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Informer sur le Proche-Orient : le syndrome de Tom et Jerry

Nous remettons Ă  la « une », trois ans après sa première publication, un article consacrĂ© au traitement mĂ©diatique du conflit opposant IsraĂ«l aux Palestiniens. Les Ă©vĂ©nements de ces derniers jours, et leur couverture par les « grands mĂ©dias », confirment en effet malheureusement la plupart des constats opĂ©rĂ©s dans cet article (Acrimed, 15 octobre 2015).

Contrairement Ă  d’autres questions d’actualitĂ© internationale, le conflit opposant IsraĂ«l aux Palestiniens est l’objet de nombreux articles, sujets et reportages. Le problème de la couverture mĂ©diatique de ce conflit n’est donc pas tant quantitatif que qualitatif. Un dĂ©cryptage de cette couverture nous conduit Ă  distinguer trois travers majeurs qui caractĂ©risent l’information relative au Proche-Orient, telle qu’elle nous est proposĂ©e par les « grands mĂ©dias ».


De l’art d’Ă©quilibrer une situation dĂ©sĂ©quilibrĂ©e

Le premier de ces biais est celui de l’injonction permanente Ă  un traitement « Ă©quilibrĂ© » du conflit. Les Ă©vĂ©nements du Proche-Orient suscitent en France, pour des raisons politiques, historiques et culturelles que l’on ne pourra pas dĂ©velopper ici, une attention toute particulière. Ils sont gĂ©nĂ©rateurs de passions et leur perception est marquĂ©e par une lourde charge Ă©motive, ce qui ne manque pas d’avoir des rĂ©percussions sur la manière dont les grands mĂ©dias essaient de les couvrir.

D’oĂą l’injonction au traitement « neutre », que l’on peut parfois assimiler Ă  une forme de censure, voire d’autocensure de la part de certains journalistes et de certaines rĂ©dactions : il ne faudrait pas froisser l’un des deux « camps » et, pour ce faire, adopter une position « Ă©quilibrĂ©e ».

Or la situation ne s’y prĂŞte pas, pour la bonne et simple raison que l’Etat d’IsraĂ«l et les Palestiniens ne sont pas dans une situation Ă©quivalente. S’il existe bien un « conflit » opposant deux « parties », nul ne doit oublier que ses acteurs sont, d’une part, un Etat indĂ©pendant et souverain, reconnu internationalement, dotĂ© d’institutions stables, d’une armĂ©e moderne et surĂ©quipĂ©e et, de l’autre, un peuple vivant sous occupation et/ou en exil, sans souverainetĂ© et sans institutions rĂ©ellement stables et autonomes.

Adopter une dĂ©marche qui se veut Ă©quilibrĂ©e conduit donc nĂ©cessairement Ă  occulter certains aspects de la rĂ©alitĂ©, tout simplement parce qu’ils n’ont pas d’Ă©quivalent dans l’autre « camp ». C’est ainsi que les grands mĂ©dias privilĂ©gieront les moments de tension visible, en d’autres termes militaires, les « Ă©changes de tirs », les « victimes Ă  dĂ©plorer dans les deux camps » ou, dans un cas rĂ©cent, les « Ă©changes de prisonniers ». Il s’agit de montrer que la souffrance des uns ne va pas sans la souffrance des autres, et que les moments de tension ou d’apaisement sont liĂ©s Ă  des dĂ©cisions ponctuelles prises par l’un ou l’autre des deux « camps », ou par les deux conjointement.

C’est ainsi qu’un tel traitement mĂ©diatique occulte presque totalement ce qui est pourtant l’essentiel de la vie quotidienne des Palestiniens et l’un des nĹ“uds du « conflit » : l’occupation civile (colonies) et militaire (armĂ©e) des territoires palestiniens. Les camps militaires israĂ©liens et les colonies n’ont pas d’Ă©quivalent en IsraĂ«l, pas plus que les centaines de checkpoints qui morcellent les territoires palestiniens, le mur Ă©rigĂ© par IsraĂ«l, les rĂ©quisitions de terres et les expulsions, les campagnes d’arrestations, les attaques menĂ©es par les colons, les pĂ©riodes de couvre-feu, les routes interdites sur critère national, etc.

Une couverture qui se veut « Ă©quilibrĂ©e » conduit nĂ©cessairement, par la recherche permanente d’un contrepoint, d’un contrechamp, d’une Ă©quivalence, Ă  passer sous silence des informations pourtant essentielles : c’est ainsi qu’il faut aller consulter la presse israĂ©lienne pour savoir, par exemple, que pour la seule annĂ©e 2010 ce sont pas moins de 9 542 Palestiniens de Cisjordanie qui ont Ă©tĂ© dĂ©fĂ©rĂ©s devant les tribunaux militaires israĂ©liens, avec un taux de condamnation de 99,74 %. Une information des plus parlantes, mais qui n’a pas d’Ă©quivalent cĂ´tĂ© israĂ©lien. Elle ne sera donc pas traitĂ©e.

Cette couverture biaisĂ©e, cette « obsession de la symĂ©trie », au nom d’une prĂ©tendue neutralitĂ©, conduit donc les grands mĂ©dias Ă  offrir une image dĂ©formĂ©e des rĂ©alitĂ©s proche-orientales. Le public est ainsi dĂ©possĂ©dĂ© d’une partie pourtant indispensable des Ă©lĂ©ments de comprĂ©hension de la persistance du conflit opposant IsraĂ«l aux Palestiniens. A fortiori dans la mesure oĂą ce premier biais se double d’un second, tout aussi destructeur pour la qualitĂ© de l’information : le « syndrome de Tom et Jerry ».


Le syndrome de Tom et Jerry

Tom et Jerry, cĂ©lèbres personnages de dessins animĂ©s, sont en conflit permanent. Ils se courent après, se donnent des coups, construisent des pièges, se tirent parfois dessus et, quand ils semblent se rĂ©concilier, sont en rĂ©alitĂ© en train d’Ă©laborer de nouveaux subterfuges pour faire souffrir l’adversaire. Le spectateur rit de bon cĹ“ur, mais il reste dans l’ignorance : il ne sait pas pourquoi ces deux-lĂ  se dĂ©testent, on ne lui a jamais expliquĂ© pourquoi Tom et Jerry ne peuvent pas parvenir Ă  une trĂŞve durable, voire une paix dĂ©finitive.

La comparaison a ses limites, mais il n’est sans doute pas exagĂ©rĂ© de considĂ©rer que les grands mĂ©dias, notamment audiovisuels, nous offrent souvent, lorsqu’il s’agit du Proche-Orient, une information digne de Tom et Jerry : « le cycle de la violence a repris » ; « la trĂŞve a Ă©tĂ© brisĂ©e » ; « la tension monte d’un cran » ; « les deux parties haussent le ton » ; etc.

Mais pourquoi ces deux-lĂ  se dĂ©testent-ils ? Bien souvent, le public n’aura pas de rĂ©ponse. Il devra se contenter d’une couverture mĂ©diatique qui se focalise sur la succession des Ă©vĂ©nements, sans s’interroger sur les causes profondes ou sur les dynamiques Ă  long ou moyen terme. L’information est donc la plupart du temps dĂ©contextualisĂ©e, dĂ©politisĂ©e, dĂ©shistoricisĂ©e, quitte Ă  flirter allègrement avec le ridicule.

C’est ainsi qu’en dĂ©cembre 2010, un vĂ©ritable morceau de bravoure a Ă©tĂ© publiĂ© dans le quotidien LibĂ©ration. Ce « reportage », que nous avons analysĂ© en dĂ©tail sur notre site [1], cumulait la quasi-totalitĂ© des travers de l’information relative au Proche-Orient, entre autres le syndrome de Tom et Jerry. Nous Ă©crivions alors :

L’absence de la mention des racines politiques et historiques des « tensions » peut parfois confiner au ridicule. TĂ©moin ce passage de l’article, un vĂ©ritable chef-d’œuvre du genre : « Les tensions se sont pourtant multipliĂ©es ces derniers temps. En aoĂ»t, l’élagage d’un arbre par des soldats israĂ©liens sur la ligne bleue, tracĂ©e par l’ONU après le retrait israĂ©lien du Sud-Liban en 2000, a fait quatre morts et failli dĂ©gĂ©nĂ©rer en conflit ouvert. » On se frotte les yeux et on relit pour ĂŞtre sĂ»r de bien comprendre, en retenant seulement cette fois-ci le sujet, le verbe et le complĂ©ment : L’élagage d’un arbre… a fait quatre morts.

Mais que s’est-il passĂ© ? Les Ă©lagueurs sont-ils tombĂ©s de l’arbre ? Ou alors est-ce l’arbre qui est tombĂ© sur une famille qui pique-niquait tranquillement ? Ou peut-ĂŞtre, autre explication plausible, est-ce le Hezbollah, mouvement islamique et donc, Ă  sa façon, « vert », qui a manifestĂ© sa fibre Ă©cologiste en voulant venger la mort d’un arbre ?

TrĂŞve d’ironie : malheureusement, l’incident dit « de l’arbre » a, lui aussi, Ă©tĂ© tragique, se soldant par la mort de deux policiers et d’un journaliste libanais, ainsi que celle d’un officier israĂ©lien. La seule explication qui permet de comprendre comment les choses ont ainsi pu dĂ©gĂ©nĂ©rer est bien Ă©videmment le contentieux frontalier entre IsraĂ«l et le Liban. En effet, mĂŞme si IsraĂ«l s’est retirĂ© du Liban en 2000 après vingt-deux annĂ©es d’occupation, le tracĂ© de la « frontière » est toujours objet de polĂ©mique. PolĂ©mique aussi au sujet de la zone dite des « fermes de Chebaa », conquise par IsraĂ«l en 1967. Et quiconque observe la vie politique rĂ©gionale sait que c’est notamment parce qu’il revendique la souverainetĂ© arabe sur les zones occupĂ©es que le Hezbollah se considère toujours en guerre contre IsraĂ«l.

C’est ainsi que bien souvent les grands mĂ©dias proposent au public de se focaliser sur l’arbre qui cache la forĂŞt. Les Ă©vĂ©nements spectaculaires et les causalitĂ©s immĂ©diates sont privilĂ©giĂ©s, au dĂ©triment de l’exposĂ© et de l’analyse des causes profondes et des tendances sur la longue durĂ©e. Le pseudo-Ă©quilibre et la course Ă  l’Ă©vĂ©nement vont peut-ĂŞtre offrir au public les moyens de s’Ă©mouvoir, mais absolument pas de comprendre.


Un journalisme de diplomates ?

Un troisième et dernier biais peut ĂŞtre identifiĂ© : il s’agit de l’alignement quasi-systĂ©matique des lignes Ă©ditoriales sur l’agenda diplomatique. Il ne s’agit pas seulement de privilĂ©gier, ou de valoriser, les analyses et les propositions de la diplomatie française et, plus gĂ©nĂ©ralement, occidentale. Il s’agit bien souvent de trier les informations, consciemment ou non, en fonction des alĂ©as du mal-nommĂ© « processus de paix ».

Deux exemples illustrent cette idĂ©e. C’est seulement Ă  partir de l’annĂ©e 2002 que la thĂ©matique de la nĂ©cessaire « rĂ©forme » de l’AutoritĂ© palestinienne a fait son apparition marquĂ©e dans les grands mĂ©dias français. Corruption, clientĂ©lisme, nĂ©potisme, etc. : le « système Arafat » Ă©tait un vĂ©ritable Ă©chec, et toute perspective de « sortie du conflit » passerait nĂ©cessairement par une refonte du système institutionnel palestinien et par l’Ă©mergence de nouveaux acteurs. CoĂŻncidence ? C’est prĂ©cisĂ©ment Ă  cette pĂ©riode que les Etats-Unis et IsraĂ«l ont considĂ©rĂ© que Yasser Arafat, qui avait pourtant Ă©tĂ© un acteur central du « processus de paix », n’Ă©tait plus un interlocuteur crĂ©dible et devait ĂŞtre mis hors-jeu.

La corruption et l’incurie de l’appareil politico-administratif palestinien Ă©taient un secret de polichinelle pour quiconque s’intĂ©ressait un tant soit peu Ă  la question. Nombre de rapports d’ONG ou de commissions parlementaires Ă©taient en circulation depuis le milieu des annĂ©es 1990. Ces informations avaient Ă©tĂ© rarement relayĂ©es et ne semblaient pas, Ă  l’Ă©poque, nĂ©cessiter une attention mĂ©diatique particulière. L’explication la plus probable est qu’alors, le « processus de paix » dans sa version originelle semblait demeurer une perspective crĂ©dible pour les Occidentaux et qu’il ne fallait pas prendre le risque de le mettre en pĂ©ril en critiquant ouvertement la direction Arafat. C’est lorsque la donne diplomatique a changĂ©, au dĂ©but des annĂ©es 2000, que l’attention des mĂ©dias s’est progressivement dĂ©placĂ©e vers des questions jusqu’alors ignorĂ©es.

Deuxième exemple, parmi d’autres : Mahmoud Abbas. Le prĂ©sident de l’AutoritĂ© palestinienne est lui aussi un personnage central du « processus de paix ». ConsidĂ©rĂ© comme plus « modĂ©rĂ© » et plus « pragmatique » que son prĂ©dĂ©cesseur, Yasser Arafat, il a durant de longues annĂ©es bĂ©nĂ©ficiĂ© des louanges de l’administration Ă©tats-unienne, des chancelleries occidentales et mĂŞme des responsables israĂ©liens. Et mĂŞme si la dĂ©marche qu’il a entreprise Ă  l’ONU lui a attirĂ© de nombreuses critiques, il continue d’ĂŞtre considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment clĂ© dans la perspective d’Ă©ventuelles nĂ©gociations.

Tel est le personnage que donnent Ă©galement Ă  voir les grands mĂ©dias. Mais le public sait-il, par exemple, que Mahmoud Abbas a prĂ©facĂ© en 1983 un ouvrage de Robert Faurisson sur les chambres Ă  gaz, avant de publier une thèse de doctorat contenant des Ă©lĂ©ments nĂ©gationnistes ? Non. Cette information est-elle indispensable et mĂ©riterait-elle nĂ©cessairement d’ĂŞtre communiquĂ©e ? La question mĂ©rite dĂ©bat. Mais imaginons, l’espace d’un instant, que ce ne soit pas Mahmoud Abbas mais l’un des deux dirigeants les plus en vue du Hamas (Khaled Meshaal et IsmaĂŻl Haniyah) qui ait prĂ©facĂ© Faurisson ou publiĂ© une thèse nĂ©gationniste. Peut-on imaginer que cette information serait longtemps dissimulĂ©e au public ? La rĂ©ponse est, bien Ă©videmment, dans la question.

L’hypothèse selon laquelle Mahmoud Abbas jouit d’un traitement « diffĂ©renciĂ© » en raison de son rĂ´le, avĂ©rĂ© ou non, potentiel ou plausible, dans une solution diplomatique telle que la conçoivent les pays occidentaux, est donc très largement probable. Elle est, Ă  l’image du changement de ton par rapport Ă  Yasser Arafat, une des très nombreuses confirmations de l’alignement, volontaire ou non, de la plupart des grands mĂ©dias sur les positions et les rythmes diplomatiques français, phĂ©nomène typique du « journalisme de guerre » (voir Ă  ce sujet sur notre site la rubrique « Journalisme de guerre »). Il ne s’agit Ă©videmment pas de porter un jugement sur la politique française ou sur les dirigeants palestiniens eux-mĂŞmes, mais bien de constater, une fois de plus, que la rigueur journalistique s’efface lorsque la diplomatie s’en mĂŞle.


***

Quelques notables exceptions permettent d’Ă©claircir un peu ce sombre tableau, notamment du cĂ´tĂ© des rares correspondants permanents de la presse Ă©crite et audiovisuelle. Mais leur raretĂ© ne fait que confirmer les tendances gĂ©nĂ©rales telles que nous venons de les dĂ©crire. Les trois Ă©cueils que nous avons signalĂ©s ici sont rarement Ă©vitĂ©s par les grands mĂ©dias et ajoutent une victime supplĂ©mentaire au conflit opposant IsraĂ«l aux Palestiniens : l’information.



Julien Salingue



– Article publiĂ© dans le magazine trimestriel d’Acrimed, MĂ©diacritique(s), n°3 (avril 2012)

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