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Accueil > Critiques > (...) > La face cachée du Monde : un livre et ses suites (2003-2004)

Le Monde d’avant Colombani était pétainiste, affirme BHL

par Patrick Lemaire,

Dans l’attente du procès Le Monde contre Philippe Cohen et Pierre Péan, La Règle du jeu, revue dirigée par Bernard-Henri Lévy, propose dans sa dernière livraison (n°25, mai 2004) plusieurs contributions sur " l’affaire Le Monde ". Dans le premier de ces articles, Bernard-Henri Lévy donne raison à Péan et Cohen aussi bien qu’à Bernard Poulet, quand ils suggèrent que la direction actuelle du journal a rompu avec l’héritage des précédents directeurs, en premier lieu celui du fondateur Hubert Beuve-Méry. Car " BHL " fait, lui, le procès des prédécesseurs de Colombani... Extraits.

" Cette idée d’un Monde jadis voué au service de l’identité nationale [1] et transformé, maintenant, en organe central d’un parti xénophile, cette image d’un journal qui était l’un des hauts lieux de la défense et illustration de la France et dont un gang de francophobes aurait fini par prendre le contrôle, ce ton, cette véhémence, cette exaltation demonstrative (sic) , cette manie de voir des complots partout, cette manière inimitable de pointer un trait, puis de le surinterpréter et d’y voir une pièce à conviction essentielle dans un procès préfabriqué, tout cela, oui, signait le retour d’une musique que je ne connaissais que trop - encore, toujours, plus que jamais, les rengaines de “l’Idéologie française”. (...) C’est tout le tableau de bord de l’“Idéologie française”, tous ses clignotants, ses clichés, qui se sont allumés ensemble, et sous nos yeux. "

- Dans L’Idéologie française (1981), Bernard-Henri Lévy avait, dit-il, " fabriqué ce modèle d’un pétainisme rampant, transhistorique, opérant à gauche autant qu’à droite de l’échiquier politique " (Le Figaro, 19/09/2000). Ici, sous couvert de qualifier l’école de pensée qu’il stigmatise, le philosophe médiatique (re)fait la promotion de son livre d’il y a 23 ans en le mentionnant une dizaine de fois (plus loin, il écrira carrément : " Relisez, là aussi, L’Idéologie française "). D’ailleurs cet article (sur les ennuis du Monde) s’intitule... " Le retour de l’idéologie française ".
Autres extraits de l’article de Bernard-Henri Lévy dans La Règle du jeu de mai 2004 :

" Il y a un journal, et quel journal ! qui échappe au consensus ; il y a un journal, et c’est Le Monde, qui baigna peut-être autrefois, lui aussi, dans le marécage  [2] mais qui, précisément, s’en est extrait ; et c’est bien là, dans cet écart, dans ce bond hors du rang des populistes, dans cette irrégularité politique, morale, métaphysique, qu’est à chercher la vraie raison pour laquelle il est devenu si essentiel, si vital, de le discréditer ou de l’abattre. "

" Une sorte de zone libérée "

 [3] " Ce qui frappe, dans ce procès, c’est qu’on le fait toujours au nom d’un autre Monde, d’une autre image du Monde - ce qui frappe c’est ce côté aventurier du Monde perdu qu’ont tous ces Cohen, Péan et autres Poulet. Ah, Le Monde d’hier, semblent-ils dire ! Ah, Le Monde de notre jeunesse ! Ah, ce Monde idéal, adressé à un public idéal (sic) , sur lequel veillaient les figures tutélaires de Beuve-Méry puis de Fauvet ! (...) A quoi ressemblait, vraiment, ce Monde idéal d’hier ? L’important, l’essentiel, c’est : quelle fut, par-delà telle ou telle péripétie, l’inspiration, sinon fondamentale, du moins originaire, du journal dont on est en train d’opposer l’image nostalgique et rêvée au journal concret d’aujourd’hui ? Or, pardon d’y revenir. Mais relisez, là aussi, L’Idéologie française. Relisez les pages consacrées à Uriage, cette école de cadres qui entra en résistance, fin 1942, au moment de l’occupation de la zone sud par l’armée allemande mais qui fut, avant cela, l’un des hauts lieux de diffusion de ce mixte (sic) de maurrassisme, de péguysme [4], de proudhonisme, où tint l’essence du pétainisme. Il se trouve que ce premier Monde dont on nous chante partout la louange sortait, pour partie, d’Uriage. Il se trouve que certains de ses fondateurs, à commencer par Beuve-Méry lui-même, avaient été formés, comme toute une série de cadres politiques et culturels de la France de l’immédiat après-guerre, par ce moule si particulier et dont on a trop longtemps sous-estimé l’importance dans la généalogie de la France moderne. Je ne dis pas qu’ils en aient été prisonniers. Ni que se résume à cela l’identité politique du journal des années cinquante et soixante. Mais que Le Monde actuel, ce Monde dont on est en train d’instruire le procès et qui serait notamment coupable d’être infidèle à son héritage, soit un Monde qui a trempé dans “l’Idéologie française”, qui en a même été l’un des laboratoires et qui a fini par en sortir au terme d’un travail sur soi dont l’histoire reste à faire mais dont on sait, d’ores et déjà, ce qu’il doit à son actuelle direction, voilà qui me paraît assuré et voilà qui, à y bien penser, est peut-être son vrai crime aux yeux de ses procureurs d’aujourd’hui. (...) Le péché du trio Colombani-Minc-Plenel, leur crime le plus redoutable et le plus impardonnable est peut-être d’avoir, je le répète, créé une sorte de zone libérée dans la France de “l’Idéologie française”. "

- Nous ne saurions trancher le débat sur le rôle de l’école d’Uriage (Beuve-Méry n’est plus là pour réagir aux assertions de " BHL " comme il l’avait fait à la parution de L’Idéologie française). Quelques précisions sont néanmoins utiles. Enseignant depuis 1926 à l’Institut français de Prague, Hubert Beuve-Méry devient le correspondant du journal Le Temps, dont il démissionne après les Accords de Munich (1938). Ceux-ci laissaient à Hitler les mains libres en Europe de l’Est, mais furent accueillis en France par un " lâche soulagement " (selon les termes de Léon Blum). Après la défaite de 1940, Beuve-Méry rejoint l’école des cadres d’Uriage (Isère), créée par le gouvernement de Vichy, mais qui deviendra un vivier pour la Résistance (voir récemment dans Libération " Un havre de guerre " - lien périmé). Fin 1942, Vichy dissout l’école, et la remplacera par celle des cadres de la Milice (supplétifs de la Gestapo). En 1944, le général de Gaulle choisit Beuve-Méry pour diriger le quotidien de qualité dont il souhaite la naissance, sur les décombres d’une presse parisienne qui s’est largement déconsidérée pendant l’Occupation. Mais Le Monde de Beuve-Méry ne tardera pas à prendre ses distances avec le Général (en plaidant pour une Europe indépendante, en soutenant Mendes-France...), jusqu’à, après 1962, apparaître comme un journal d’opposition au pouvoir gaulliste.

" La sortie hors du rang des pétainistes "

Encore un extrait de l’article de Bernard-Henri Lévy dans La Règle du jeu de mai 2004 :
" Un autre reproche. (...) Un “journal qui veut changer la France”  [5]. Quoi, semble demander, et s’indigner, l’auteur de ce second livre ? La France, vraiment ? Pourquoi pas le monde, tant que l’on y est ? (...) Est-ce là la tâche d’un journal de prétendre influer ainsi sur le cours concret de l’histoire des hommes ? Les journaux ne sont-ils pas là, telle la chouette de Minerve, pour traiter de l’Histoire advenue, commenter l’événement survenu, attendre que la péripétie ait refroidi pour, la purgeant de ses qualités secondes, en donner la juste description et la remettre sur la bonne orbite ? Quelle insolence ! Quel culot ! Quelle singulière et intolérable ambition, chez ces Borgia, ces Machiavel, ces manipulateurs auto-institués censeurs, procureurs, arbitres des gloires et des vérités, de prétendre faire du langage journalistique, de sa chair grise et périssable, autre chose, comme disait Foucault, qu’une surface neutre, transparente, juste vouée à réfléchir, composée, décomposer le monde ! Tel est le second grand reproche. Tel, le second angle de l’attaque. Pas plus que le premier, il n’est complètement infondé. De même, plus exactement, que le procès en anti-France pointait, sans le vouloir, cet événement réel qu’est, de la part du Monde, la sortie hors du rang des pétainistes, de même cet étonnement, cette indignation, cet autre appel aux mânes des pères fondateurs supposés détenteurs du goût et du sens de l’information pure, disent indéniablement quelque chose de ce qu’est devenu le journal. "

- A l’heure où nous mettons en ligne, ni la direction du Monde, ni sa Société des Rédacteurs, ni même l’Association Hubert Beuve-Méry n’ont encore réagi publiquement aux gravissimes accusations portées par Bernard-Henri Lévy contre Hubert Beuve-Méry et Jacques Fauvet.

 

Notes

[1L’affirmation selon laquelle Le Monde était " jadis voué au service de l’identité nationale " ne figure nulle part dans La Face cachée du Monde, de Philippe Cohen et Pierre Péan (Ed. mille et une nuits, 2003), ou dans Le Pouvoir du Monde, de Bernard Poulet (Ed. La Découverte, 2003). Comme on le verra plus loin, cette affirmation reflète en fait le point de vue de... Bernard-Henri Lévy.

[2Les passages soulignés le sont par nous.

[3Les intertitres sont d’Acrimed.

[4Sans doute un autre Péguy que la référence intellectuelle dont se réclame volontiers Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde. Lequel, quelques pages plus loin, apporte sa contribution à ce dossier de La Règle du jeu (sous le titre " Le Procès du journalisme : Brèves remarques sur l’Affaire ").

[5Le livre de Bernard Poulet s’intitule Le Pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France (ed. La Découverte, 2003).

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