PrivĂ©es de l’intervention terrestre que la plupart d’entre elles appelaient de leurs vĹ“ux, les " chefferies Ă©ditoriales " qui se sont mobilisĂ©es dans le soutien Ă l’intervention de l’OTAN ont contribuĂ© Ă leur façon Ă l’effort de guerre : elles ont combattu, plume au poing, l’ennemi intĂ©rieur - les critiques des mĂ©dias - et saluĂ©, en pleine guerre, leur propre victoire : la victoire d’un journalisme qui se flattait dĂ©jĂ , dès avril 1999, d’avoir Ă©tĂ© exemplaire.
Rien n’a changĂ© depuis. L’autosatisfaction repose sur deux comparaisons, rĂ©duites Ă de simples figures de rhĂ©torique : entre le traitement mĂ©diatique de la Guerre du Golfe et celui de la guerre des Balkans ; entre l’information en rĂ©gime dĂ©mocratique et l’information en rĂ©gime autoritaire. Deux costumes de prĂŞt-Ă -porter comparatif. Deux tentatives de lĂ©gitimation par le pire : comme le pire est derrière nous, nous sommes en progrès ; comme le pire est ailleurs, nous sommes les meilleurs. Deux " Ă©vidences ", très inĂ©galement fondĂ©es, mais surtout deux formes de dĂ©fi : osez dire que d’une guerre Ă l’autre, nous n’avons pas progressĂ© ou que la presse française Ă©quivaut Ă la presse serbe, ou taisez-vous. La suite en dĂ©coule aussitĂ´t : toute critique qui n’aura pas reçu l’aval des seigneurs de la profession sera vouĂ©e au silence, au pilori ou Ă la vindicte Ă grand tirage. C’Ă©tait vrai en 1999 ; cela reste vrai en l’an 2000.
Pourtant, dans un accès de modestie, Laurent Joffrin, après avoir claironnĂ© que la presse Ă©tait " exemplaire ", dĂ©clarait une semaine plus tard : " Je n’en tire pas gloire : c’est un simple retour aux critères normaux de la profession ". Puisque ce qui est normal est exemplaire (et rĂ©ciproquement...), on est en droit de se demander ce que valent ces critères normaux et/ou s’ils ont Ă©tĂ© respectĂ©s. Mais, pour pouvoir exercer ce droit, il faut encore franchir plusieurs contrĂ´les prĂ©alables.
Les mĂŞmes journalistes multicartes qui Ă©ditorialisent en multimĂ©dia entendent bien se rĂ©server la critique du journalisme. Les essayistes et Ă©crivains, historiens et sociologues, philosophes ou ratons laveurs qui n’ont pas reçu l’aval de la tribu ou ne disposent pas d’une tribune permanente dans la presse sont d’emblĂ©e disqualifiĂ©s. Qu’ils soient ou non dĂ©tenteurs d’une carte de presse, tous ceux qui postulent au droit de libre examen doivent s’ĂŞtre coltinĂ©s les contraintes du mĂ©tier et montrer leurs mains tâchĂ©es de cambouis. Rengaine des mains sales, habituelle et dĂ©risoire, qui convaincra d’autant moins que c’est au travail de certains journalistes " de terrain " que l’on doit de pouvoir poser quelques problèmes dĂ©rangeants.
L’autocĂ©lĂ©bration par le pire doit alors ĂŞtre protĂ©gĂ©e d’urgence par un second cordon sanitaire. Une nouvelle règle de dĂ©ontologie : quiconque essaie de rĂ©tablir les faits est soupçonnable de " rĂ©visionnisme sournois " ou de " nĂ©gationisme rampant ". Un acte d’accusation imbĂ©cile et indĂ©cent. Dans le box des accusĂ©s : Elisabeth LĂ©vy (et Marianne), Serge Halimi et Dominique Vidal (et Le Monde diplomatique), RĂ©gis Debray et Noam Chomsky. La liste s’allonge de jour en jour. Difficile pourtant de rendre inaudible ce que disent leurs inventaires des dĂ©rives de l’information : ils sont accablants. On y reviendra.
Henri Maler
– Version initiale d’un article paru dans "Regards" n° 58, juin 2000, sous le titre " Les mĂ©dias et le Kosovo"