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France 2 « décrypte » l’Amérique latine… en 2 minutes !

par Nils Solari,

Ainsi que nous le constatons (trop) régulièrement, l’information internationale est particulièrement maltraitée dans la plupart des médias dominants, et notamment dans les journaux télévisés. Cette fois, c’est le secteur public de l’audiovisuel, en l’occurrence France 2, qui s’emploie à nous en livrer une nouvelle et pathétique illustration. Afin d’expliquer « les multiples crises qui traversent une large partie de l’Amérique latine », la chaîne fait un pari ambitieux : les traiter en 2 minutes !

Un peu plus de 17 minutes après le début du journal de « 20h » de France 2 le 21 octobre 2018, et à la suite d’une courte évocation des mobilisations de l’entre deux tours au Brésil, Laurent Delahousse introduit :

Tensions au Brésil… Mais c’est en fait une grande partie de l’Amérique latine qui se trouve secouée par de multiples crises : sociales, économiques et politiques. C’est le temps du dessous des cartes ce soir. Bonsoir Anne-Claire Poignard.

Ah ! Un « dessous des cartes » ! La référence à l’émission de feu Jean-Christophe Victor a de quoi mettre l’eau à la bouche de tous les amoureux de géographie et de géopolitique… Ils seront vite déçus. En effet, lorsque le présentateur passe la parole à sa collègue, il invite tout d’abord à regarder une carte. Et sa consœur de reprendre : « Oui, absolument, cette carte de l’Amérique latine où regardez : on a répertorié en rouge les pays traversés actuellement par les difficultés les plus importantes. Et cette carte est éloquente : c’est la quasi totalité du sous-continent qui est concernée ».

Éloquente, en effet, puisqu’avec cette coloration (en rouge, un choix probablement fortuit…), on découvre une Amérique latine presque entièrement en proie aux crises. Premier problème, la carte comporte une erreur factuelle : l’Uruguay semble avoir été tout simplement oublié et se retrouve rattaché à son voisin, l’Argentine, comme on peut le voir sur la capture d’écran suivante :



Mais passons… S’ensuit alors le « décryptage » des « crises » dans trois différents pays :

Premier exemple, c’est celui du Venezuela. Là-bas, c’est la crise économique qui frappe. + 40 000% d’inflation selon les toutes dernières estimations cette année. Autre image forte, cette image de milliers de honduriens agglutinés sur un pont. Là-bas, ils sont 68% à vivre sous le seuil de pauvreté. Ceux-là fuient leur pays, avec un espoir : celui d’atteindre les Etats-Unis. Et puis l’autre pays qui inquiète, c’est le Nicaragua. Daniel Ortega qui tente de se maintenir au pouvoir par la force. Plus de 3 000 morts depuis avril selon les ONG.

Diantre ! La répression au Nicaragua aurait fait en quelques mois autant de morts que la dictature de Pinochet, et l’on en saurait si peu ? Mais on est vite rassurés, Laurent Delahousse a tôt fait, en insistant un peu, de corriger : « 300 morts… » [1]. Un brin gênée, la journaliste a alors à peine le temps de se reprendre, tout bas, que son acolyte relance, tout en nuance : «  Juste Anne-Claire, face à ces violences, à chaque fois, le même système se met en place. Ce sont les candidats, populistes, extrémistes finalement qui remportent la mise. [2] »

Des violences ? On venait pourtant de nous expliquer qu’au Venezuela et au Honduras c’était la situation économique qui posait problème… Peu importe, la consœur du présentateur saisit la perche qu’il lui tend et renchérit : « Oui, la tentation des extrêmes ». Produit médiatique déjà largement testé et approuvé pour « analyser » la vie politique française, l’invocation des extrêmes (« qui se rejoignent » dans l’imaginaire journalistique) peut tout aussi bien s’appliquer à l’Amérique latine ! Car des «  populistes  », des « extrémistes », on va nous en donner. À nouveau, les situations de trois pays (Brésil, Mexique Colombie) vont être évoquées pêle-mêle et sans aucune distinction :

Oui, la tentation des extrêmes, à commencer par le Brésil et l’extrême droite au pouvoir. Cette extrême droite, elle est incarnée par cet homme, Jair Bolsonaro, ouvertement raciste, machiste, homophobe. Il est le grand favori du second tour de la présidentielle le 28 octobre prochain. S’il l’emporte, il ne sera pas le premier populiste en Amérique latine puisqu’au Mexique, en juillet dernier, c’est Manuel Lopez Obrador qui a remporté l’élection au Mexique. Un homme de gauche aussi connu pour ses tentations autoritaires. Et puis enfin, l’autre homme qui inquiète, c’est le colombien, Ivan Duque, élu en août dernier avec une ombre qui plane sur son mandat, celle de la remise en cause de l’accord de paix historique en Colombie avec les FARC [3]

On mettra sur le compte de l’émotion le fait d’avoir mentionné l’extrême droite comme étant au pouvoir au Brésil avant même la tenue du second tour du scrutin… En revanche, il est beaucoup plus troublant de voir le chef de l’État mexicain rangé dans le même sac que son homologue colombien ou que le candidat à la présidence du Brésil. Mais aux yeux des journalistes de France 2, il n’y aurait donc guère de différences, puisque Andrés Manuel Lopez Obrador serait « aussi connu pour ses tentations autoritaires »… Des « tentations » dont on ne saura rien mais qui permettent aux journalistes de France 2 d’assimiler politiquement « un homme de gauche », à la personnalité « raciste, machiste, homophobe » de Bolsonaro ou à un Duque qui remet en cause l’accord de paix en Colombie…

***

La situation de six pays (représentant plus de 400 millions d’habitants) brossée en moins de deux minutes, tel est le « dessous des cartes » que réserve France 2 aux téléspectateurs. Une brève évocation de crises variées dans des pays divers, sans jamais en expliquer la genèse ni les ressorts, un amalgame douteux en guise de pseudo analyse, le tout saupoudré de quelques erreurs factuelles… Comme d’autres avant elle, France 2 pétrît à sa manière la pâte à modeler latino-américaine, et nous livre un « décryptage » qui obscurcit en les caricaturant les dynamiques politiques qui traversent les différentes sociétés du continent.


Nils Solari

 

Notes

[1Sur le site de France TV, le chiffre continue pourtant de figurer tel quel au moment où nous écrivons ces lignes…

[2Nous soulignons.

[3Nous soulignons.

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