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L’activisme écologiste, épouvantail médiatique du moment

par Maxime Friot,

Les mouvements sociaux et autres actions de protestation qui percent le silence médiatique connaissent en général le même sort. Peu importent aux grands médias les objectifs de ces mouvements et les causes qu’ils défendent, ce sont leurs modalités d’action et les perturbations qu’elles causent qui retiennent systématiquement l’attention journalistique. Balance ton porc ? Pas la bonne méthode. Les Gilets jaunes ? Pas la bonne méthode. Asperger de gouache la Samaritaine pour dénoncer l’enrichissement des milliardaires ? Pas la bonne méthode. On pourrait continuer longtemps. À cette focalisation sur la forme des mobilisations plutôt que sur leurs revendications, s’ajoutent parfois mépris, insultes et calomnies. La mécanique médiatique est rodée, mais les cibles alternent : après l’« islamo-gauchisme » et le « wokisme », l’ennemi médiatique numéro un du moment [1] est… l’activisme écologiste (ou « écolo-gauchisme » pour Le Figaro).

De la manifestation contre le projet de mégabassine à Sainte-Soline, en passant par les sit-in et autres happenings, jusqu’aux actions dans les musées : la médiatisation du militantisme écologiste s’est amplifiée ces dernières semaines.



Et si le jugement médiatique n’a pas été unanime – des défenseurs des moyens d’action et des revendications ont eu la parole sur les plateaux, des reportages ont été publiés dans la presse (pas toujours aussi caricaturaux que ce que laissaient présager les Unes) –, le pire du journalisme de maintien de l’ordre social, lui, s’est largement donné à voir.


« C’est le degré absolu de la bêtise »


Dénoncer l’inaction contre le dérèglement climatique en aspergeant de soupe ou de purée les vitres protégeant les tableaux dans des musées, une action inoffensive à la portée exclusivement symbolique ? C’en est déjà trop pour les éditorialistes, qui ont du mal à cacher leur exaspération :

« Une fois passée l’émotion (recherchée) par la provoc, la méthode est-elle efficace ? Il est plus que permis d’en douter. Si ces militants parviennent en effet à faire parler, leur geste si commenté est de nature à freiner la nécessaire prise de conscience écologiste plutôt qu’à l’accélérer » assène Anne Rosencher, qu’on ne savait pas si attachée à « la nécessaire prise de conscience écologiste », dans l’édito de L’Express (10/11). « Il n’y a pas pire erreur qui pouvait être commise » expliquait déjà le sondologue Jérôme Jaffré sur le plateau de « 28 minutes » (Arte, 2/11). « Au mieux c’est idiot, au pire, on le voit déjà, c’est complètement contreproductif », tranchait Géraldine Woessner quelques jours plus tôt (28/10), également dans « 28 minutes » ; appuyée par Jean Quatremer, assis à ses côtés, qui osait même : « Qui s’en prend à l’art en règle générale ? Les fascistes. Les nazis. […] Maintenant je vous dis pas les mesures de sécurité auxquelles on va devoir se soumettre pour rentrer dans les musées à cause de ces abrutis. […] C’est le degré zéro du militantisme, c’est le degré absolu de la bêtise. » Remplacez militantisme par journalisme et vous obtiendrez un autoportrait saisissant…

Sur BFM-TV (6/11), Alain Duhamel décrit quant à lui des méthodes « plus infantiles qu’instructives », et Michel Onfray divague :

Il faudrait qu’on réfléchisse un peu avec ces gens-là, en leur disant : « Mais est-ce que vous croyez que c’est la France toute seule qui est responsable de la pollution planétaire, de l’état du réchauffement climatique ? Est-ce que vous n’avez pas l’impression que ce que vous faites et la pollution de la Chine, et la pollution de l’Inde, et la pollution des États-Unis, c’est corrélé ? » […] Qu’ils aillent dans les pays où ça pollue terrible ! Moi j’aimerais bien les voir, ces jeunes écologistes, prendre un billet d’avion […] pour aller à Pékin et faire très exactement la même chose, en disant que c’est effectivement là qu’on pollue beaucoup, et qu’il faudrait ceci ou cela. [Alain Duhamel, amusé : Ils risqueraient de ne pas en revenir !] Ils risqueraient d’ailleurs de ne pas pouvoir y parvenir. C’est facile dans les démocraties qui ne sont pas responsables ni coupables de la totalité de la destruction de la planète. Ça va bien, je pense que nous sommes assez vertueux, nous les Français.

Alors, quand Christophe Barbier évoque l’existence d’une « alternative radicalité/raison » (« C dans l’air », France 5, 1/11), la tentation est forte de lui retourner l’alternative : dans quel registre s’inscrivent ces commentaires journalistiques ? Pas celui de la « raison » en tout cas.


« Du terrorisme à basse intensité »


Dans la même veine, c’est la désobéissance civile qui est accusée (et condamnée), notamment suite à la manifestation à Sainte-Soline – voir par exemple l’interrogatoire qu’a fait subir Olivier Truchot à la députée Lisa Belluco (29/10). « Du terrorisme à basse intensité » suggère par exemple Frédéric Hermel dans « Estelle Midi » (RMC, 31/10), se positionnant ainsi dans la roue du ministre de l’Intérieur (et ses propos sur « l’écoterrorisme »). Même plateau, mais cette fois Périco Légasse : « Ce sont des dogmatiques totalitaires ». N’en jetez plus !

Terminons-en avec Le Figaro, qui a eu la riche idée d’interviewer l’« expert » médiatique Éric Delbecque (31/10). Un lanceur d’alerte, assurément :

Cette mouvance issue de l’idéologie dite de l’écologie profonde se radicalise de plus en plus et évoque en off la possibilité de passer à des actions de plus en plus « dures », entendons violentes, contre les biens mais aussi les personnes. Ça n’est pas parce que cette galaxie n’a pas encore fait de victimes que cela durera toujours.
Nous ne sommes pas à l’abri d’une petite équipe qui basculerait dans l’assassinat ciblé d’une personnalité politique ou économique, voire d’agressions de salariés d’entreprises que visent ces activistes (énergie, télécommunications, BTP) parce qu’ils travaillent sur des projets d’aménagements contestés. Au-delà de l’aspect conscient et volontaire, on peut aussi faire l’hypothèse d’une action qui tournerait mal, « dérapant » jusqu’à faire des morts. Sans être exagérément alarmiste, on sent bien que l’horizon qui se dessine dans la contestation musclée s’articule sur une très puissante fascination pour la violence.

Un bel échantillon de journalisme fictionnel et fantasmagorique, avec l’imaginaire et la calomnie comme moteurs !

Aussi, lorsque Le Figaro, dans son édito du 1er novembre, explique sous la plume de Vincent Trémolet de Villers que « la confusion mentale et la dégringolade de l’intelligence sont les deux mamelles de l’écologie radicale », un doute nous prend. À qui d’autre « confusion mentale » et « dégringolade de l’intelligence » pourraient-elles s’appliquer ?


Maxime Friot

 

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Notes

[1Mais ce n’est pas une nouveauté : les zadistes en 2018, Greta Thunberg en 2019

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