Gardiens de l’ordre : ce rĂ´le social et politique, plus ou moins assumĂ© par les Ă©ditocrates les plus en vue, n’a sans doute jamais Ă©tĂ© mieux exprimĂ© que par Ruth Elkrief, près d’un an après le dĂ©but du mouvement des gilets jaunes. Une confession au cours de laquelle la prĂ©sentatrice se laisse aller au mĂ©pris de classe qui lui sied tout particulièrement : ainsi les gilets jaunes sont-ils tolĂ©rĂ©s quand ils disent leurs souffrances. Mais dès l’instant oĂą ils revendiquent, voire pire, posent – mĂŞme brièvement – la question du pouvoir, l’appareil mĂ©diatique « montre ses dents… et mord cruellement ». Les mots de Michel Naudy n’ont pas pris une ride, ce dernier Ă©voquant le rĂ´le des grands mĂ©dias face aux classes populaires, et plus prĂ©cisĂ©ment face Ă celles et ceux qui se rĂ©voltent.
Dès le mois de décembre, nous commentions la bienveillance initiale de certains éditorialistes, qui trahissait déjà le mépris d’un mouvement dont ils pensaient pouvoir s’approprier la portée politique, en y projetant leurs intérêts de classe, et leurs fantasmes. Compassion qui ne fut évidemment que de courte durée [1].
Jean Daniel, fondateur de L’Obs, dans lequel il commet toujours quelques Ă©ditoriaux, pouvait ainsi s’émouvoir le 6 dĂ©cembre de certains « rĂ©cits de vie » de gilets jaunes, tel un bon patron de presse bourgeois en mal de frisson littĂ©raire :
En tout cas, la grande surprise, c’est la quasi-unanimitĂ© avec laquelle la majoritĂ© populaire Ă©pouse le mouvement jeune, libre, impatient et raisonneur qui s’est manifestĂ©. Ce n’est pas du Zola, mais pas tellement au-dessous. Il m’arrive souvent, en entendant le rĂ©cit de certaines victimes de la situation actuelle, d’avoir honte de la vie qui est la mienne. C’est une pĂ©riode difficile, parce que, avec les premières rĂ©ussites de Macron, nous Ă©tions dans l’Ă©merveillement d’ĂŞtre français.
Quelques mois plus tard, celui qui venait de dĂ©couvrir la pauvretĂ© grâce aux journaux Ă©tait un tantinet Ă©chaudĂ©. Alors qu’Alain Finkielkraut Ă©tait visĂ© par une insulte antisĂ©mite de la part d’un gilet jaune, son verdict Ă©tait sans appel : « Ils prĂ©fèrent la haine Ă la rĂ©volution » (18 fĂ©vrier). Et la demi-mesure ne fut pas au rendez-vous :
Ă€ la faveur du mouvement des « gilets jaunes », nous assistons au retour de l’infamie. […] L’insupportable malĂ©diction est de retour : les Français ont tenu Ă rappeler qu’ils Ă©taient les plus antisĂ©mites et peut-ĂŞtre les plus racistes en Europe. C’est Ă©pouvantable.
Un basculement exemplaire, auquel ne rêvait sans doute pas l’écrivain Édouard Louis, quand il écrivait le 4 décembre :
Pour les dominants, les classes populaires reprĂ©sentent la classe-objet par excellence, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu ; objet manipulable du discours : de bons pauvres authentiques un jour, des racistes et des homophobes le lendemain. Dans les deux cas, la volontĂ© sous-jacente est la mĂŞme : empĂŞcher l’Ă©mergence d’une parole des classes populaires, sur les classes populaires. Tant pis s’il faut se contredire du jour au lendemain, pourvu qu’ils se taisent.
Et de fait, si des gilets jaunes ont fait effraction sur les plateaux médiatiques (en particulier au début), les rappels à l’ordre, les injonctions à condamner les violences, le pilonnage de certaines de leurs revendications ont rapidement cadencé (et cadenassé) le débat, constituant, à la chaîne, les mécanismes par lesquels la plupart des éditocrates se sont échinés à décrédibiliser la parole des manifestants, et leur mouvement. Le tout justifié par un esprit de bonne camaraderie, que synthétisait le 6 décembre l’éternel phare de la pensée, Bernard-Henri Lévy :
Que Macron parle ou pas, que l’on soit d’accord avec lui ou non, qu’on soit pour ses réformes ou contre, n’a, à cet instant, aucune importance. Face à la montée en puissance des fachos, des factieux et des ennemis de la République, une seule option digne : Soutien au Président Macron.
Ă€ sa suite le mĂŞme jour, un Ă©conomiste mĂ©diatique se positionnait Ă l’identique, honorant la place de choix que lui avait rĂ©servĂ©e le film « Les Nouveaux chiens de garde » en 2012 :
Élie Cohen : Les journalistes doivent se rappeler qu’ils ne sont pas de simples observateurs mais qu’ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos [2].
Et l’on peut dire, sans trop craindre l’approximation, que le message a été reçu cinq sur cinq, et continue de l’être.
Reste que, pour finir, ces derniers positionnements ont au moins le mĂ©rite d’être assumĂ©s. Au bout d’un an, d’autres Ă©ditorialistes plus timides arrivent encore Ă plaider l’« incomprĂ©hension », voire la fatalitĂ©. Selon Thomas Legrand, « avec les rĂ©seaux sociaux et la fin des grands rĂ©cits collectifs, il devient impossible, de faire coĂŻncider vĂ©ritĂ©s individuelles et collectives ». Et Thomas Legrand en sait quelque chose, lui qui n’a pu s’abstenir d’alimenter un climat mĂ©diatique dĂ©lĂ©tère Ă coups d’invectives et d’injures parfaitement pondĂ©rĂ©es. La fragmentation du mouvement des gilets jaunes serait en outre telle qu’elle aurait rendu le reportage et l’enquĂŞte quasi impossibles, puisque, comme le dĂ©crète l’éditorialiste, « le traitement d’actualitĂ© immĂ©diate ne scrute que les manifestations de la colère » [3].
Un phĂ©nomène « inĂ©luctable » en effet, pour quiconque s’attache Ă ne jamais remettre en cause le fonctionnement du système mĂ©diatique… Ainsi de Thomas Legrand, qui semble tristement condamnĂ© : en janvier 2019, son Ă©dito s’intitulait « Le gouffre d’incomprĂ©hension entre journalistes et Gilets jaunes », et près d’un an plus tard, l’éditorialiste est visiblement bloquĂ© :

Pauline Perrenot, avec Kilian Sturm pour le montage