Accueil > Critiques > (...) > L’explosion de l’usine AZF

Explosion de l’usine AZF (1) : quand Le Figaro "enquête" à Toulouse ...

par Henri Maler,

Les attentats aux USA ont provoqué des dommages collatéraux sur les cerveaux des journalistes du Figaro, spécialement envoyés à Toulouse pour enquêter sur l’origine de l’explosion de l’usine AZF.

Dès le 24 septembre Le Figaro titrait à la " une " : " Les mystères du drame de Toulouse " et, en page 14, attirait l’attention sur " Une altercation qui intéresse les policiers ". Cette altercation met en scène des ouvriers dont l’un d’eux sera bientôt nommément désigné comme un suspect. Pourtant, l’auteur de ce très bref article - Philippe Motta - concluait : " L’hypothèse d’un acte de malveillance inspiré par une volonté de " vengeance " semble, pour le moment, assez aléatoire ".

Mais très vite, sur la foi d’un article de Valeurs actuelles et d’un rapport d’enquête - réputé confidentiel - des Renseignements généraux, Le Figaro se précipite sur le "cas Jandoubi ", un employé " d’origine tunisienne ", comme on aime à le préciser au Figaro, mort dans l’explosion, revêtu d’une demi-douzaine de sous-vêtements qui, comme aime à le répéter Le Figaro, rappellent les vêtements des " kamikazes islamistes ". Et voilà comment un " piste " policière confidentielle devient une rumeur médiatique officielle.

Orchestration médiatique d’une rumeur

Point de départ donc, un document des RG. Dès le 3 octobre, le journal de 20 heures de TF1 donne la parole au journaliste de Valeurs actuelles pour qu’il commente ce document.

Le Figaro du Jeudi 4 octobre 2001 se précipite. Titre à la " Une " : " Toulouse : l’hypothèse terroriste ". L’article se félicite d’emblée : " Le Figaro l’avait révélé dans son édition du 1er octobre " et se cite avec délectation. Avant de s’appuyer sur les " révélations " du magazine Valeurs actuelles... à paraître le 5 octobre, le lendemain de l’article du Figaro.
En page 12, l’article de Marc Mennessier, " envoyé spécial " revient à la charge. Titre : " Toulouse : la police explore la piste Jandoubi ". Le formidable enquêteur met bout à bout les informations de sources policières, les ragots de Valeurs actuelles, des " sources proches de l’enquête citées par Reuters ". La famille de Jandoubi tente-t-elle d’expliquer le nombre de ses sous-vêtements ? Cela donne " Le beau-frère d’Hassan, français de souche (...) ".

Le Figaro, Vendredi 5 octobre, annonce à la " Une" : " Toulouse : de nouveaux éléments " et surtitre l’article : " Jaroubi était lié à un groupe radical islamiste de la mouvance dite " afghane " ".
Une page entière (p. 11) est consacrée à ces "nouveaux éléments". Titre de l’article principal, rédigé par Marc Mennessier, "envoyé spécial" : " Toulouse : le cas Jandoubi passé au crible ".
Après avoir relaté à sa façon les informations " de source policière ", l’ " envoyé spécial " s’interroge : " (...) A-t-on voulu brider le travail des enquêteurs ? (...) Comment expliquer, vu le profil de Hassan Jandoubi et ses relations avec les millieux islamiques, qu’il ait fallu attendre six jours (...) pour que son appartement soit perquitionné en bonne et due forme ? ". Et de poursuivre, une fois encore sur la ressemblance entre les caleçons d’Hassan Jandoubi et la tenue des " kamikazes islamiques ". Bien sûr, - apparences journalistiques obligent - , le très spécial envoyé mentionne le démenti de la famille, mais c’est pour lui opposer aussitôt le résultat de l’ " enquête " de Valeurs actuelles. Le tout pour en déduire que " rien ne permet pour l’instant de conclure, au vu de ces informations, que Hassan Jandoubi et ses deux compagnons intérimaires sont formellement impliqués dans la catastrophe ".

Questions simples que se poserait n’importe quel déontologue amateur : Pourquoi avoir accordé autant d’importance à cette hypothèse, si ce n’est parce qu’elle satisfait - sans preuves - de détestables penchants ? Pourquoi avoir livré en pâture à la rumeur publique le nom d’un homme, si ce n’est parce que, pour Le Figaro, ses origines le dispensent, lui et ses proches, du respect que même la police lui concède ?

Bien sûr, Le Figaro " se couvre " de la demi-douzaine de voiles transparents qui rappellent la tenue de combat de l’objectivité. Ainsi, on rapporte les propos de sa compagne. Ou encore, on titre un article, consacré aux propos des enquêteurs : " Toutes les pistes sont ouvertes ". Mieux, dans cette article, on rapporte sans sourciller, ce rappel à la déontologie... émanant des enquêteurs des RG qui se disent "étonnés de cette focalisation sur une victime, nommément désignée alors que, en l’état actuel de l’enquête, rien n’atteste quoi que ce soit. "
Mais rien n’y fait.

Le Figaro, Lundi 8 octobre 2001 : Deux titres en vis-à-vis sur une même page, que l’on peut, clairement relier, sans forcer le sens : " Toulouse : les experts croient à l’accident sans en expliquer le processus " tandis que (ndlr) " Les RG continuent d’explorer la piste islamique ".
Marc Mennessier s’occupe cette fois de la " croyance " des experts, tandis que Marie-Estelle Pech, " envoyée spéciale ", reprend paisiblement - cela valait le déplacement à Toulouse - le rapport des RG du 3 octobre, pour nous apprendre une fois de plus que les RG " se sont intéressés aux relations entre cetains milieux islamistes et Hassan Jandoubli, l’ouvrier intérimaire dont le corps a été retrouvé vêtu de plusieurs couches de sous-vêtements. Tenue qui pourrait, selon certains spécialistes, ressembler à celle des kamikazes ".

Ainsi s’achève la " grande enquête " du Figaro... Les bombardements américains sur l’Afghanistan expliquent que, sans doute par manque de place, Le Figaro ne publie plus rien sur la question pendant les jours suivants.

Le 16 octobre pourtant paraît un article de la nouvelle " envoyée spéciale " : Christine Clerc. Titre de l’article (page 12) : " Toulouse, blessée, renaît à la vie ". Au détour de cette nouvelle enquête, on apprend ceci : " Le malaise le plus grave, cependant, est celui qu’on exprime le moins fort : en donnant foi à la rumeur d’un attentat islamiste, avant même que celle-ci en devienne une des hypothèses étudiées. " C’est, du moins ce que font, selon Christine Clerc,... certains toulousains. Que Le Figaro ait été l’un des principaux acteurs de la propagation d’une telle rumeur, Christine Clerc l’ignore sans doute : elle ne lit pas Le Figaro...

Omerta médiatique sur les dérives d’un confrère

L’attitude des autres médias dans cette affaire est, au demeurant, parfaitement révélatrice. Si nombre d’entre eux se sont bornés à mentionner cette " piste ", sans désigner nommément de " suspect ", si certains même (France 2, Libération) ont pris rapidement leurs distances face aux " divulgations " du Figaro, la plupart d’entre eux se sont bien gardés de mettre en cause le " cher confrère " pour " faute déontologique grave ", pour reprendre le vocabulaire en usage dans la profession. On se borne en général à faire état de rumeurs, à contester tout ou partie de leurs fondements : on ne dit rien du rôle de certains journalistes dans la propagation même de cette rumeur.

Aux hebdomadaires, il a fallu le temps nécessaire à leur parution.

Certains minimisent, comme Le Nouvel Observateur qui, dans un article au demeurant instructif, dénonce Valeurs actuelles comme acteur dans manipulation, mais tend à présenter Le Figaro comme un agent simplement inconscient, la victime d’une " erreur ". De l’instrumentalisation, par ce quotidien, d’une " hypothèse ", à des fins inavouables et au prix d’effets détestables, de la conception du journalisme qui ressort d’une véritable campagne, peu de choses sont dites. Si, pour reprendre la mise en cause la plus grave, " Le Figaro et Valeurs actuelles se sont faits les hérauts de la thèse de l’attentat ", il ne s’agirait que de " turbulences médiatiques" ( Toulouse, la contre-enquête ",par Robert Mermoz, Le Nouvel Observateur du 11 octobre, p. 120 -122).
D’autres prennent plus nettement position. C’est particulièrement le cas de Marianne qui, le 15 octobre, publie un article vigoureux, rédigé par Chrisitian Duplan : " Toulouse, La grand Manip " (p. 36-39).

Parmi les exceptions à l’omerta médiatique sur les " dérives " du cher confrère, outre un sujet sur " i-télévision " et quelques autres raretés qui ont pu nous échapper, un article de Pierre Marcelle dans Libération du 8 octobre (page 11). Ce dernier souligne comment, de Valeurs actuelles au Figaro (et quelques autres...), " les Rantaplan investigateurs, rongeant l’os d’un rapport fumeux que leurs jetèrent les Pieds Nickelés fameux des Renseignements généraux, offrirent à l’opinion terrifiée, un coupable idéal ". Et de détailler comment les commentateurs ont faconné la rumeur qu’ils ont propagée. Avant de conclure : " A Toulouse, l’enquête va son train prudent (...). Lorsque ses conclusions seront irréfutables, il sera temps alors, et alors seulement, de compter le nombre de rumeurs, comme des slips pas très propre, dont Le Figaro se sera révélé porteur ".

Inutile pourtant d’attendre la fin de l’enquête, pour dresser ce sombre constat : Nous vivons dans un pays où il vaut mieux, parfois, se fier à la discrétion d’une enquête policière qu’à l’indécence d’une enquête journalistique.

Suite :
Quand Le Monde défend les "enquêtes" du Figaro

 

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

A la une

Le Parisien atteint par des tirs de LBD ?

Abus de titraille.

Lire : Ces cons de journalistes ! d’Olivier Goujon

Dans Ces cons de journalistes ! (Max Milo, 2019), le journaliste et photoreporter Olivier Goujon revient, exemples et témoignages à l’appui, sur la détérioration des conditions de travail des (...)

Jeudi d’Acrimed (27 juin) avec Mathias Reymond : Médias et élections présidentielles

Débat autour du livre « Au nom de la démocratie, votez bien ! »