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Un Jeudi d’Acrimed
"Les petits soldats du journalisme", avec François Ruffin et Gilles Balbastre
Jeudi 13 mars 2003 [1].
"Dans une lettre ouverte, 49 étudiants de la plus prestigieuse parmi les écoles de journalisme répondent à un livre polémique écrit par un ancien élève.
[...] Dans son livre, François Ruffin, par ailleurs fondateur d’un journal satirique basĂ© Ă Amiens, Fakir, et qui a suivi pendant deux ans la scolaritĂ© du CFJ, s’attache Ă dĂ©cortiquer les travers de l’"Ă©cole", qu’il accuse d’ĂŞtre une "machine Ă dĂ©cĂ©rĂ©brer", oĂą "l’enseignement, intellectuel et thĂ©orique", confine au nĂ©ant, et dans les cours duquel l’actualitĂ© prime sur une rĂ©flexion plus approfondie.
[...] Et François Ruffin de critiquer une vision purement "economiste" du journalisme, oĂą l’entreprise presse est reine, oĂą l’argent a jetĂ© aux gĂ©monies les idĂ©aux d’une profession, acquise au conformisme roi.
[...]
Une vision que rĂ©futent donc 49 Ă©tudiants : "Las, notre ex-condisciple ne prend que ce qui l’arrange - quitte Ă truquer la vĂ©ritĂ© - pour Ă©tayer sa thèse obsĂ©dante", Ă©crivent-ils notamment. "Citations sorties de leur contexte, tronquĂ©es, ou mises bout Ă bout, second degrĂ© pris pour paroles rĂ©vĂ©lĂ©es, situations dĂ©tournĂ©es : François Ruffin use des raccourcis dignes du pire journalisme qu’il prĂ©tend dĂ©noncer", expliquent-ils encore dans leur communiquĂ©."
Dans un entretien, Michel Sarazin, directeur du CFJ, affirme que " ce livre est profondĂ©ment malhonnĂŞte, ayant recours par exemple Ă des procĂ©dĂ©s inadmissibles comme les citations tronquĂ©es et en servant une thèse sans chercher Ă prendre en compte ce qui est en dehors de cette thèse idĂ©ologique. [...] Evidemment que nous exerçons une rĂ©flexion permanente sur ce que nous sommes, depuis la crĂ©ation du CFJ ; entre le journalisme tel qu’il devrait ĂŞtre et le journalisme tel qu’il est avec les rĂ©alitĂ©s du mĂ©tier et ses contraintes. Et nous devons en permanence dĂ©placer le curseur entre ces deux impĂ©ratifs. [...] "
" Ces mĂ©canismes qui dominent dans les rĂ©dactions, je les ai observĂ©s dès l’Ă©cole "
[2]
Dans un entretien, François Ruffin précise :
" Ce n’est pas au CFJ que je m’attaque, mais Ă un mode de production qui domine dans la presse. Par exemple, vous m’interrogez sur mon livre sans l’avoir lu. Ce n’est pas une critique personnelle : on vous demande de produire vite et beaucoup, de suivre l’actualitĂ©, sur des sujets " chauds ", etc. Ces mĂ©canismes qui dominent dans les rĂ©dactions, je les ai observĂ©es dès l’Ă©cole. En radio, par exemple, une intervenante nous enseigna Ă chroniquer un film sans le voir, Ă critiquer un livre sans le lire. Elle devançait simplement les pratiques du mĂ©tier. Peut-ĂŞtre s’agit-il de " portes ouvertes ". Mais au vu des rĂ©actions que suscite mon livre, les enfoncer ne semble jamais inutile. Surtout, ces Ă©vidences, les journalistes les admettent frĂ©quemment en privĂ©. Mais en public, ils refusent de se livrer Ă cette dĂ©mystification. Je pointe deux impostures : le journaliste se prĂ©sente comme un ĂŞtre libre, alors qu’il est fondamentalement soumis - Ă ses chefs, aux impĂ©ratifs d’audience, etc. Ensuite, il se prĂ©sente comme un intellectuel, alors que durant son travail il doit cesser de penser : les rĂ©flexes remplacent la rĂ©flexion afin de produire toujours plus vite et d’accepter des insignifiants mais rentables - sur les apĂ©ritifs prĂ©fĂ©rĂ©s des Français, la mort de Bernard Loiseau, etc. [...]
Vous revendiquez une formation qui fasse plus rĂ©flĂ©chir, ne pensez-vous pas qu’elle tendrait alors vers un formatage politique ?
Le formatage idĂ©ologique existe dĂ©jĂ , au Centre, oĂą les patrons de presse sont chez eux. Accepter le mode de production dominant, ne pas le critiquer, c’est dĂ©jĂ une idĂ©ologie. Quand on invite Robert Namias de TF1 ou Laurent Joffrin, ce n’est pas neutre. Alors, pourquoi ne pas inviter Serge Halimi, Daniel Mermet, Denis Robert, des hĂ©rĂ©tiques du journalisme. Ca, l’annĂ©e prochaine, l’Ă©cole le fera. Elle rĂ©tablira une petite bibliothèque. Elle mènera quelques rĂ©formes cosmĂ©tiques. Mais la question centrale, en revanche, ne sera pas rĂ©solue : le CFJ, Ă l’image de la presse, n’est plus porteur ni de valeurs ni d’espĂ©rances. Encore une fois, ce n’est pas Ă une Ă©cole que je m’attaque : elle n’est que le miroir de rĂ©dactions oĂą ne subsiste plus l’espoir. "