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Les mots de la guerre contre l’Irak

Une "coalition", des "alliĂ©s", des "aides humanitaires", des "bavures". Mais pas une "invasion" ?

Coalition

« Un dĂ©tail qui m’Ă©nerve prodigieusement : l’utilisation du mot "coalition" par les mĂ©dias (et principalement les radios) pour dĂ©signer les troupes amĂ©ricaines et leurs supplĂ©tifs britanniques. Ce mot n’est-il pas un rebut de la première guerre du Golfe ? » Ă©crit Jean, correspondant d’Acrimed.

Selon le dictionnaire, une coalition est une "association de plusieurs nations contre un ennemi commun".

Plusieurs nations Ă©tant engagĂ©es dans l’attaque contre l’Irak, l’usage du terme "coalition" pourrait se comprendre, avec la rĂ©serve suggĂ©rĂ©e par Jean : c’est d’abord une offensive des Etats-Unis d’AmĂ©rique, comme l’a montrĂ© le rejet du processus onusien dès lors qu’il ne conduisait pas Ă  un alignement inconditionnel sur le projet belliciste de Washington.

Mais, si une coalition est l’"association de plusieurs nations", comment comprendre le recours Ă  l’expression "coalition amĂ©ricaine", comme dans Le Monde (datĂ© 23-24 mars, page 2) : « La coalition amĂ©ricaine ouvre plusieurs fronts pour frapper Bagdad » ?

Les « AlliĂ©s »

Non contents de dĂ©signer l’attelage amĂ©ricano-britannique (flanquĂ© de quelques troupes auxiliaires) par le mot - la "coalition - qu’emploie le chef de file des bombardiers, nombre de mĂ©dias ont trouvĂ© plus simple, plus clair, plus percutant sans doute de le nommer "les alliĂ©s".

De France Info oĂą le terme prolifère Ă  TF1 oĂą il barbouillait la bouche de PPDA le soir du 19 mars, de France 2 oĂą il s’incruste occasionnellement Ă  d’autres oĂą on l’entend plus rarement, une Ă©vidence s’est imposĂ©e : une alliance ... est composĂ©e d’"alliĂ©s"

Un seul exemple. Dans le journal de 20 heures de TF1, le lundi 24 mars 2003, Patrick Poivre d’Arvor, Ă  trois reprises au moins, se laisse aller. D’abord : « Le gros des troupes alliĂ©es poursuit son avancĂ©e sur Bagdad ». Ensuite : « Les troupes alliĂ©es semblent rencontrer des difficultĂ©s qu’elles n’avaient pas prĂ©vues ». Et enfin, plus sobrement : « Les alliĂ©s ne semblent pas avoir pris Bassorah et Oum Ksr ».

Dans une version prĂ©cĂ©dente de cet article [1], on pouvait encore s’interroger :

« Est-ce en pesant bien le sens des mots, que Le Monde s’est Ă©panchĂ© dans son numĂ©ro datĂ© du 25 mars 2003, avec le sous-titre suivant : "Des morts, des prisonniers, des erreurs de tirs : les premiers revers des alliĂ©s" ? Comme c’est le seul cas que nous ayons - pour l’instant - relevĂ© dans ce quotidien, nous le plaçons en note... »

La note est dĂ©sormais superflue. A la « Une » du Monde datĂ© du 28 mars, ce rĂ©sumĂ© : « L’offensive alliĂ©e marque le pas ». Une annonce qui renvoie sans doute Ă  une article de la page 2 qui, plus justement titrĂ© « L’offensive amĂ©ricano-britannique entre dans sa deuxième semaine », ne mentionne pas les « alliĂ©s ». Le Monde s’est rangĂ© Ă  l’Ă©vidence que susurre PPDA : une alliance est nĂ©cessairement composĂ© d’« alliĂ©s ». Donc : les troupes amĂ©ricaines et anglaises, ce sont tous simplement « les alliĂ©s ».

On voudrait croire Ă  un effet de la simple routine ou de la nostalgie Ă©plorĂ©e : pour ces alliances dont la France faisait partie dans les guerres prĂ©cĂ©dentes.

A moins qu’il ne s’agisse, plus cyniquement, de faire jouer toutes les rĂ©sonances historiques de ce terme, venues de la dernière guerre mondiale. A dĂ©faut d’en ĂŞtre, nous aurions ainsi une alliance qui combattrait pour nous contre le nouvel Hitler du moment.

Aide humanitaire

Une mĂŞme expression pour l’aide des ONG et le ravitaillement convoyĂ© par les troupes amĂ©ricaines et britanniques...

Avec une inconscience professionnelle qui coĂŻncide curieusement avec leur rĂ©cit militarisĂ© de la guerre amĂ©ricaine du point de vue de la guerre amĂ©ricaine, la plupart des reporters de tĂ©lĂ©vision et nombre de journalistes de la presse Ă©crite amalgament sous l’expression d’ « aide humanitaire », l’aide militairement dĂ©sintĂ©ressĂ©e que s’efforcent d’apporter la Croix-Rouge et un certain nombre d’ONG et le ravitaillement convoyĂ© par les troupes amĂ©ricaines et britanniques Ă  des fins politico-militaires parfaitement identifiables : tenter de sĂ©duire les « populations » (comme ils disent...) dont ils ont provoquĂ© ou prĂ©cipitĂ© la dĂ©tresse et le dĂ©nuement.

Qu’importe aux yeux de nos chers envoyĂ©s spĂ©ciaux et autres prĂ©sentateurs de journaux tĂ©lĂ©visĂ©s si l’ « humanitaire militaire » est une contradiction dans les termes que dĂ©noncent certaines organisations (comme elles l’ont fait notamment lors de la guerre en Afghanistan). Qu’importe si l’invasion amĂ©ricaine est la cause immĂ©diate la plus directe des privations de nourriture et d’eau potable ! Qu’importe si les irakiens ont Ă©tĂ© les victimes d’un embargo de dix ans qui est une des causes moins immĂ©diates d’une situation alimentaire et sanitaire dont près de 500000 enfants sont morts et qui a minĂ© la santĂ© de tant d’autres ! Qu’importe si le marchandage « pĂ©trole contre nourriture », que ce soit ou non avec la complicitĂ© active du rĂ©gime irakien, a littĂ©ralement pris en otage tout un peuple !

L’aveuglement, intentionnel ou non, de nos envoyĂ©s spĂ©ciaux et autres commentateurs avisĂ©s, sans doute animĂ©s d’une non moins aveugle sincĂ©ritĂ© ... humanitaire ne les incitent pas Ă  pousser la compassion au-delĂ  de ce qu’autorise un vocabulaire armĂ©.

Comment dire autrement ? Parler simplement de ravitaillement militaire. Il y aurait ainsi : le nom : « ravitaillement » et sa sobre qualification : « militaire ».

Le problème sous-jacent, pourtant, n’est pas nouveau [2].

LibĂ©ration, avant le commencement de l’invasion de l’Irak, titre Ă  la « Une », le 4 mars 2003 : « Irak : Humanitaires contre militaires ». Un titre prĂ©cisĂ© par ce sous -titre : « Mobilisation chez les ONG, qui dĂ©noncent la volontĂ© amĂ©ricaine de les encadrer en cas de guerre. » L’article correspondant (p. 2 et 3) - de Thomas Hofnung - porte pour surtitre : « Des ONG françaises dĂ©noncent la tutelle que veut imposer le Pentagone sur les opĂ©rations d’assistance ». Titre : « Des humanitaires en guerre d’indĂ©pendance ». Sous titre : « Ciblage de aides, dĂ©signation des victimes Ă  secourir ... ils craignent que leur action soit dĂ©naturĂ©e. »

Et l’article de citer et de commenter (notamment) un communiquĂ© commun des organisations suivantes : Action contre la faim (ACLF), MĂ©decins du Monde (MDM), Handicap International, Première urgence, SolidaritĂ©s et Enfants du Monde qui, face Ă  la crĂ©ation par le Pentagone, d’un « Office de la reconstruction et de l’aide humanitaire », proclament leur refus « de subordonner (leur) action sur le terrain Ă  une autoritĂ© militaire qui est partie au conflit  » et rappellent que « l’aide humanitaire ne peut pas ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une arme au service du conflit ».

Une critique rĂ©itĂ©rĂ©, entre autres, dans une tribune de Jean-Jacques Ruffin, PrĂ©sident d’Action contre la faim, parue dans Le Figaro du mercredi 2 avril 2003 sous le titre : « Non Ă  la rĂ©solution « Capitulation contre nourriture ». ».

Autant de prises de position qui pourraient inviter Ă  un minimum de prudence, sinon de dĂ©cence. Et bien, non !

Dans Le Journal du Dimanche du dimanche 6 avril (p. 3), on peut lire ceci, sous la signature de S.J. !

«  Humanitaire . Conscients de la faiblesse actuelle de l’aide humanitaire distribuĂ©e dans le dans le sud de l’Irak, des responsables amĂ©ricains ont annoncĂ© hier que deux navires chargĂ©s de 56.000 tonnes de blĂ© - une quantitĂ© suffisante pour nourrir 4, 5 millions d’Irakiens pendant un mois - faisaient route en direction du port d’Oum Qasr. »

Quelle est la cause de la « faiblesse » dont « des responsables amĂ©ricains » seraient « conscients » ? Quelle est cette « aide humanitaire », qui serait dĂ©ficiente ? Celle qui seule en mĂ©rite le titre ou le ravitaillement, convoyĂ©s par les militaires et auxiliaires de leur combat ? Ces questions ne mĂ©ritent mĂŞme pas d’ĂŞtre posĂ©es.

Des « bavures »

Les bombardements « ciblĂ©s » et les armes « intelligentes » atteignent des civils et multiplient les blessĂ©s et les morts. « DĂ©gats collatĂ©raux » disent les militaires. Et les journalistes refusent dĂ©sormais de reprendre Ă  leur compte ce vocabulaire obscène.

Mais nombre d’entre eux continuent de dire « bavures », non sans Ă©prouver une grande gĂŞne, parfois. Ainsi Alain de Chalvron, lors d’un « direct » sur France 2 parlait d’une « grosse, grosse bavure » [3], corrigeant par l’insistance sur l’adjectif l’indĂ©cence du substantif.

La presse Ă©crite, Ă  la diffĂ©rence de la radio ou de la tĂ©lĂ©vision, peut tenter de se dĂ©douaner en mettant les « bavures » entre guillemets. Encore cette maigre protection contre la barbarie des mots n’est-elle pas gĂ©nĂ©rale. Quelques exemples [4] :

– Le Figaro, Jeudi 27 mars 2003, p. 3. Surtitre : « Deux bombes se sont abattues hier sur un quartier populaire au nord de la capitale irakienne ». Titre : « Première bavure de la coalition Ă  Bagdad : 14 morts, 30 blessĂ©s ».

L’auteur de l’article - Adrien Jeaulmes, envoyĂ© spĂ©cial Ă  Bagdad - place, il est vrai, la « bavure » (et l’ « erreur ») entre guillemets.
Mais il conclut ainsi son article, après avoir invoquĂ© les « conditions mĂ©tĂ©o Ă©pouvantables » :
« Cette première « bavure » est aussi le rĂ©sultat de l’habile stratĂ©gie irakienne, consistant Ă  disperser ses forces Ă  l’intĂ©rieur des villes. Chaque civil tuĂ© augmente Ă  la fois la rĂ©probation de l’opinion internationale, et l’hostilitĂ© des populations irakiennes face Ă  la coalition anglo-britannique ».
Tout compte fait, il s’agit Ă  peine d’une « bavure », mais de la consĂ©quence d’une erreur accidentelle, d’une mĂ©tĂ©o Ă©pouvantable et d’une stratĂ©gie irakienne intentionnelle.

– LibĂ©ration, Lundi 31 mars 2003, p. 10. Titre : « Souk de Chala : bavure amĂ©ricaine ou irakienne ». Le titre supprime les guillemets dont l’auteur avait entourĂ© la « bavure » et la « tuerie ».

- LibĂ©ration, mercredi 2 avril 2003. Titre de « une » : Irak - Les civils sous le feu ». Sous-titre : « Bavures et bombardements meurtriers se multiplient, comme hier près de Hilla ». La diffĂ©rence entre « bavures » et « bombardements meurtriers » Ă©chappera peut-ĂŞtre au lecteur. Mais le titre des pages 2 et 3 est moins Ă©conome de prĂ©cautions : « Premiers carnages civils de l’armĂ©e amĂ©ricaine »

– Le Figaro, mercredi 2 avril 2003, p. 5. - Un surtitre : « La psychose, engendrĂ©e par l’attentat suicide de samedi dernier et les nombreuses victimes civiles d’hier, transforme les « libĂ©rateurs » en force d’occupation ». Difficile faire plus obscur. Le titre, en revanche est beaucoup plus clair : « Le Pentagone mis Ă  mal par les bavures »

Quelle « bavure ? « La bavure de la route n°9 », comme l’appelle Ă  trois reprises, le correspondant du Figaro Ă  Washington, Jean-Jacques MĂ©vel.

De quoi s’agit-il exactement. D’un « incident », comme notre zĂ©lĂ© correspondant rebaptise la « bavure » (ou la « tuerie », ainsi qu’il la dĂ©signe en passant) quand il est en panne de vocabulaire. Que s’est-il passĂ© ? Ce n’est pas clair : « Les circonstances exactes de l’incident se perdent dans le brouillard de la guerre ». « Brouillard de la guerre » ! ... « Brouillard » qui se dissipe sĂ»rement lorsque l’on apprend au passage que « tout villageois est un terroriste en puissance ». Ainsi est « terroriste » quiconque a recours aux armes contre des militaires...

Quoi qu’il en soit, le « brouillard » invite Ă  tirer cette leçon pleine de tact :
« Victoria Clark, porte-parole de Donald Rumsfeld a choquĂ©, en affirmant que les victimes de la guerre, quel que soit leur camp, « sont d’abord les victimes du rĂ©gime de Saddam Hussein »." Jean-Marie MĂ©vel est-il choquĂ© ? Pas vraiment Ă  en juger par la phrase qui suit et qui commente indirectement la dĂ©claration du porte-parole amĂ©ricain : « Dans la bavure de la route n°9, les responsabilitĂ©s sont sĂ»rement partagĂ©es ». Par qui ? Par les soldats amĂ©ricains et leurs victimes sans doute.

Difficile d’invoquer, pour justifier de tels abus, la prĂ©cipitation et les dĂ©lais de « bouclage » : entre deux guerres depuis 1991, quelques pĂ©riodes de rĂ©pit avaient Ă©tĂ© laissĂ©es Ă  la rĂ©flexion.

« Bavure » attĂ©nue la consĂ©quence. On met en avant une prĂ©tendue cause avant d’en dĂ©crire les effets, comme si la cause elle-mĂŞme ne rĂ©sidait pas avant tout dans l’existence mĂŞme des bombardements !

Commencer par les faits : les bombardements provoquent des morts, souvent des tueries, parfois des carnages au, sein de la population civile. Ensuite peut venir l’explication. Mais « bavure » accrĂ©dite l’irresponsabilitĂ© et laisse penser que l’horreur est avant tout accidentelle.

Ce vocabulaire pue la propagande, mĂŞme quand son usage ne serait lui-mĂŞme qu’une « bavure ».

Mais pas une « invasion » ?

Non sans audace, Le Monde a commencĂ© par appeler la guerre amĂ©ricaine par son nom. Dans le numĂ©ro datĂ© du samedi 22 mars 2003, le titre de la « Une » ne laissait planer (presque) aucune Ă©quivoque : « La coalition amĂ©ricaine envahit l’Irak ».

Parler de coalition « amĂ©ricaine » n’Ă©tait peut-ĂŞtre pas très rigoureux (une coalition suppose au moins deux Etats) [5], mais si « la coalition amĂ©ricaine envahit l’Irak, ... il ne peut s’agit que d’un invasion.

C’est ce que confirme d’ailleurs le titre de la page 2 du mĂŞme numĂ©ro du Monde : « L’invasion de l’Irak par les troupes anglo-amĂ©ricaines a commencĂ© ».

Comme le relève Pascal Riche dans LibĂ©ration du 22 mars 2003 (p.22). « Lors des confĂ©rences de presse amĂ©ricaines, chaque mot est soigneusement choisi (...) Le mot d’ « invasion » est banni ». Est-ce une raison suffisante pour que les journalistes en fassent autant ? [6]

En effet, sauf erreur ou omission de notre part [7], Le Monde n’a pas Ă©tĂ© suivi par ses confrères et n’a pas renouvelĂ© son audace. Ainsi, Le Monde datĂ© du 28 mars prĂ©fère parler de « La guerre de George W. Bush ». Une façon commode de prendre ses distances, sans dĂ©savouer totalement l’invasion ?

Pourquoi le terme d’ « invasion », pourtant parfaitement appropriĂ©, est-il, en l’occurrence, absent du lexique journalistique ? Sans doute par ce que l’invasion n’Ă©tant ni lĂ©gale, ni lĂ©gitime doit ĂŞtre condamnĂ©e sans rĂ©serves, ni contorsions.

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