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Un débat d’Acrimed de mai 2000

Kosovo, un an après (1)

avec Dominique Vidal ("Le Monde diplomatique") et Jacques-Marie Bourget ("Paris-Match").
par Jacques-Marie Bourget,

Jacques-Marie Bourget, grand reporter à l’hebdomadaire Paris-Match, était sur place au moment de l’intervention armée de l’OTAN, il a ensuite collaboré aux Cahiers de Médiologie n°8 intitulés "Croyances en guerre. L’effet Kosovo".

Cela peut paraître banal, mais je me pose la question de la guerre, perpétuellement. C’est sans doute parce que chez moi elle est une vieille histoire, constante. C’est au Vietnam que j’ai commencé à l’" observer ", c’est à dire à mesurer la monstruosité vécue de ce qu’il fallait décrire factuellement, platement. Avant celle de Yougoslavie, " ma " dernière guerre, comparable à cette dernière par les moyens techniques utilisés, fut le conflit du Golfe en 91. J’ai passé près de cinq mois en Irak, l’intégralité de l’opération " Tempête du désert ". La désinvolture avec laquelle cette guerre a été déclenchée, alors qu’elle tuait des dizaines de milliers d’Irakiens et rayait un pays du reste du monde, était surprenante. Il y avait un tel précipice entre l’" imaginé ", ce qui était décrit par une presse absente du terrain, c’est-à-dire le résultat de " frappes chirurgicales ", et la vérité, celle des yeux, qu’on ne pouvait pas ne pas se poser, pas pour la première fois mais jamais aussi fortement, la question du mensonge, celui des Etats et des médias avançant la main dans la main. Une telle distorsion entre " l’observation du champ de bataille " et les comptes rendus ne s’était encore jamais vue. Cette nouveauté venait tout simplement de l’estampille " humanitaire " frappant cette croisade, opération de police mondiale, qui, par définition, ne pouvait être une boucherie.

Lors de guerres ou guérillas précédentes, celle du Salvador par exemple, les forces " critiques " celles hostiles à l’" impérialisme américain ", étaient témoins. La seule vue d’un " conseiller " de la CIA portant une arme dans la forêt salavadorienne avait suffit à provoquer un vrai scandale à l’intérieur même des Etats-Unis. Les " forces de progrès " étaient alors assez pointilleuses sur la mort des autres, les horreurs de la guerre. Pour la première fois, en Irak, j’ai assisté à une guerre " euphorique ". Vous êtes là, les avions bombardent. C’est la destruction et la mort mais, grâce à CNN, aux radios, on peut à la fois avoir le spectacle et ses commentaires, " live ", qui vous poussent à vous poser une question " les médias parlent-ils bien de ce que je suis en train de voir, de là où je suis ? Ou est-ce moi qui rêve ? " Je vous prie de m’excuser de faire ce long préambule avant d’en venir au Kosovo mais, en matière de propagande, la guerre du Golfe a été la première marche. Il y a donc une grande énigme sur ce que nous sommes, nous journalistes. Car nous ne sommes, dans l’immédiat, rien de plus que Fabrice à Waterloo, témoins seulement de là où portent nos yeux. Il faut un peu plus de temps, d’énergie, de chance, pour nous déplacer, enquêter, vérifier l’après d’un évènement, un bombardement par exemple.
On peut aussi se poser la question de notre légitimité ? Pourquoi sommes-nous ici, témoins désignés par le hasard ? Pour être passé par une école de journalisme ? Une Université ? L’école de la rue ou de l’Histoire ? Qu’avons nous de crédible ? Comment dire, et être cru ? Dans le cas de l’opération de l’OTAN contre la Yougoslavie, ce qui est le plus flagrant est l’ignorance dans laquelle doivent rester les supporters du " droit d’ingérence ", de ce que leur guerre aussi, tue. Vérité difficile à vivre même quand on sait, dans ces cas-là, que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des hommes. Il y a donc une volonté de ne pas voir, de ne pas savoir. Elle passe par le blocage des images qui gênent, par le discrédit jeté sur le témoin dont le rapport, le reportage, ne convient pas.

Au Kosovo, contrairement à la légende entretenue, de nombreuses images ont été prises, en photos, en films. Elles sont arrivées à Paris, à New York ou ailleurs, et ne sont jamais passées puisque montrant les graves " bavures " d’une guerre réputée chirurgicale. Tomislav Peternek, photographe yougoslave, a, depuis dix ans, réalisé de formidables photos des conflits ethniques des Balkans, depuis les dizaines de milliers de Serbes expulsés de Krajina par les Croates en 92. Si Peternek peut exposer ses photos dans une grande galerie de New York, il n’a jamais pu les diffuser dans la presse. Un reporter de guerre, quand il observe le " mauvais camp ", est isolé, marginalisé par sa rédaction. On tente de l’oublier. Votre témoignage est unique, mais personne n’en est avide. Sauf peut être les lecteurs. Mais il ne faut pas les troubler. Dans mon cas, je ne peux me plaindre puisqu’aussi bien pour Bagdad que pour Pristina on m’a publié sans avouer de réticence.

Pourquoi Timisoara a-t-il et est-il encore possible ? Envoyé spécial, si j’expédie un article disant : " Tout cela est bien suspect puisque les suppliciés que l’on nous a montrés, les fusillés, ont tous été autopsiés...

Quel besoin de charcuter les corps d’un homme que l’on vient de coller au mur, pour savoir de quoi il est mort ? Bizarre... ", mon article sera balayé par le raz de marée CNN, BBC et toutes radios du monde. Balayé par les témoignages des " comités d’ingérence " qui trouveront quelqu’un pour attester la réalité des massacres. Le reporter ne vient pas à Timisoara pour enquêter mais pour s’indigner sur commande. Pour mettre un peu de couleur dans l’écran, d’images dans le journal. Françoise Demulder, une vraie et grande photographe, a obtenu le " World Press ", le prix le plus important pour récompenser une photo prise à Beyrouth, lors du massacre de Palestiniens à la Karantina. Cette photo n’a jamais été publiée dans un journal.

La semaine passée, avant de venir vous voir, j’ai repris mes carnets de notes sur le Kosovo. Le même jour, Le Monde publiait un résumé tellement scolaire de ce dernier conflit des Balkans que l’on doit se poser la question de l’ignorance ou de la mauvaise foi. Ainsi, dans le développement du conflit et des massacres bien réels, le quotidien ne tient aucun compte de la politique conduite par l’UCK ! On ne demande pas au Monde de l’approuver ou de la réprouver, mais, au moins, de ne pas l’ignorer puisqu’elle fut capitale et qu’au Kosovo il y a eu une guerre civile, serbes contre albanais, bien avant que l’OTAN place ce conflit au coeur de ses préoccupations. Que cette guerre ethnique a provoqué des exils dans les deux camps, certains Serbes venant s’ajouter aux 650 000 réfugiés arrivés de toute l’ex-Yougoslavie et qui croupissent dans les environs de Belgrade, dans l’indifférence du régime de Milosevic.

A ce propos, dans mes notes, j’ai retrouvé le témoignage d’un vieil Albanais du Kosovo, en charge, à Pristina, du bureau d’une association suisse chargée de reloger les réfugiés en Serbie, Kosovo inclus. Ce sage m’avait raconté comment, quelques jours avant notre rencontre, son gendre avait été tué par l’UCK dans laquelle il refusait de s’enrôler. Il m’avait dit la pression exercée par cette Armée de libération sur les membres de la communauté trop proches de Rugova et les assassinats à la clé. Sur les routes du Kosovo, et jusqu’en Hongrie, j’ai rencontré des Albanais fuyant depuis des jours les sergents recruteurs de l’UCK. Je ne sais pas quelle importance ce rôle de l’UCK revêt dans l’Histoire du Kosovo, mais je sais qu’on l’occulte. Au moins, qu’on en parle ! Mais, comme l’a fait Le Monde, dans l’article que je viens de citer, on préfère écrire une histoire sans histoire. Linéaire.

Je vais vous décrire le mécanisme médiatique dans sa transcritpion d’une bavure, celle de Koriza. Là, près de Prizren, il y a une cinquantaine de tracteurs d’Albanais errants, soucieux d’éviter à la fois les Serbes et les zones de bataille entre l’UCK et l’armée, les paramilitaires. A la tombée de la nuit, un avion de l’OTAN frappe à l’aide de bombes à uranium appauvri cette colonne et ses deux-cents occupants. La majorité des grands médias affirment tout de suite : " Si nous avons attaqué cette colonne, c’est que des chars serbes étaient mélangés à la troupe des tracteurs. D’ailleurs, ces chars ont creusé des trous pour se placer en position de tir au bord de la route. C’est un acte purement militaire ! " Sur le terrain, la vérité est tout autre. Personne, y compris les Albanais qui auraient peut-être intérêt à dire le contraire, n’a vu de chars. Les chars serbes sont enterrés depuis des semaines loin de là, aux frontières avec la Macédoine et l’Albanie. Ils ne patrouillent jamais sur les routes. Au téléphone, il faut toute la force de conviction de ma poignée de confrères pour tenter de rétablir la vérité. Mais il est tard, l’horloge de l’actualité a déjà tourné. Elle est passée à autre chose.

Donc je voudrais souligner la pauvreté de nos moyens, nos yeux et notre bouche, face à la cascade d’" experts " qu’on nous oppose, de Bruxelles ou d’ailleurs et qui, eux, sont irréfutables. On nous affirme, depuis Paris, que " le stade de Pristina a été transformé en camp de concentration ! " Et vous, vous allez au stade constater que tout cela est faux.

Quand vous êtes reporter - et que vous n’avez pas envie d’être augmenté, c’est-à-dire que vous essayez d’être à peu près honnête - vous décrivez ce que vous voyez, jusqu’à la banalité. Vous ne faites pas dans le génie avec l’impression que des tas d’informations arrivent, venant de gens plus forts que vous, mieux voyants. Et vous, vous vous dites " Mais je ne vois rien de tout ça " C’est absolument terrible. Donc vous menez votre " combat " en faisant votre boulot ordinaire. Vous racontez ce qui se passe. C’est là où nous pouvons parler de Régis Debray. Je l’ai rencontré là-bas. On lui reproche d’avoir découvert une pizzéria ouverte à Pristina ! Mais, personnellement, j’ai bien trouvé ouvert un marchand de fleur avec ses tulipes rouges exposées sur le trottoir. Les pizzerias, les tulipes, même rouges ? ça colle mal avec les fantasmes de guerre. On peut tuer des centaines de personnes sans que ce coin de terre se transforme en Hiroshima.

Dans le Kosovo en guerre, j’ai croisé des paysans, albanais, qui faisaient les foins sur des rives de rivières à truites. Mais comment le dire sans dévaloriser notre profession de " héros " et ignorant si, derrière la colline, une troupe de reîtres n’est pas entrain d’égorger des familles ? C’est le doute. Et mon rêve est de l’enseigner dans les écoles de journalisme. Là où l’on n’apprend que la certitude.

 

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