Le livre de Vincent Quivy trace un portrait composite de Jean-Pierre Elkabbach, Ă travers une galerie de portraits de son modèle, disposĂ©s dans un ordre qui propose aux lecteurs de remonter le temps et de parcourir Ă l’envers la succession des prĂ©sidences de la RĂ©publique auxquels Elkabbach a, peu ou prou, prĂŞtĂ© allĂ©geance. En cinq chapitres : « Portrait du journaliste en sarkozyste », « Portrait du journaliste en chiraquien », « Portrait du journaliste en mitterrandien », « Portrait du journaliste en giscardien », « Portrait du journaliste en gaulliste ».
Dès l’introduction – « Pour faire le portrait d’un journaliste –, Quivy prĂ©sente ainsi son personnage : une « sorte de baron d’Empire ou de gentilhomme enrichi dont le portrait traduit la rĂ©ussite et l’ascension […] Journaliste ? Pas vraiment. Disons plutĂ´t homme de lettres, Ă la manière dont au XIXe siècle, on dĂ©signait les gens de presse. Homme de lettres ? Non, le mot ne convient pas non plus. Alors quoi ? […] Chef d’entreprise ? Dirigeant ? Homme de mĂ©dias, d’images ou de pouvoir ? Peut-ĂŞtre une peu tout ça Ă la fois. Et c’est dĂ©jĂ une indication de sa personnalitĂ© et de l’époque qu’il a traversĂ©e : un mĂ©lange de fonctions et de genre, un ensemble fourre-tout qui ne se connaĂ®t pas de barrières. » Somme toute, comme le soulignent le titre du livre de Vincent Quivy et son dernier chapitre – « Portrait du journaliste en “Elkabachiste” », la profession d’Ekabbach n’est autre qu’Elkabbach lui-mĂŞme.
Ce portrait composite est à la fois celui d’une personnalité singulière et celui d’un personnage social.
Qui est Jean-Pierre Elkabbach ? Les très nombreux tĂ©moignages de ceux qui ont travaillĂ© avec lui et, souvent, sous ses ordres convergent en gĂ©nĂ©ral pour dĂ©crire la personnalitĂ© d’un passionnĂ© d’infos, de coups et d’opĂ©rations spĂ©ciales, mais aussi un animateur inventif, crĂ©atif mĂŞme. Un affectif, nous dit-on, qui cherche d’abord Ă plaire. Un sĂ©ducteur, mais dont les amitiĂ©s varient en fonction des alĂ©as de sa carrière et des choix qu’à ses yeux elle impose. Un patron parfois chaleureux mais souvent versatile, dont le comportement avec ses subordonnĂ©s peut-ĂŞtre dĂ©testable. Un patron peu interventionniste, selon certains tĂ©moins, mais pour peu qu’on lui soit soumis. Un coupeur de tĂŞte s’il le juge nĂ©cessaire. Un bosseur, mais qui travaille surtout Ă sa propre gloire. « Je suis, dit-il, dominĂ© par une passion excessive pour la gloire Ă laquelle je rapporte tout [2].
Mais cette personnalité singulière est ajustée à des fonctions sociales. Le personnage d’Elkabbach – et c’est sans doute là le principal intérêt du livre – condense à sa façon les qualités socialement requises pour devenir médiacrate… et le rester en dépit de quelques vicissitudes.
Quivy, selon ses propres expressions, retrace « toute une vie professionnelle passĂ©e dans l’antichambre du pouvoir » et dessine le portrait d’un « journaliste de cour ». Un homme de pouvoir donc qui, selon Philippe Rochot, journaliste Ă France 2, « a toujours Ă©tĂ© du cĂ´tĂ© du manche ». « IndĂ©pendant, mais employĂ© des politiques, libre dans sa tĂŞte mais soumis au pouvoir », rĂ©sume Quivy.
Elkabbach, comme tant d’autres, est un journaliste de fréquentation, mais autant que possible de haute fréquentation : celles de présidents de la République et d’une partie de leur entourage. Elkabbach pratique, si l’on veut, une forme de journalisme de proximité : la proximité du pouvoir. De ce journalisme-là , Quivy relate avec précision les diverses modalités et les divers épisodes, distribués sur plusieurs décennies.
Mais cette proximitĂ© avec les hommes de pouvoir ne se limite pas Ă l’entretien de relations personnelles :« A interroger ceux qui ont croisĂ© sa route au cours de sa longue carrière, se dessinent les contours d’un personnage aux allures d’homme politique, nourri des mĂŞmes ambitions et des mĂŞmes centres d’intĂ©rĂŞt » (p. 193). Or ce personnage ne s’appelle pas seulement Elkabbach.
Sans doute, n’est pas Elkabbach qui veut. Sans doute n’est-il pas nécessaire de lui ressembler en tous points pour exercer des fonctions équivalentes à celles qu’il a exercées. Elkabbach est une variété singulière d’un personnage social aux identités multiples, aux parcours distincts et aux convictions parfois différentes, mais dans les limites de rôles et de fonctions similaires. Chacun les interprète et les remplit selon son propre tempérament et avec son propre talent : sa complaisance, sa docilité et son opportunisme peuvent varier, mais toujours à faible distance des pouvoirs dont il dépend. Dans le cas d’Elkabbach, cette distance n’excède jamais ce qu’il est nécessaire d’afficher pour sauver les apparences. En cela, son trajet est le résumé d’une époque… qui dure encore.
Henri Maler
Avec l’accord de l’auteur et de l’éditeur nous en publierons prochainement un extrait de Profession : Elkabbach.