Accueil > Critiques > (...) > 2002 : Le Forum social européen de Florence

Les médias et le Forum social européen

Le Figaro ne dort que de l’œil gauche

par Laurent Daguerre,

"Le Figaro", on s’en doute, n’a pas accordé une importance disproportionnée au Forum Social Européen. Mais, il a vu, de l’œil droit, exactement ce que certains de ses confrères ont repéré de leurs deux yeux ou de leur œil de centre gauche. C’est-à-dire : les mesures policières destinées à préserver le fleuron de la Renaissance, des enjeux politiques réduits à leur version politicienne, des débats concentrés sur l’intervention d’Oriana Fallaci. Notons cependant que "Le Figaro" a vu passer la manif’...

Mercredi 6 novembre : "Le Figaro" aperçoit des képis et la gauche française

Deux articles en bas de page (deux fois 4 colonnes, dans la rubrique "International/Europe"). Avec ce surtitre neutre : "Ouverture aujourd’hui du Forum Social européen. Plus de 20.000 participants vont y débattre de la construction européenne et de la lutte contre le libéralisme".

A noter que cette dernière phrase semble la seule dans laquelle Le Figaro abordera le fond des débats de Florence. Les articles du correspondant du Figaro se concentreront avant tout sur la question de la sécurité, sur Oriana Falaci et les personnalités françaises présentes, puis sur la " surprise " que constitue l’absence d’incidents.

Le premier article du correspondant Richard Heuzé, titré " Florence en état de siège pour le forum antimondialisation ", aborde l’événement sous le seul angle "sécuritaire". " Statues emmaillotées, monuments historiques protégés par des bâches, négoces chics défendus par des volets d’acier, commerçants sur le qui-vive : Florence s’apprête à vivre sa semaine la plus longue. " Refoulements d’"activistes" aux frontières, on craint que " des centaines de" casseurs" (...) ne cherchent à provoquer des incidents ". Appel du président Azeglio Ciampi " à la conscience de tous les Italiens " pour préserver le patrimoine artistique et culturel de Florence ... C’est le maire de Florence et le président de la région (DS) [1] qui ont donné leur accord " sans consulter leurs administrés, ni même leur parti ". Silvio Berlusconi a " finalement " donné son accord, mais en réaffirmant " ses craintes graves et motivées " (Silvio dixit). Vient enfin la description du dispositif des forces de l’ordre, des consignes " impérieuses ", du " protocole " d’interpellation : " pas question de renouveler les "bavures" policières de Gênes." La manifestation du samedi devrait réunir " 200.000 personnes ".

Le deuxième article, signé Nicolas Barotte, est consacré à la présence de la gauche française à Florence : " La gauche française se donne rendez-vous sur les rives de l’Arno ". On retrouve le thème du rapport entre les partis politiques "traditionnels" et le "mouvement social" : " les antimondialistes, courtisés par les partis, défendent leur autonomie ". Le papier passe donc en revue les " responsables " du PC, des Verts et du PS et de la LCR, qui " feront le déplacement ", avec citations à l’appui. En conclusion, une citation d’Alain Krivine sur " ces responsables battus électoralement qui viennent s’acheter ici une petite vertu de gauche ". " Les intéressés apprécieront " commente Nicolas Barotte. Pour la manifestation, " plus de 100.000 personnes sont attendues ".

Samedi 9, dimanche 10 novembre 2002 : "Le Figaro" s’inquiète de l’ordre public et de la division des intellectuels

Le Figaro du 9 novembre : pas un mot à la " Une " ni dans les articles de première page, ni dans le sommaire ici intitulé " L’essentiel ". On se doute que pour Le Figaro, le FSE n’est pas " essentiel ".

Mais en page 6, un article (une seul) de Richard Heuzé, sur 5 colonnes, rubrique "International/Europe". Le sur-titre annonce que " 150 000 à 200 000 manifestants sont attendus aujourd’hui dans les rue de Florence ". Et le titre va à " l’essentiel " : " Le sommet de Florence divise les intellectuels ".

Un très figaresque lapsus du quotidien qui voit un " sommet " à Florence et un " Forum " à Davos, comme le confirme le titre de l’article contigu : " Le forum de Davos constate le discrédit des gouvernants ". A ma droite, le discrédit des gouvernants, à ma gauche la division de intellectuels !

Et sous ce titre " accrocheur ", près de la moitié de l’article ne traite - encore - que l’aspect "sécuritaire", sans rapport avec le titre. Craintes des commerçants, présence policière, contrôles aux frontières. Parmi les participants attendus à la manifestation contre la guerre (150.000 à 200.000), " toute la panoplie de l’extrême gauche ". " Parmi eux, sans doute aussi un bon nombre de casseurs " (évocation des Black Blocks, des Désobéissants, des anarchistes qui conspuent " les petits bourgeois du social forum "). En clair, les participants sont dangereux et en plus ils sont divisés. Pourtant, le journaliste doit en convenir, dans le style policé qui lui va si bien : " les quelques 28.000 contestataires ont fait preuve de mesure et même d’une certaine civilité ". Mais c’est qu’ils suivent un " mot d’ordre " des organisateurs : " Evitez toute provocation. Cela ferait trop plaisir à Oriana Fallaci ".

La deuxième moitié de l’article présente donc le FSE comme dominé par la figure d’Oriana Fallaci ! C’est là la division entre "intellectuels" annoncée en titre. " C’est cependant Oriana Fallaci qui tient la vedette ". L’article cite alors abondamment la tribune de " la pasionaria " parue dans le Corriere della Sera. Le Figaro pointe à nouveau la " division " des participants : " Son appel ne pouvait manquer de diviser ". Les défenseurs du patrimoine sont d’accord avec elle. Quant aux organisateurs, Richard Heuzé cherche de toute évidence à les présenter comme sombrant - eux ! - dans l’excès, en citant on ne sait qui : " ils traitent Oriana Fallaci de Ben Laden de l’Occident " ; puis en citant Dario Fo, pour qui elle serait " une terroriste ". Eh oui ! Le journaliste du Figaro a lu dans la presse italienne quelques réactions. C’est pour cela qu’il est allé à Florence, en qualité d’ " envoyé spécial ". Question : a-t-il quitté son hôtel ?

Lundi 11 novembre : "Le Figaro" a vu la manif’, " Une fête immense, joyeuse et tranquille "

Un article de Richard Heuzé (5 colonnes en bas de page, rubrique "International"), sobrement titré : " Les antimondialisation défilent à Florence contre la guerre ". Surtitre : " La manifestation organisée par le forum social européen a réuni, sans incident, un demi-million de personnes ".

Après l’imminence des incidents, longuement annoncés par Le Figaro lui-même, l’information c’est aujourd’hui l’absence d’incidents.

L’article décrit " une fête immense, joyeuse et tranquille ". " Au moins un demi-million de personnes ", ce qui dépasse " tous les espoirs des organisateurs ". L’article insiste sur l’absence d’incidents qui a " presque éberlué le préfet de Florence ". Le rassemblement de Florence " marque peut-être un tournant ". " Quant aux craintes éprouvées pour l’inestimable patrimoine historique de la cité ducale, elles se sont révélées infondées " reconnaît Richard Heuzé.

Ce dernier, visiblement impressionné décrit ensuite longuement le cortège, l’" impressionnante mosaïque humaine ", les slogans, les banderoles, les chants. Il liste parmi les Français, les " visages connus ". Fallaci a eu tort, certes, mais " certains lui donnaient toutefois raison ". La " kermesse festive " était " surveillée à distance, avec une discrétion remarquable ", par la police. " L’aile dure des contestataires " a été neutralisée, mais, conclut l’article, la menace n’est pas écartée, puisque ses leaders " prennent date pour l’avenir " en cas de guerre contre l’Irak.

(A noter, à droite, tout contre l’article, une photo des " prisonniers de Guantanamo ", sans rapport avec aucun article de la page. Le texte en légende évoque 4 photos diffusées sur internet d’hommes " entravés comme des galériens " à bord d’un cargo américain ... Et ces paroles rassurantes d’un porte parole de Guantanamo : " Rien n’indique que le traitement des prisonniers ne soit pas en accord avec les procédures officielles ".)

 

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Notes

[1Démocrates de gauche, ex-PCI. Note d’Acrimed.

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