’institut LH2 selon laquelle « les sympathisants de gauche ne tiennent pas rigueur de sa défaite à la candidate PS qui reste la personnalité qui incarne le mieux leurs ‘‘ valeurs ’’. » Ainsi, malgré la victoire de la droite le 6 mai 2007 et un résultat historiquement bas pour la candidate socialiste (dans une telle configuration), les médias dominants n’en démordent pas. A la veille d’un débat et d’une confrontation interne au Parti socialiste, notamment au sujet de la succession de François Hollande, la réduction de l’opinion à ce que les sondages enregistrent et aux commentaires des éditorialistes continue. Acteurs du champ politique après l’élection comme pendant la campagne, les médias dominants et les instituts de sondage continuent d’imposer (ou tentent...), notamment aux partis, le « politiquement pensable » et ceux ou celles qui peuvent et doivent l’incarner [1]. Quand bien même ces exigences auraient été dommageables... Rappelons en effet que le 18 novembre 2006, au lendemain du scrutin d’investiture, l’éditorial du Monde attribuait la victoire de Ségolène Royal à « sa liberté de ton comme de style à l’égard de son parti, de ses dogmes et de ses caciques, enfin l’utilité, aux yeux des adhérents du PS, d’une personnalité capable de battre la droite en mai 2007  [2] » et que, le même jour, l’éditorial de Libération défendait également la thèse de l’utilité de la candidate pour « battre la droite » : « Avec les primaires de son parti, Royal a gagné la première manche du "vote utile". » De l’utilité de se fier aux « éléphants » médiatiques ?

Faire son autocritique ?

Une autocritique ? On la demande aux journalistes américains ; on n’en demande pas tant à leurs homologues français... « Les médias américains peinent à faire leur autocritique ». Sous ce titre on peut lire un article instructif de Thomas Dévry, paru dans Libération le 29 mai 2007 : « Quatre ans après l’invasion de l’Irak et le petit défilé personnel du 1er Mai de George W. Bush devant la bannière ‘‘ Mission accomplie ’’, la presse américaine semble toujours réticente à admettre son rôle de ‘‘ facilitateur ’’ dans la catastrophe irakienne. Depuis maintenant deux ans, à intervalles réguliers, des articles signés par quelques plumes de gauche et des prurits vengeurs circulant sur Internet s’en prennent aux médias de grande audience, désormais regroupés pour faire une meilleure cible sous le label unique MSM (Mainstream Media). Début mai, les hostilités ont repris avec la diffusion sur la télévision publique (peu regardée) du documentaire du vétéran Bill Moyers, Buying the War (‘‘ Accepter la guerre ’’). En recensant les principales charges (absence de questionnements des motifs de la Maison Blanche, crédulité des reporters, relégation des articles sceptiques en fin de journal...), ce journaliste respecté a recueilli les confidences penaudes d’un certain nombre d’acteurs de l’époque. »

Certaines d’entre elles sont intéressantes quand même comme celle-ci que mentionne ainsi l’article de Libération : « L’ex-PDG de CNN, Walter Isaacson, pour expliquer le bilan médiocre de la chaîne qu’il dirigeait, lâche : ‘‘ Il y avait une police du patriotisme dans la foulée du 11 septembre, et quand nous montrions des images de victimes civiles par exemple, nous recevions des coups de téléphone des annonceurs et du gouvernement qui nous taxaient d’antiaméricanisme... ’’ »

Les médias américains n’en ont pourtant pas semblé tirer les leçons, ainsi que le rapporte l’article : « le grand hebdomadaire Time, par exemple, a récemment fermé plusieurs bureaux à l’étranger et licencié des dizaines de reporters, mais n’a pas hésité à recruter comme chroniqueurs grassement payés Peter Beinart et les néoconservateurs Bill Kristol et Charles Krauthammer, qui ont eu tout faux sur l’Irak. Le magazine iconoclaste Radar s’est amusé à dresser un ‘‘ avant/après ’’ des éditorialistes qui ont tartiné sur la guerre. Il en résulte que la quasi-totalité de ceux qui avaient pris parti pour l’invasion a été promue (et est riche), alors que ceux qui avaient décrit avec prescience le désastre sont restés à leur place dans des petits journaux (et demeurent pauvres). »

Pour mémoire, en France, Alexandre Adler assénait sur France Culture au lendemain de l’intervention militaire américaine en Irak (le 21 juillet 2003) : « Il est plus raisonnable de penser que ces armes biologiques et chimiques ont existé. (...) Saddam Hussein (...) a préféré les enterrer profondément (...) ou en détruire un grand nombre (...), ce qui évidemment ridiculiserait Américains et Anglais. » Par ailleurs, il affirmait un an plus tard (dans Le Figaro, le 6 septembre 2004) que : « Bush n’a pas menti (...) il croyait sincèrement à la présence effective d’armes de destruction massive en Irak [3] ». À ce jour, Alexandre Adler est toujours chroniqueur sur France Culture et au Figaro.

Faire le ménage chez soi ?

CBS est un « MSM ». Noam Chomsky la prend en exemple pour illustrer sa réaction au non-renouvellement de la concession de la chaîne RCTV au Venezuela (lu sur le site non officiel de Là-bas si j’y suis) : « Je n’ai rien écrit à ce sujet. Le plus simple pour répondre est d’imaginer une autre situation. Imaginons qu’un coup d’état militaire renverse le gouvernement des Etats-Unis, dissolve le Congrès et la Cour suprême ainsi que toutes les institutions démocratiques du pays. Imaginons que ce coup d’Etat ait reçu le soutien de CBS. Imaginons encore que le gouvernement élu ait été ramené au pouvoir à travers une mobilisation populaire. Qu’arriverait-il aux propriétaires et directeurs de CBS ? Il y a de grandes chances qu’ils se retrouvent face à un peloton d’exécution sans jugement. Ce serait compréhensible, mais je m’y opposerais. Imaginons que la concession que leur accorde le gouvernement ne soit pas renouvelée. Je serais fort surpris par la clémence d’une telle réaction, mais je m’y opposerais de la même façon. »

Une prise de position décalée et audacieuse mais à contre-courant du « déferlement d’informations unilatérales et tendancieuses, biaisées et lacunaires au service d’une condamnation sans appel » que nous évoquions ici.

Faire rébellion ?

Le 1er juin, dans Libération encore, la chronique de Daniel Schneidermann s’intitule « Et si on avait enterré trop tôt les journalistes ? » Au sujet des tensions intervenues récemment au sein du groupe Lagardère et au Monde [4], Schneidermann s’interroge : « Ces signes épars de rébellion des rédactions, que rapproche l’actualité, marquent-ils un réveil ? Dans le cas du Monde comme dans celui de Lagardère, l’inquiétude économique a été déterminante. Lagardère prévoit une centaine de suppressions d’emplois dans ses médias. Colombani, au Monde, a accumulé plus de 140 millions de pertes en six ans, ce qui laisse entrevoir le même horizon. La coïncidence avec la présidentielle, et les craintes de mainmise sarkozyenne sur l’information, n’est peut-être... qu’une coïncidence. Mais tout de même. On a peut-être enterré trop tôt les journalistes. » Qui est ce « on » ? En vrac, pour le chroniqueur : les patrons des médias, les lecteurs, le pouvoir politique et les « nouveaux ‘‘ médias citoyens ’’ d’Internet ».

Lors de la campagne, ce thème de la « fin du journalisme » était surtout apparu comme une préoccupation... de journalistes [5]. Reste que le « décrochage » déjà observé en février 2007 par Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique [6] « entre les rédactions et les dirigeants d’entreprise à mesure que ces derniers parachèvent la normalisation commerciale de l’information » comme le « regain de conflictualité » qui en résulte sont des réalités. Reste aussi que Daniel Schneidermann a, pour sa part, approuvé, au moins tacitement, le plan de sauvetage de Libération conçu par Laurent Joffrin et Edouard de Rothschild. Un plan qui prévoit environ quatre-vingts nouvelles suppressions d’emploi et dans lequel les personnels ont notamment renoncé à leur droit de veto sur les décisions stratégiques de leur entreprise... En l’espèce, le chroniqueur a semblé plutôt du côté du manche que des « signes épars de rébellion ».

Faire simple ?

Dans Challenges, le 1er juin, Rik de Nolf, patron de Roularta, propriétaire belge du groupe L’Express-L’Expansion, a lui, au moins, le mérite de la cohérence et de la franchise. A la question « Faut-il supprimer le droit de veto des journalistes sur leur patron ? », il répond : « Ce droit de veto n’existe pas en Belgique. Il n’existe, à dire vrai, même pas de charte rédactionnelle précise sur les droits des dirigeants et des journalistes. Cela ne nous empêche pas d’appliquer scrupuleusement le grand principe de l’indépendance journalistique. Chacun a son rôle : le rédacteur en chef doit être responsable en toute liberté du contenu du journal. Mais la gestion d’une entreprise, c’est un domaine spécifique. Or un journal est le fruit d’un travail collectif, où interfèrent une rédaction, mais aussi des équipes de marketing, de ventes ou de publicité. Il n’y a pas beaucoup de sens à ce que le souci d’indépendance des journalistes interfère là-dessus. Pour autant, les responsables des rédactions doivent avoir leur mot à dire au sein des équipes de direction de l’entreprise. »

Des propos brutaux mais cohérents. La distinction entre logiques éditoriale et actionnariale qui sous-tend le discours des patrons de presse français (Claude Perdriel, Laurent Joffrin ou Jean-Marie Colombani) est en effet une fiction [7] ... A tout le moins, tant que les entreprises de presse resteront des entreprises comme les autres [8].

Faire son indépendant ?

Ce temps risque de durer longtemps. Et la remise en cause de l’ordre médiatique ne semble pas être à l’ordre du jour. Dans Le Figaro du 11 mai, Michel Boyon, Président du Conseil supérieur de l’audiovisuel explique ainsi : « Le CSA dispose de deux atouts. Le premier est son indépendance, qui est incontestable. Les membres du CSA sont des personnalités éminentes, ayant des expériences et des sensibilités différentes. Le second est la collégialité des décisions. Elle oblige chacun à avoir une attitude neutre et impartiale. » Une indépendance « incontestable » ? Quand tous les membres de l’institution ont été nommés par le Président de la République (UMP), celui de l’Assemblée nationale (UMP) et celui du Sénat (UMP) ? Quand son Président (Boyon) a été le directeur de cabinet du Premier ministre Raffarin (UMP) ?

La dépendance n’est pas nécessairement subordination à des instructions venues d’en haut [9]. Elle peut, plus simplement, résider dans l’ajustement aux attentes du pouvoir UMP et du capital qui possède les grands médias audiovisuels. Ainsi quand Michel Boyon s’assigne comme objectif d’accompagner le développement de « grands groupes audiovisuels privés capables d’affronter la concurrence internationale », sa préoccupation fait écho à celle de Nicolas Sarkozy et à celle de ses amis oligarques : plus de concentrations financiarisées pour un secteur soi-disant sous financé. Et peu importe les conséquences pour le pluralisme que le CSA est supposé défendre [10].

Le très indépendant Michel Boyon a, par ailleurs, récemment recruté comme collaborateurs « le jeune Jean Spiri, 25 ans, qui officiait jusqu’à peu comme conseiller du Ministre de la santé Xavier Bertrand puis de son successeur Philippe Bas » et comme directrice de la communication du CSA « Frédérique Bayre, 39 ans, l’ex-conseillère presse de Chirac ». (D’après Le Canard enchaîné du 30 mai 2007).

Faire comme chez soi ?

Mélange des genres toujours : à quoi vont servir les journalistes recrutés par l’Elysée (Georges-Marc Benamou de Nice-Matin, Catherine Pégard du Point) ou Matignon (Myriam Lévy du Figaro) comme conseillers ? Un début de réponse dans Le Canard enchaîné du 30 mai 2007 : « Le 20 mai, deux jours après sa nomination comme conseillère du Premier ministre, Myriam Lévy a donné un petit coup de fil à Espérandieu [directeur du Journal du dimanche] pour se plaindre du peu de place consacrée à Fillon dans le dernier numéro de l’hebdo. » Info à vérifier peut-être. On peut néanmoins s’amuser en compagnie du facétieux volatile quand celui-ci suggère à Arnaud Lagardère, propriétaire du JDD (qui serait intervenu « pour interdire la parution d’un article qui révélait qui Cécilia Sarkozy n’avait pas voté au second tour de la présidentielle ») de « nommer directement Myriam Lévy à la rédaction en chef du JDD. Ça gagnerait du temps. »

Faire son intéressant désintéressé ?

Toujours dans Le Canard enchaîné du 30 mai 2007, cette brève : « Coucou le voilà ! Le 7 juin prochain, France 5 diffusera le documentaire ‘‘ Une maison à Tanger ’’ qui retrace la palpitante réhabilitation du palace marocain de Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle par l’architecte Andrée Putman. Pour mémoire, France 5 avait acheté ce docu très service public en 2004 la boîte de prod’ Les films du lendemain, détenue en partie par un certain BHL. Et ce pour la modique somme de 150 000 euros, soit deux fois le prix moyen d’un documentaire. La lutte pour le droit au logement n’a pas de prix. » Pour mémoire aussi, lire ici même, sur cette « incongruité », le communiqué de la CGT de France Télévision, intitulé « BHL et Cie : « "Comptes" de fées » à France 5 », daté du 29 octobre 2004.

Daniel Psenny, dans Le Monde daté du 7 juin 2007 - sous le titre « Quand Andrée Putman rénove la villa d’Arielle Dombasle et BHL » s’étonne : « Le seul problème est qu’à aucun moment il n’est signalé dans le film que ce travail est effectué pour le compte du couple Lévy-Dombasle. » Et précise : « Avant même son tournage, le projet de documentaire avait déclenché une vive polémique entre plusieurs documentaristes et France 5, coproductrice du film avec les Films du lendemain, la société de production appartenant à Bernard-Henri Lévy. Certains producteurs avaient dénoncé ce contrat qui prévoyait un budget de 400 000 euros avec une participation de France 5 à hauteur de 150 000 euros. Un plan de financement "étonnant" pour les producteurs qui se disaient "offusqués" de ce "traitement de faveur" par France 5 qui, habituellement, applique un tarif moyen de 70 000 euros pour ce genre de documentaire. Certains soupçonnaient même le couple Lévy-Dombasle de faire financer la rénovation de leur maison par le service public. Pour mettre fin à cette polémique, la société de M. Lévy avait alors décidé d’assurer seule le financement des 250 000 euros restants. » Rideau ?

 

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Notes

[1La désignation de la candidate socialiste en novembre 2006 a notamment mis en évidence ce rôle des médias. A ce sujet, lire « ‘‘ C’est elle que nous voulons ’’ : l’investiture de Mme Royal dans les médias ».

[2C’est nous qui soulignons, ici et par la suite.

[7Un exemple : Libération. Lire ici même : « Libération, d’un Joffrin à l’autre ».

[10Sur la convergence des projets du pouvoir UMP et de l’oligarchie médiatique, lire ici même « Sarkozy et les médias, les médias face à Sarkozy ».

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