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Présidentielle 2007

Intellectuels pour médias, en campagne dans les médias

par Grégory Rzepski, Mathias Reymond,

« Partout perce le rejet d’une France figée en musée-hôpital et livrée aux infections nosocomiales : égoïsmes, discrimination, fureurs, dépression. » La métaphore signe l’intellectuel. André Glucksmann est un intellectuel. Un intellectuel médiatique, en tout cas. Le 30 janvier 2007, Le Monde a publié sa tribune (« Pourquoi je vote Sarkozy ») annonçant, à grand renfort d’images sanitaires et d’emphase de salon, son intention de voter pour le candidat de l’UMP. S’est alors ouvert un nouveau chapitre de la campagne dans les médias : les intellectuels et l’élection présidentielle.

Le genre est en passe de devenir un « marronnier » quinquennal [1]. La mise en scène du « duel » Ségo-Sarko, les tergiversations de Nicolas Hulot, la recherche d’un troisième homme, les commentaires sur les fluctuations des sondages et les révélations sur le patrimoine des candidats n’empêchent pas une certaine monotonie. Comment entretenir l’intérêt et éviter la saturation ? A partir de la publication du « Pourquoi je vote Sarkozy » de Glucksmann, les « intellos » et, en particulier, la question de leur basculement « à droite », éventuel ou effectif, vont provisoirement occuper l’espace médiatique.

Circulation circulaire de l’intellectuel médiatique

En moins d’un mois, Alain Finkielkraut a été invité dans le 7-9 de France Inter (le 07.02.2007) pour une émission intitulée « Du rififi chez les intellectuels français » et a donné une interview dans Libération (le 08.02.2007) titrée « L’incompétence manifeste de Mme Royal » ; Bernard-Henri Lévy a répondu présent à l’invitation de Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1 (le 09.02.2007) et n’a pas su dire non au 7-9 de France Inter en direct du café de Flore avec, entre autres, Max Gallo, Michel Onfray et Thierry Pech (le 13.02.2007) ; Le Nouvel Observateur (le 15.02.2007) a titré « Les intellos virent-ils à droite ? » et s’est gravement interrogé sur les fluctuations idéologiques et partisanes des quelques spécialistes de la pensée jetable, omniprésents dans les médias depuis plusieurs décennies pour certains. Même topo en « une » de Marianne (le 17.02.2007), « Intellos : le marché des transferts », comme si les mouvements des intellectuels désignés comme tels par les médias dominants étaient révélateurs du comportement de tous les intellectuels (comprendre : ceux qui ne squattent pas la télévision en permanence). Et dans « Ripostes » sur France 5 consacré aux « Intellectuels dans la campagne » (le 25.02.2007), pour ne pas déroger à la règle, on retrouve les trop rares Alain Finkielkraut, Alain Minc, Jean-François Kahn, Philippe Sollers, etc.

Toujours les mêmes depuis longtemps : ce sont « Les intellectuels éternels », comme le relève sous ce titre Serge Halimi dans un article de « La valise diplomatique ». Toujours les mêmes un peu partout, sur le même thème : « Chacun sait que dès qu’une idée bateau est lancée, la règle du pluralisme journalistique veut que tous les médias ou presque la reprennent en chœur. Et n’interrogent que ceux - ceux, pas « celles » : les douze « intellos » du Nouvel Observateur étaient en effet tous des hommes, comme d’ailleurs ceux de France Inter - qu’on a déjà entendus cent fois [2]. »

On a en effet entendu cent fois Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ou Michel Onfray. Pourtant, ce sont les trois invités irremplaçables des trois émissions - sur lesquelles nous reviendrons - consacrées par Guillaume Durand aux intellectuels et à la campagne (« Esprit libres » sur France 2, les 02.03.2007, 16.03.2007 et une troisième date à préciser). Ils étaient également tous trois en couverture du Nouvel Observateur le 15.02.2007 et ont tous trois été invités par Nicolas Demorand sur France Inter (le 07.02.2007 et le 13.02.2007).

Invités partout et par tous. Mais pour dire quoi ? Des banalités soporifiques, maintes fois remâchées devant les micros frénétiquement tendus par quelques journalistes frétillants toujours disposés à les réinviter.

Echantillon de quelques propos éclairant tenus au cours de l’émission « Ripostes » déjà citée. Alain Finkielkraut : « Une femme à l’Elysée, mais pourquoi pas ? (...) Je ne donnerai pas mon vote au nihilisme du sourire béat [à propos Royal] »  ; Alain Minc : « Je suis convaincu que les deux rockstars seront au deuxième tour »  ; Alain Minc : « La question est de savoir qui est capable de tenir le job [réponse : Sarkozy]  »  ; Alain Finkielkraut : « Je ne roule pour personne. Je réfléchis. »  ; Alain Minc : « Sarkozy est avec un programme à la gauche de Blair »  ; Philippe Sollers : « Vous dites que Ségolène Royal fut une ministre falot ? P-H-A-L-O ? » ; Alain Minc : « La France a besoin d’un peu plus de libéralisation. Ça c’est clair ! » ; Alain Finkielkraut (solennel) : « Il ne peut plus y avoir de vie intellectuelle, même parmi les intellectuels. » ; Alain Finkielkraut qui cogne sur tous les candidats (sauf sur Sarkozy, De Villiers et Jacques Cheminade) : « Et maintenant mettez-moi sur la tête le chapeau que vous voulez, je m’en tape !  ».

Prenez garde, v’là la jeune garde !

Dans Les Inrockuptibles du 27 février 2007, Sylvain Bourmeau interviewe Thierry Pech (de La République des idées, le think tank de Pierre Rosanvallon, invité permanent sur Radio France) :

- Sylvain Bourmeau : « Ceux qu’on appelle ‘‘les intellos’’, des essayistes à succès comme Glucksmann, Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, etc. ont soudainement occupé une place assez importante dans le traitement médiatique de la campagne présidentielle. Comment l’expliquez-vous ? »

- Thierry Pech : « Par le traitement médiatique ! C’est la mise en scène ‘‘à l’ancienne’’ d’intellos ‘‘à l’ancienne’’. Ils adoptent à la posture de l’homme de lettres moraliste qui brandit son indépendance, sa capacité d’indignation et ses valeurs universelles en guise d’analyse et de justification, et les médias recherchent cela. »

Certes... Thierry Pech reproche une mise en scène « à l’ancienne » d’intellos « à l’ancienne ». Mais que font-ils d’autre, Thierry Pech, ses comparses de la République des Idées et Les Inrockuptibles, si ce n’est de mettre en scène « à la moderne » des intellos « à la moderne ». Comme ses aînés, la jeune garde du journalisme « intelligent », Bourmeau en tête, se compromet dans la connivence et la flagornerie des chefferies éditoriales ou rédactionnelles.

Ainsi, dans la rubrique télé du même numéro du « news culturel », on trouve un article plutôt enthousiaste (« L’opium des intellos » par Jean-Marie Durand, sur deux pages) au sujet de l’émission (alors à venir) de Guillaume Durand susmentionnée. Extrait : « Selon la vielle loi d’airain de la télévision, seuls les ‘‘intellectuels médiatiques’’ occupent la scène. Ce sont en partie eux que Guillaume Durand (l’un des rares journalistes à tenter de relayer sur une grande chaîne les débats intellectuels) invite dans une série de trois émissions spéciales de son magazine Esprits libres. Les trois ‘‘philosophes’’ fétiches des médias - Bernard-Henri Lévy, Michel Onfray, Alain Finkielkraut - , accompagnés de personnalités plus discrètes [Note d’Acrimed : les très discrets Alain Minc ou Jean Daniel furent invités.] apporteront un diagnostic de la société française et de ses risques de délitement (...). Les débats qui s’annoncent houleux, vu le climat pour le moins tendu au sein des cercles intellectuels (de la querelle sur les nouveaux réactionnaires aux pugilats lancés de tous côtés), affichent l’ambition d’éclairer une partie des téléspectateurs sur les enjeux de l’élection. » L’enthousiasme de Jean-Marie Durand pour ce programme (ambitieux !) et pour Guillaume Durand (journaliste relais des débats intellectuels !) est-il sans rapport avec la collaboration à « Esprits libres » de Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de la rédaction des Inrockuptibles  ? Cette collaboration n’est jamais mentionnée dans l’article.

Et quand la jeune garde des « intellos » (modernes) intelligents s’offusque des rapports entre médias et « intellos ‘‘à l’ancienne’’ », c’est dans la perspective d’une révolution de palais au royaume des intellectuels médiatiques (le remplacement « de l’homme de lettres moraliste » du type BHL par les experts de la mouvance Rosanvallon... du type Thierry Pech). Le but ultime n’est surtout pas de renverser l’ordre médiatique lui-même, mais simplement de reproduire un schéma existant avec d’autres « intellectuels » (La République des Idées, Le Cercle des Economistes).

Le « traitement médiatique » invoqué par Thierry Pech n’est pas préjudiciable au think tank dont il est le secrétaire général, La République des idées. Interviewé par Les Inrockuptibles (comme Rosanvallon quelques mois auparavant), Pech l’a également été par Demorand sur France Inter (le 13.02.2007) (comme Rosanvallon, Daniel Cohen et consorts dans les mois qui ont précédé). Son « club » a aussi fait l’objet d’un article élogieux sur « les cerveaux de la social-démocratie » dans le dossier du Nouvel Observateur intitulé « Le intellectuels virent-ils à droite » (le 15.02.2007) [3], et ses représentants sont, en général, omniprésents dans les médias. Daniel Cohen, Pierre Rosanvallon, Louis Chauvel et Cie sont ainsi les bons clients de Radio France, Le Monde, Libération ou Les Inrockuptibles.

Un effet de brouillage

Le dossier du Nouvel Observateur illustre, par ailleurs, la tendance des médias dominants à réunir dans la catégorie « intellectuel » des personnalités dont les statuts sont très différents : des universitaires, des essayistes mondains, des journalistes, des experts de think tank... L’hebdomadaire consacre ainsi un petit encadré à Jacques Rancière. Pourquoi ? Non pas parce qu’il est reconnu dans son champ scientifique pour ses publications, mais parce qu’il a été « cité sur le site Desirsdavenir pour justifier l’approche ‘‘participative’’ de Ségolène Royal. » Sa présence, sur l’une des pages du Nouvel Observateur qui n’est pas dédiée à la publicité, est pourtant un gage de diversité et de sérieux qui permet en retour de légitimer la présence de figures plus médiatiques comme Marc Weitzmann (journaliste et romancier) ou Nicolas Baverez (essayiste et énarque), eux aussi présentés par des encadrés. Par leur emprise et leur capacité à adouber comme « intellectuels » ceux qui, de préférence, prêtent allégeance aux médias, ceux-ci produisent ainsi un effet de brouillage.

Les médias polluent également la controverse intellectuelle par la confusion qu’ils entretiennent dans leur manière d’en poser les termes. Dans leur suivi de la campagne présidentielle, comme avec le débat politique, ils privilégient une approche « politicienne » fondée sur des questions comme celle du Nouvel Observateur, « Les intellectuels virent-ils à droite ? » ou comme celle de Marianne (le 17.02.2007) qui file la métaphore footbalistique : « L’élection présidentielle ouvre la saison des transferts. Cette fois, les intellos sont nombreux à changer de club. Que cache cette foire médiatique ? » De telles problématiques amènent nécessairement à des considérations aussi ineptes que superficielles. Ainsi, toujours dans Marianne du 17.02, Alexis Lacroix et Joseph Macé-Scaron s’y sont mis à deux pour écrire : « Quand le philosophe Michel Onfray quitte le tonneau de Bourdieu pour monter dans la barque de José Bové, il éclaire la vraie nature du leader paysan, bien plus proche de la gauche radicale et de son nietzschéisme que de la gauche environnementale et de son irénisme. »

Le traitement de la campagne présidentielle ne fait que mettre un peu plus encore en évidence les rapports entre intellectuels et médias. Toujours les mêmes, toujours la même confusion, toujours les même connivences.

Grégory Rzepski et Mathias Reymond

 

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Notes

[1Voir, pour 2002, « Les éclaireurs du peuple ».

[2Serge Halimi, art.cit.

[3Sur la bienveillance médiatique dont bénéficie La République des idées, on pourra lire « Marketing idéologique à Grenoble ».

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