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Jean-Luc Mélenchon « déprimé » : des médias se donnent le mot

par Julien Baldassarra,

« Pour l’instant, c’est lui qui a le point. » C’est en ces termes que Jean-Luc Mélenchon concédait le 29 octobre 2017 un avantage à Emmanuel Macron, notamment dans sa capacité à imposer ses réformes libérales. Aussi courte soit-elle, cette phrase de 40 signes représentait une opportunité trop belle pour une poignée de journalistes impatients : l’occasion de diagnostiquer une dépression au leader de la France Insoumise et en filigrane, d’annoncer l’échec des mobilisations face à la politique du gouvernement. Et tant pis si rien ou presque ne permet d’étayer ce bilan.

Sur la base des déclarations de Jean-Luc Mélenchon le 29 octobre dernier à Athènes, de nombreux médias ont constitué le dossier médical du député de la 4ème circonscription des Bouches-du-Rhône. Et leur diagnostic est unanime : miné par la déprime et découragé par la bataille contre la loi Travail (supposément perdue), l’ancien candidat de la France Insoumise à l’élection présidentielle est à l’image du mouvement social contre les réformes du gouvernement : exsangue, empli d’un sentiment de défaite et résigné. Faute d’éléments suffisants pour démontrer que Jean-Luc Mélenchon s’essouffle, les journalistes usent et abusent d’éléments de langage et de choix iconographiques évocateurs pour convaincre les lecteurs du « coup de blues ».

Le 24 octobre 2017 sur LCI, Laurent Bazin lançait les prémisses de « la déprime » lorsqu’il évoquait le « coup de fatigue de Jean-Luc Mélenchon », son « amertume » et même un « épuisement soudain », avant de donner la parole à Brigitte Benkemoun, qu’il qualifiait pour l’occasion d’ « experte en psychanalyse mélenchonienne ».

Une semaine plus tard, les déclarations de Jean-Luc Mélenchon au micro de France Info suffisent pour que 20 Minutes s’inquiète de son état de forme :

« Un petit coup de blues automnal ? Une fois n’est pas coutume, Jean-Luc Mélenchon a reconnu avoir perdu une première manche, samedi dernier : "C’est un moment étrange pour dans le pays. [Emmanuel Macron] est en état surcritique. Normalement, l’avalanche devrait avoir lieu. Elle n’a pas lieu".  »

Et pour convaincre le lecteur du bien-fondé de son diagnostic, le journaliste combine un titre explicite à une photographie du député, le regard dans le vide :

Manquant cruellement de pièce pour constituer leur dossier, les journalistes du Progrès troquent eux aussi leur carte de presse contre une blouse blanche :

Pas plus original, le Dauphiné (même groupe de presse – EBRA) reprend le même titre et la même photographie de Jean-Luc Mélenchon :

« Coup de mou ou coup de blues ? » Après avoir posé cette question pour le moins fermée, le journaliste du Dauphiné finit par trancher en faisant parler le député ou plutôt, en parlant à sa place : « Il ne l’avouera pas mais Jean-Luc Mélenchon est aussi dépité par les révélations sur les logements HLM de ses lieutenants parisiens. »

Quoique plus modérée dans son titre, l’AFP se pose aussi la question de l’état psychique de Jean-Luc Mélenchon dans sa dépêche, avant d’être reprise par Libération et Le Point :


Le 1er novembre, L’Obs donne sa réponse, sans détour :

Le même jour sur LCI, David Pujadas fait de l’état de forme du député insoumis un des thèmes de son émission :

Dans la foulée, le site publie une dépêche quasiment vide mais bien emballée avec un titre et une photographie explicites :

Le Parisien questionne à son tour la détermination de Jean-Luc Mélenchon :

La « déprime » de Jean-Luc Mélenchon est également au menu des débats de Bruce Toussaint et de ses invités, lors de l’émission « C dans l’air » du 30 octobre sur France 5 :

Quasiment au même moment, sur le plateau de l’émission « Les informés » de France Info, François Ernenwein, rédacteur en chef de La Croix, parle « sinon d’une grosse déprime, dans tous les cas d’un petit passage à vide », avant que le présentateur de l’émission ne modère : « un p’tit coup d’mou ».
Enfin, c’est Yves Calvi qui, le 2 novembre, interpelle le député Éric Coquerel au micro de RTL :


- Yves Calvi : Que se passe-t-il dans la tête de Jean-Luc Mélenchon ?
- Éric Coquerel : (rires) Tout va bien, pourquoi ?
- Yves Calvi : Non, non, non... On dit qu’il a en permanence des sautes d’humeur (…) Clairement, en ce moment, est-ce que ça va bien ? Est-ce qu’il est dépressif  ? (…) Est-ce que vous faites un constat d’échec, les uns les autres, en ce moment ?

Pour clore l’épisode « déprime », dans lequel journalistes et éditorialistes scrutent l’humeur du député insoumis à la loupe, il convient d’observer que c’est Le Figaro qui, le premier et quasiment deux semaines avant tout le monde, avait lancé la petite musique du « coup de blues » de Jean-Luc Mélenchon, évoquant alors son « passage à vide » :

* * *

Finalement, les symptômes importent peu : quand les journalistes diagnostiquent Jean-Luc Mélenchon « dépressif », c’est uniquement pour prescrire une période de convalescence à l’opposition politique et mettre la mobilisation sociale anti-Macron au repos.

Julien Baldassarra

 

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