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« Estelle Midi » (RMC) : un talk-show contre les grévistes

par Maxime Friot,

Du lundi au vendredi, de 12h à 15h, c’est talk-show sur RMC et RMC Story. « Estelle Midi », l’émission animée par Estelle Denis, réunit sur son plateau quelques « personnalités » apparemment habilitées à parler successivement de tout et de rien. C’est dans ce cadre que fut débattue, le 18 octobre, la question suivante : « Grève générale : un échec pour la CGT ? » On pouvait légitimement s’attendre au pire… Il a été atteint.

Autour de la table ce 18 octobre : un médecin (Robert Sebbag), un journaliste sportif (Daniel Riolo) et le chroniqueur Thierry Moreau. De vrais spécialistes des questions sociales, en somme.


« Est-ce que c’est déjà un échec ? »


Premier coup de force : parler à midi de l’échec de la grève alors que les manifestations, notamment celle à Paris, ne s’élancent que dans l’après-midi. Pas de quoi brider Estelle Denis : « Un Français sur deux qui désapprouve la grève, des perturbations très légères dans les transports… Est-ce que c’est déjà un échec ? » Ni de quoi refroidir Thierry Moreau : « Ben oui c’est un échec. Après l’échec de la mobilisation de dimanche à l’initiative de La France insoumise, enfin de la Nupes, avec quelques fédérations CGT, on voit bien que la conjonction des luttes a du mal à se faire. » Et le spécialiste ès-syndicats de s’aventurer dans un dédale de « politicaillerie » et autres bisbilles entre la CGT et la CFDT, qui seraient, selon lui, à l’origine des grèves... Confus, le chroniqueur peine à raccrocher les bouts de son argumentaire mais conclut, du reste, sur le plus important : « Ce sont les Français qui trinquent, heureusement […] pas trop, donc c’est plutôt une bonne nouvelle. Mais [la grève] est un échec. »

C’est alors à un autre expert de la question syndicale, l’infectiologue Robert Sebbag, d’en rajouter sur les causes de la grève :

Certes il y avait peut-être des revendications au niveau des raffineries, mais on sait que derrière, il y a des élections prochaines, que la candidate – puisque c’est une dame – la candidate de M. Martinez, est une personne, une enseignante – pour la première fois une femme – qui n’est pas une ouvrière, qui ne vient pas de l’industrie […] et c’est très très mal pris par les fédérations « ouvrières ». […] Et là-dessus si vous voulez ils essayent de peser sur ce congrès, sur l’élection de cette personne. Donc voilà comment une utilisation politique à l’intérieur d’un syndicat est en train de paralyser effectivement toute la France.

Brillant. Plus tôt, ce dernier tentait de relativiser « l’échec de la grève », avant d’être coupé par Estelle Denis et Daniel Riolo :

Robert Sebbag : C’est pas un succès fou. Alors d’un autre côté effectivement il y a eu la marche organisée par la Nupes. Mais qui est capable aujourd’hui de mobiliser 30 000 personnes […] dans la rue ? Alors c’est vrai il y a encore un pouvoir de Jean-Luc Mélenchon. Alors parler d’échec, moi je pense que… [coupé]

Estelle Denis : 30 000, c’est très faible Robert !

Daniel Riolo : Non mais pour une manif que tu prépares depuis six mois Robert !?

Quand le micro lui est ouvert, Daniel Riolo exulte :

Dimanche c’était un énorme échec. Leur politique de l’aspirateur là, on ramasse à peu près tout ce qui traîne pour se faire une politique… Même Benzema ils cherchent à le récupérer, même le Ballon d’or de Benzema : « Oh ben oui, oh ben tiens on va le récupérer parce qu’il paye ses impôts en France ! » Non mais c’est pas de la politique ça, c’est du guignol ça ! Donc Mélenchon on n’arrête pas de l’entendre, là il a le sourire il en peut plus, dès qu’il y a trois personnes dans la rue il pense que la révolution est à nos portes […]

« Du guignol », disait-il…


Les bons et les mauvais auditeurs


Tout le monde déteste la grève. Tout le monde ? Non ! Un irréductible gréviste a appelé le standard pour passer à l’antenne. Mal lui en a pris. Surtout que « Vincent » est contrôleur SNCF.

Estelle Denis : Vous êtes en grève Vincent ou pas du tout ?

Vincent : Oui […] je suis en grève, je suis devant la préfecture du Mans. Préfecture qui est noire de monde, il y a 2 000, 2 500 personnes quand même, entre […] la CGT de Renault, les postiers, le corps enseignant…

Thierry Moreau : Les bastions quoi…

V. : Ouais, c’est ça, les bastions. Maintenant effectivement nous…

Robert Sebbag [1] : Les professions protégées…

V. : Bah pas protégées, j’ai pas aimé entendre ça parce que finalement le droit de grève c’est pour tout le monde…

Daniel Riolo : Oui mais c’est surtout pour vous !

E. D. : Non mais tout le monde peut faire grève Daniel !

D. R. : On sait très bien qu’il y a des endroits où c’est quand même plus facile, où c’est presque une deuxième activité.

Et ce n’est qu’un début. Mais avant de poursuivre, un détour « fact-checking » s’impose. Au début de l’émission, Thierry Moreau déclarait : « On constate aussi que ce sont des secteurs "protégés" qui font grève, c’est-à-dire soit la fonction publique ou assimilés, soit des grandes entreprises où c’est assez facile de faire grève, on ne risque pas de se faire virer. En revanche le plombier qui travaille dans une PMI/PME lui il peut pas se permettre de faire grève. » À quoi Vincent, le contrôleur SNCF, réagit lorsqu’il passe à l’antenne : « Tout à l’heure j’ai quand même entendu que si un mec de la SNCF ou d’EDF faisait grève il serait pas viré parce qu’il avait l’assurance de l’emploi. Par contre un plombier pourrait manifestement se faire virer. Faut quand même remettre la… » Il est alors coupé par Thierry Moreau : « J’ai pas dit ça. J’ai dit que c’est plus difficile dans les petites boîtes, c’est tout. » Le déni ne suffisant pas, Estelle Denis ajoute un brin de confusion : « Non c’est pas ça Vincent. Vincent, c’est pas ça, c’est que le plombier […] la plupart du temps il est indépendant, il travaille à son compte, s’il se met en grève… De toute façon comme c’est son propre patron, personne ne pourra l’augmenter à part lui. Et il perd une journée de travail. […] »

On savoure la profondeur de l’analyse. À laquelle va succéder une longue séquence de violence symbolique, où s’enchaînent les reproches, les critiques et les rappels à l’ordre. Exposant les raisons qui l’ont poussé à faire grève, Vincent dit craindre la nouvelle réforme des retraites : « Là, si on fait une addition […], je repartirai à 64 ou 65 pour avoir quelque chose ». Mais la présentatrice de RMC sait de toute évidence mieux que lui ce qu’il en est… et tient à le lui fait savoir :

Estelle Denis : Non. Vous êtes à la SNCF, vous n’êtes pas un nouvel entrant, donc a priori vous avez quand même des conditions privilégiées ?

Vincent : Non, alors…

Daniel Riolo : Non mais il fait grève pour les autres ! L’important c’est de faire grève, c’est pas tellement…

V. : La différence c’est qu’effectivement moi je suis à la SNCF, je suis rentré il y a 11 ans, mais je suis rentré après 30 ans sans enfant donc j’étais contractuel, je suis pas au statut. Donc j’avais déjà pas la retraite à 55 ans en rentrant à la SNCF.

Pas de quoi calmer le mépris des « experts ». Plus loin :

Estelle Denis : Est-ce que la grève peut continuer à la SNCF, c’est-à-dire que la question que se posent tous les Français aujourd’hui, c’est : est-ce que ça va impacter les vacances ?

Vincent : Alors, là sur les Pays de la Loire, pour l’instant ça a pas été reconduit donc pour l’instant je pense que ça va pas impacter. J’aurais aimé que ça impacte, mais je pense que sur les Pays de la Loire…

Daniel Riolo : Oh c’est dommage hein vraiment là !

E. D. : Enfin Daniel, il a le droit de faire grève…

D. R. : Non mais il dit : c’est dommage que ça impacte pas les vacances !

E. D. : Il a envie que sa grève elle marche.

D. R. : C’est un peu comme s’il dit : c’est dommage qu’il puisse pas vraiment te faire chier quoi, tu vois, c’est un peu…

E. D. : Non, il dit c’est dommage…

D. R. : Si, c’est un peu le sous-entendu !

Thierry Moreau : Non, il dit que c’est dommage que ça n’impacte pas le départ de vacances !

D. R. : Ben oui ! Non Estelle, le sous-entendu c’est : c’est dommage que ça fasse pas chier un peu tout le monde. Ben si mais c’est ça, il faut parler français.

Robert Sebbag : Vincent, moi je respecte tout à fait votre décision. Quand on voit la grève chez les raffineurs, on peut dire Total a fait effectivement beaucoup de bénéfices, il faudrait reverser la répartition des richesses. Mais la SNCF elle est déficitaire, ça coûte absolument…

D. R. : En quoi ça le regarde en plus lui ? Total, ça le regarde pas !

R. S. : Elle est complètement déficitaire. On nous parle d’un milliard d’euros de bénéfices, mais on sait qu’à côté de ça je veux dire l’État finance effectivement tout le déficit de la SNCF, donc là il y a pas de grain à moudre comme il peut y en avoir dans les raffineries.

De l’art d’étouffer la parole ouvrière, dans tous les sens du terme. Alors que l’auditeur explique qu’une jurisprudence se mettrait en place pour d’autres « si Total, demain […], arrive à faire voter le fait que les salaires soient par rapport à l’inflation », il est interrompu par tous, d’une seule et même voix : « Ben non ! »

Et la morgue de monter en puissance :

Daniel Riolo : Chez Total, il y a eu une négociation approuvée à la majorité. […] Je sais qu’à la CGT on a du mal à comprendre ce que ça veut dire, mais vous savez, c’est quand le plus grand nombre veut quelque chose par rapport à la minorité. C’est un truc qui s’appelle la démocratie. Je sais qu’à la CGT, à LFI on comprend pas bien ces concepts-là.

Estelle Denis : Ben Vincent c’est pas Philippe Martinez hein, Daniel.

D. R. : Oui, mais il fait partie du mouvement là, donc... C’est juste pour lui expliquer ce que c’est une majorité sur une minorité.

Rideau ! Ou presque… Car la différence avec laquelle un autre auditeur, « Jonathan », « électricien dans le bâtiment », est accueilli à la suite de Vincent est saisissante. Il faut les comprendre : celui-ci n’est pas gréviste. Extrait :

Jonathan : La France, elle est belle, mais c’est toujours les mêmes qui font la grève : la CGT, la SNCF, les fonctionnaires. Bon, très bien, ils ont le droit de grève, mais nous à côté, les petits, eh ben on peut pas se permettre de faire grève…

Robert Sebbag : Voilà !

J. : Et tous ces gens-là, qui ont eux des 9 à 11 semaines de congés payés, des RTT etc. Nous tout ça on connaît pas.

Estelle Denis : C’est vrai !

J. : Et nous on est au charbon tous les jours…

Thierry Moreau : Exactement !

J. : Et malheureusement si je fais la grève aujourd’hui, ben mon patron il va pas me payer et j’aurai perdu une journée de salaire. Donc ils sont bien gentils tous, mais faudrait peut-être qu’ils regardent ce qu’ils ont avant de bloquer la plupart des gens qui ont pas grand-chose, donc euh…

Daniel Riolo : Eh oui ! Et là où Jonathan nous met sur une piste […], bon j’en reviens toujours à la Nupes qui cherche à tout exploiter, ils se rendent pas compte qu’en fait ils dressent les Français les uns contre les autres. En fait, ils font des clans, ils pensent défendre une politique, emmener des gens derrière eux. On voit que personne n’est derrière eux puisque les Français ne soutiennent pas ce mouvement. […] Ça s’appelle du corporatisme.

On se demande bien qui « dresse les Français les uns contre les autres ». Élément de réponse avec « Yohan », « consultant en informatique » et troisième auditeur à passer à l’antenne. Lui non plus n’est pas gréviste, lui aussi obtient les approbations du plateau :

Yohan : On n’est pas sur de la solidarité, on n’est plus sur de l’égoïsme et sur du corporatisme.

Robert Sebbag : Ah oui, complètement !

Y. : Donc on peut pas avoir un effet, on peut pas avoir un mouvement qui se déclenche sur ces bases-là à mon avis.

Thierry Moreau : Bien sûr.

Ce n’est pas nouveau : RMC sait être « à l’écoute des PME [et] des TPE » (dixit Jean-Jacques Bourdin en 2012).


« Le triomphe de l’égoïsme »


Assez ? Pas tout à fait. Le débat qui suit concerne les « réservations d’hôtels annulées pour les vacances » en raison de la pénurie d’essence provoquée par la grève dans les raffineries. De quoi remettre une pièce dans le juke-box :

Robert Sebbag : Bravo la CGT, bravo les grévistes ! Parce qu’ils se rendent pas compte de tous les effets pervers. Sans compter la souffrance des gens…

Daniel Riolo : Euh ils s’en rendent compte mais ils s’en foutent, c’est pas pareil !

R. S. : Bon, ils s’en rendent compte ou ils en souffrent [sic], mais eux-mêmes ce sont des citoyens. […] Il y a des tas de gens qui sont peut-être grévistes, ils vont [s’en] rendre compte quand ils vont rentrer à la maison : leurs femmes, leurs enfants, ils vont leur dire : « Ouais à cause de toi papa on va pas pouvoir partir en vacances. »

Estelle Denis : Ça m’étonnerait qu’ils disent ça !

D. R. : Non l’enfant de cégétiste file droit Robert !

R. S. : Je suis certainement naïf. En tous les cas moi, je trouve ça dramatique parce que les effets pervers si vous voulez, ils sont majeurs et moi ça me fait… C’est encore ce manque de solidarité, ce manque d’empathie par rapport à la souffrance de certains c’est dramatique. Parce que les hôteliers ils peuvent pas faire grève.

D. R. : En fait il faut comprendre la réflexion du gréviste. […] C’est pas genre « je t’emmerde là dans ton petit quotidien, dans tes petites vacances ». La réflexion de base philosophique c’est : « Je fais ça pour toi camarade. Suis-moi, je t’emmène vers un monde nouveau ». C’est ça en fait. Donc tu pourras toujours aller chialer sur tes petites vacances ou sur ton petit machin et tout, jamais tu ne provoqueras de l’émotion chez lui, puisque lui, son rêve, c’est le grand chambardement, c’est la table renversée.

R. S. : Non Daniel, c’est le triomphe de l’égoïsme.

Et sur RMC, celui du mépris de classe. Quant à « la réflexion de base philosophique » de l’éditorialiste, on la connaît depuis longtemps : maintenir l’ordre.


Maxime Friot

 

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Notes

[1Ou un autre débatteur, on n’est pas sûr.

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