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L’overdose

par Mathias Reymond,

Un seul sport, une seule équipe, un seul sujet. Depuis le jeudi 17 juin et la défaite de l’équipe de France contre le Mexique (0-2), tous les médias français commentent « l’affaire Anelka » et ses suites, devenue la grande cause nationale qui mobilise tous les moralistes et la question de société qui efface toutes les autres. Titres de la presse assassins, sujets à sens unique dans les journaux télévisés, délires radiophoniques : les quelques mots peu élégants échappés d’un vestiaire et les quelques troubles subséquents mobilisent l’équipe de France des médias engagée dans une compétition acharnée. Tous dopés ?

« On ne s’imaginait pas vraiment d’avoir à commenter ce genre de chose » affirme Élise Lucet après dix minutes passées à gloser sur l’état de l’équipe de France (13h, France 2, 21 juin 2010). On ne s’imaginait pas, en ce qui nous concerne, d’avoir à contempler le lamentable spectacle offert par la plupart des médias.

Rappel des faits. À la mi-temps du match France-Mexique, un joueur (Nicolas Anelka) aurait insulté le sélectionneur de l’équipe de France (Raymond Domenech). Des insultes comme il y en a tous les dimanches dans tous les vestiaires de tous les stades de football du monde. Des mots privés qui concernent des joueurs et leur entraîneur. Mais L’Équipe, quotidien sportif dont les ventes seront moins bonnes dès que l’équipe de France sera éliminée décide de mettre en « une » les propos prétendument tenus par le joueur français et fait exploser ses ventes [1].

Nous reviendrons sur le traitement des « Bleus » par l’Équipe dans un prochain article. Mais, sous couvert de se montrer à la hauteur du scandale – des scandales (des insultes d’Anelka à la grève des joueurs) - la plupart des médias se sont emparé de « l’affaire ». Jusqu’à l’overdose.

Overdose télévisée et radiophonique du week-end

Tout d’abord, la télévision. C’est le premier média qui s’est engouffré dans la brèche.

Les chaînes d’information (sic) en continu en tête : I-Télé, BFM TV ou LCI qui n’avaient plus qu’un seul sujet à traiter, à commenter, à analyser. Envoyés spéciaux en Afrique du Sud, interviews de spécialistes de football, débats appelant à la rescousse n’importe qui (Jacques Séguéla sur I-Télé par exemple), tout était bon pour tenir en haleine le téléspectateur… Les autres sujets de l’actualité n’étaient même plus évoqués par des journalistes si excités qu’ils n’en finissaient plus de lire et de relire les « gros mots » placés en « une » de L’Équipe.

Évidemment, la radio était de la partie. France Info a ressassé en boucle les aventures de l’équipe de France durant tout le week-end. Le dimanche 20 juin, France Inter a consacré les sept premières minutes (sur 14 minutes) de son journal de 19 heures (« Intersoir ») aux « événements ».

Puis vint le tour de tous les journaux télévisés.

France 2 a consacré la moitié de ses éditions de 13 heures (8 minutes sur 16) et de 20 heures du 20 juin (12 minutes 15, sur 26 minutes) aux mésaventures de l’équipe de France. Le 19/20 de France 3 du 20 juin leur a attribué plus de 10 minutes (sur 25).

Mais le pompon revient naturellement à TF1, première chaîne concernée par ces « événements ». Si le 13 heures du 19 juin n’a consacré « que » ses cinq premières minutes aux propos d’Anelka, le 20 heures a produit un « dossier » de 15 minutes. Le sujet a été développé de nouveau pendant 10 minutes dans le 13 heures du 20 juin et pendant 15 minutes (sur 18 minutes !) à 20 heures le même jour. À la quinzième minute de ce journal, Claire Chazal, consciente qu’il y a malgré tout d’autres sujets à aborder dans un journal d’information, lâche : « Et on revient à la compétition avec quelques images… » En effet, après tout, il est temps de parler… football. Il reste donc trois minutes pour faire le tour du « reste de l’actualité ».

Overdose imprimée dominicale

Il y eut des titres sobres, comme celui de L’Équipe (qui n’évoquait pas son orientation éditoriale… surréaliste).

…Ou comme celui du Parisien.

Mais il eut aussi un grand hebdomadaire d’analyse

Overdose radiophonique du lundi 21 juin

Sur France Inter, le journal de 8 heures de Fabrice Drouelle du lundi 21 juin consacre les six premières minutes à l’équipe de France. Et pour commenter cette actualité brûlante, Nicolas Demorand n’a pas eu de meilleure idée que d’inviter pour l’occasion le trop rare Alain Finkielkraut qui s’exprimait déjà la veille dans Le Journal du Dimanche et l’avant-veille sur Europe 1 (nous y reviendrons) et Christian Teinturier, le vice-président de la Fédération Française de Football (FFF).

Ce même jour sur RTL, les six premières questions posées par Jean-Michel Aphatie à François Bayrou ont concerné « les joueurs de football qui portent le maillot de l’équipe de France [et qui] ont refusé hier de s’entraîner ». Alain Duhamel et Eric Zemmour ont destiné leur chronique politique au même sujet. Plus sobre, Europe 1 n’a consacré « que » les quatre premières minutes de son journal de 8 heures aux anecdotes footballistiques des Bleus. Mais il faut dire qu’Europe 1 consacre plusieurs émissions par jours au Mondial…

Overdose imprimée du lundi 21 juin

Le quotidien de référence fut sobre…

Le très sérieux Figaro fut analytique

Le très contestataire Libération fut… égal à lui-même

Le Parisien-Aujourd’hui en France fit dans la dentelle

Et la presse quotidienne régionale se déchaîna…






Et caetera….

Mais, France soir emporta la compétition avec cette « Une »

Overdose encore avec les émissions sportives (il y en a sur TF1, France 2, M6, Canal Plus, I-Télé, BFM-TV, RMC, RTL, Europe 1, France Inter…), les éditorialistes, les pseudo-analystes, les chroniqueurs, les responsables politiques…

Overdose enfin avec les anciens footballeurs et entraîneurs recyclés en consultants surpayés pour les chaînes de télévision, tous transformés en donneurs de leçons et moralistes à la petite semaine.

À suivre…

Mathias Reymond

 

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Notes

[1On peut difficilement s’imaginer qu’au sein de la rédaction de l’Équipe, il n’y a jamais eu d’altercations verbales entre les journalistes…

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